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En immersion avec les meilleurs rugbymen du monde

Et si la renaissance du rugby hexagonal se jouait aux antipodes ? C'est le pari qu'a fait l'ancien joueur du XV de France Tony Marsh qui va proposer aux joueurs français une immersion dans les académies néo-zélandaises.

par Philippe Kallenbrunn
14 Novembre 2017, 9:06am

France/Nouvelle-Zélande, samedi 11 novembre 2017, Stade de France, Paris. Photo : Benoît Tessier/Reuters

La lourde défaite des Bleus face aux All Blacks (18-38) samedi 11 novembre au Stade de France a rappelé une fois encore l’écart de niveau entre les joueurs des deux nations. Les Néo-Zélandais ont comme souvent donné la leçon, puisqu’ils se sont imposés à 46 reprises contre les Tricolores en 59 matches disputés depuis leur première rencontre en 1906. Si la magie noire opère toujours, et que les All Blacks sont devenus la vitrine de leur pays, c’est d’abord parce que la formation des rugbymen à la fougère est une affaire d’éducation précoce. À Auckland, à Napier, à Christchurch, à Dunedin, à Wellington, partout dans cette île du bout du monde, le ballon ovale est pratiqué dans la rue et enseigné à l’école. Les aptitudes physiques, techniques et stratégiques des joueurs se développent ainsi presque naturellement, si bien que même ceux dont la conquête est le principal ouvrage sur le terrain, à savoir le paquet d’avants, se trouvent dotés d’une dextérité hors du commun. C’est ainsi qu’en 2014, le Néo-Zélandais Brodie Retallick a été désigné meilleur joueur du monde, alors qu’il évolue au poste de deuxième ligne, l’un des plus obscurs pour les non-avertis.

Il y a donc assurément beaucoup à apprendre pour les Français de la méthode néo-zélandaise. C’est aussi ce qu’estime Tony Marsh, sélectionné à 21 reprises avec le XV de France entre 2001 et 2004, qui a subi par deux fois dans sa carrière internationale les foudres de ses compatriotes – en 2003 pour une défaite 13-40 et en 2004, pour un 6-45. L’ancien trois-quarts centre de Clermont-Ferrand, retourné vivre à Auckland, essaie aujourd’hui de construire un pont entre les deux nations.

L'ancien capitaine des All Blacks Tana Umaga avec Tony Marsh, lors du match de la Coupe du monde de rugby, Nouvelle-Zélande-France, à Sydney, en novembre 2003. Photo : Simon Baker/Reuters

Dénommé bProNZ, son projet vise à faire accueillir des jeunes joueurs français au sein des académies des clubs néo-zélandais, afin de les initier au savoir-faire des All Blacks. « Cette structure va permettre d’organiser des stages d’un mois au minimum, pour l’instant essentiellement avec les académies des Auckland Blues et des Canterbury Crusaders, explique-t-il. L’idée est d’ouvrir ce dispositif à tous les joueurs qui souhaitent apprendre la façon dont on s’entraîne ici. Quand le joueur arrivera, il passera des tests de niveau, physique et technique, et rejoindra le groupe de l’académie qui lui convient le mieux. Ensuite, il suivra exactement le même rythme d’entraînement que les joueurs locaux. Bien sûr, il sera possible d’associer cela à d’autres découvertes, comme celle de la culture maorie par exemple. Et aussi d’assister aux matches lors de la saison de Super Rugby [compétition qui rassemble des franchises néo-zélandaises, australiennes, sud-africaines, argentine et japonaise, ndlr]. Auckland accueille déjà beaucoup de jeunes joueurs argentins et japonais. Je sais qu’ils demandent souvent à prolonger l’expérience… »

Une initiative fort similaire se développe aussi depuis l’Hexagone. Elle est portée par Régis Lespinas et sera vraisemblablement amenée à prendre un nouvel essor lorsque le demi d’ouverture d’Aix-en-Provence [Fédérale 1, l’équivalent de la troisième division, ndlr], 33 ans, mettra un terme à sa carrière de rugbyman. En 2013, l’ancien Briviste est parti tenter l’aventure en Nouvelle-Zélande. Débarqué sans contrat, il a été recruté par Hawke’s Bay et a fini par disputer l’ITM Cup, la principale compétition de rugby à XV néo-zélandais, rebaptisée en 2016 Mitre 10. Depuis lors, l’idée d’inciter les jeunes joueurs français à la découverte du système qui l’a séduit mûrit en lui. Au mois de juin 2018, Lespinas devrait envoyer des élèves d’une classe de seconde à la découverte du rugby néo-zélandais, expérience couplée avec le perfectionnement de la langue anglaise. « Ce qui m’avait marqué lors de mon passage en 2013, c’est l’investissement personnel de la part des joueurs, leur souci du détail et leur degré de responsabilisation, confie-t-il. Le Mitre 10 permet aux très jeunes joueurs d’être rompu au niveau professionnel assez vite. À 21 ans, ils sont déjà nombreux à avoir joué une saison entière. »

