harcèlement

Dans la « culture du viol » des universités colombiennes

Une enquête de trois mois menée par VICE Colombie a révélé que les cas de harcèlement et d’agressions sexuelles n’étaient pas traités dans les universités du pays.

par Camilo Jiménez Santofimio et Tania Tapia Jáuregui
24 Octobre 2017, 5:00am

Illustration : Sara Agustina

C'est bien connu : les étudiantes sont privilégiées parce qu'il leur suffit de flirter pour réussir un examen. Sinon, on leur demande souvent : « Pourquoi as-tu bu si tu ne voulais pas être touchée ? », et on les accuse d'avoir omis de crier ou de fuir leur assaillant. On estime qu'elles exagèrent ou se montrent trop susceptibles quand un professeur leur fait un commentaire déplacé.

Si ces théories paraissent familières aux étudiantes du monde entier, le système universitaire colombien commence tout juste à saisir l'ampleur de la situation. Une enquête de trois mois menée par VICE Colombie a révélé la façon dont ces problèmes sont abordés – et non traités – dans l'enseignement supérieur, alors que la violence à l'encontre des femmes fait partie du quotidien dans les lycées et universités du pays. En plus des attaques verbales, nous avons découvert des preuves de violences physiques, psychologiques et sexuelles, violences qui sapent le moral des étudiantes et marquent parfois la fin de leur vie universitaire – tandis que les institutions et leur personnel restent intacts, voire indemnes.

Les résultats de l'enquête sont pour le moins dérangeants. À l'Université industrielle de Santander (UIS), une grande école d'ingénieurs, un tiers des étudiantes ont déclaré avoir été agressées sexuellement. À l'Université nationale (Universidad Nacional de Colombia), qui compte parmi les universités publiques les plus prestigieuses du pays, une enquête interne menée par VICE a révélé que sur les 1 602 étudiantes interrogées, 54 pour cent ont déjà été victimes d'une forme de violence sexuelle au sein de l'établissement, ou lors de ses événements connexes.

Pourtant, les agressions sexuelles, abus et autres actes de violence commis contre les femmes semblent être des soucis d'ordre secondaire pour les responsables universitaires. Les demandes ne sont que rarement prises en considération. Les victimes ne sont pas correctement prises en charge. Sans parler du fait que le gouvernement n'intervient pas.

Avec le soutien du réseau d'investigation latino-américain Connectas, et grâce à une subvention accordée par le Centre international pour les journalistes (ICFJ), VICE Colombie s'est donné pour mission de comprendre les circonstances ayant permis à ces problèmes de s'envenimer. Pour ce faire, nos journalistes ont passé en revue les règlements intérieurs de trente écoles du pays, discuté avec les victimes, confronté les administrateurs et interviewé des professeurs, des enquêteurs et des militants bien au fait des dynamiques en jeu.

Nous avons également demandé des explications au ministère de l'Éducation colombien et visité des écoles à Bogotá, Medellín, Cali, Bucaramanga et Barranquilla. Là, nous avons découvert que des professeurs continuent d'enseigner en toute impunité malgré les nombreuses plaintes déposées à leur encontre ; que des victimes tentent depuis plusieurs années d'attirer l'attention des administrateurs universitaires pour obtenir justice ; et enfin, que des comptes rendus inefficaces ont été rédigés. Malgré une abondance de règlements, le problème n'a jamais été contenu, et encore moins réglé.

À l'Université industrielle de Santander (UIS), l'une des écoles d'ingénieurs les plus respectées de Colombie, VICE a découvert qu'un professeur de la faculté des langues de l'UIS a fait l'objet de trois enquêtes au cours des quatorze dernières années. L'une d'elles est toujours ouverte – tandis que ce professeur continue d'enseigner.