En mai dernier, Tony Marsh est revenu en France, afin de présenter les différentes facettes de son projet. « J’ai fait le tour de quelques clubs, raconte-t-il. J’aimerais nouer un partenariat avec eux pour procéder à des échanges entre les joueurs et les entraîneurs. Parce que cela m’intéresserait de travailler dans les deux sens. On peut aussi par exemple accueillir un préparateur physique français pour qu'il suive toute la présaison d’un club néo-zélandais. » L’ancien Clermontois use également du bon rapport qu’il entretient avec Bernard Laporte, le président de la Fédération française de rugby, et qui était le sélectionneur des Bleus à son époque. « J’en ai parlé avec Bernard mais il a d’autres priorités pour le moment. On doit évoquer les éventuelles perspectives de collaboration plus tard, sans doute la saison prochaine. Mais il semblait être intéressé, notamment pour envoyer des éducateurs ou des entraîneurs de niveau régional. »

« En Nouvelle-Zélande, c’est la performance collective qui est évaluée. Il y a beaucoup de dévouement et d’humilité » – Boris Bouhraoua, joueur de Bobigny qui a joué trois saisons au pays des All Blacks

Demi de mêlée et directeur du centre de formation de Bobigny (Fédérale 2), Boris Bouhraoua a disputé trois saisons en Nouvelle-Zélande, inspiré par l’expérience vécue avant lui par Lespinas. « Je suis arrivé au club de Napier Old Boys Marist en même temps que le nouveau duo d’entraîneurs et on a fini par gagner le championnat, rembobine-t-il. Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est l’état d’esprit autour du rugby, l’aspect familial du club, le plaisir, les copains. Cela peut paraître cliché, mais c’est la réalité. J’ai aussi entraîné les moins de 14 ans du club. À cet âge-là, on ne leur parle presque pas de technique. Par contre, on valorise le collectif, le fait d’être ensemble. En France, souvent, le joueur est focalisé sur son ego dès qu’il sort de son match. Il cherche à analyser sa propre performance. En Nouvelle-Zélande, c’est la performance collective qui est évaluée. Il y a beaucoup de dévouement et d’humilité. »

Sur le plan stratégique, il a par ailleurs relevé une approche sensiblement différente du rugby. « Les Néo-Zélandais jouent pour marquer plus d’essais que l’adversaire quand nous, en France, nous essayons surtout de ne pas perdre. Là-bas, tout est basé sur l’offensive. L’accent est mis sur la circulation des joueurs et sur la vitesse. L’objectif est de ne jamais arrêter le ballon. En tant que demi de mêlée, je devais l’éjecter des rucks le plus vite possible. Les entraînements sont bâtis en conséquence. Ils sont plus courts, une heure à une heure dix au maximum, mais très intenses, et tournés vers la vitesse et l’explosivité. Je me souviens que nous faisions des vagues de passes au sprint, par exemple. » Au-delà de cette volonté de « faire vivre le ballon », Bouhraoua a été frappé par la capacité des joueurs locaux à « lever la tête ». « Tous les joueurs ont une compréhension très élevée du rugby, note-t-il. On ne voit pas de pilier ou de deuxième ligne venir se consommer inutilement dans les rucks. Evidemment, tout ceci demande une grosse base physique pour les joueurs. »

Enchanté par ce qu’il a découvert, l’international algérien n’émet aucune réserve lorsqu’il incite ses pairs à franchir le pas. « Vivre une saison de rugby en Nouvelle-Zélande, ça vous transforme, appuie-t-il. Avec le Working Holiday Visa, on peut facilement trouver du travail à côté et c’est tellement enrichissant ! Je pense notamment aux jeunes espoirs en France qui vont signer dans des clubs de Fédérale parce que les portes du rugby professionnel se ferment… Certains pourraient tenter leur chance et, s’ils arrivaient à accrocher une place dans l’effectif d’une province néo-zélandaise, ils reviendraient ensuite avec une très belle carte de visite. » C’était aussi le sens de l’aventure entreprise par Gaëtan Chagnaud, désormais ouvreur de Nîmes (Fédérale 1), qui nous avait livré un riche témoignage en août 2016. Alors, à qui le tour ?