Les statistiques de cette école sont particulièrement alarmantes. En 2014, une enquête a conclu qu'à l'UIS, une femme sur trois a été victime de violences. La moitié de ces cas auraient eu lieu sur le campus de l'université, et la majorité d'entre eux concernaient des commentaires dégradants et sexistes adressés à des étudiantes, ainsi que des insinuations sexuelles de la part de professeurs en échange de meilleures notes. Rien qu'en 2017, l'école a fait l'objet de quatre rapports d'agression sexuelle.

À l'université de Valle, une autre grande école publique, VICE a identifié plusieurs professeurs ayant été protégés par l'établissement, malgré les plaintes répétées des étudiantes. La frustration suscitée par l'attitude de l'administration a poussé les étudiantes à redoubler d'efforts. À Ibagué, à l'université de Tolima, l'administration a licencié un enseignant après qu'il a dénoncé des agressions sexuelles commises à l'encontre des femmes de ménage de l'établissement. À l'université de l'Atlantique, un professeur a abusé d'une collègue qui, n'ayant bénéficié d'aucune aide significative de la part de l'école, se voit contrainte de le croiser tous les jours.

En plus de lever le voile sur ces cas individuels, nous avons tenté de comprendre la raison pour laquelle ces agressions sont si fréquentes au sein des écoles.

Après avoir recueilli des statistiques sur la question, nous nous sommes aperçus qu'aucune entité officielle ne tient un registre ou une base de données cartographiant l'ampleur des agressions à l'encontre des femmes au sein du pays. Le bureau du procureur général de la Colombie surveille uniquement les cas d'agression présumée contre les étudiants en général : 10 830 en neuf ans. À l'université d'Antioquia, selon un sondage réalisé il y a plusieurs années, un étudiant sur quatre connaissait une victime de violences sexuelles. En un an, l'université de Caldas a enregistré 84 cas, et l'université de Manizales a conclu dans une étude que seuls 7 % des cas avaient été signalés – et 30 % d'entre eux traités.

Mais la découverte majeure a été faite à l'Université nationale. D'après le rapport interne, que VICE a pu obtenir, sur les 1 602 étudiantes interrogées, 54 pour cent ont été victimes de violences sexuelles sur le campus de Bogotá en 2016. Cent cinq d'entre elles ont déclaré avoir déjà été violées, et 33 autres ont précisé avoir été violées à plusieurs reprises.

Une plainte a en outre été adressée contre le ministère de l'Éducation qui n'a, à ce jour, toujours pas adopté de politique sur la question pour les établissements d'enseignement supérieur et qui doit, pour cette raison, être au moins en partie considéré comme responsable de la situation. Notre enquête a confirmé que le ministère avait engagé, il y a deux ans, un groupe d'experts chargé d'élaborer une politique axée sur l'égalité des sexes et la lutte contre la violence contre les femmes, mais qu'elle n'a pas été rendue publique pour des raisons apparemment politiques. Le rapport, que VICE a pu lire, est actuellement conservé au ministère.

De même, les journalistes de VICE ont examiné de près les règlements intérieurs des 30 meilleures universités du pays. Deux d'entre elles seulement – l'Université nationale et l'université de Valle – ont adopté des politiques spécifiques en matière d'égalité des sexes et de harcèlement sexuel.

À la suite de ces révélations, l'université de Valle a dû organiser une réunion avec ses élèves et mettre en place une politique dénonçant la violence sexuelle et favorisant l'assistance aux victimes. Toujours dans cette même université, un homme accusé de harcèlement a rencontré sa victime afin de s'excuser – ils ont accepté de promouvoir ensemble un événement visant à sensibiliser à la violence sexiste. À Bucaramanga, à l'UIS, un professeur reconnu comme agresseur récidiviste fait actuellement l'objet d'une enquête. La pression des étudiants se fait enfin ressentir. L'université des Andes, l'une des écoles les plus importantes d'Amérique latine, a quant à elle annoncé qu'elle présentera une série de mesures au cours de l'année à venir.