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Ultra gauche

« J’étais fait pour courir vite… avec des CRS derrière »

De mai 1968 à la ZAD de Notre-Dame des Landes, de Tarnac aux manifs contre la loi Travail, Serge Quadruppani affiche cinquante ans de militantisme. A l’occasion de la sortie de son dernier livre, rencontre avec une icône de la gauche énervée.

Pierre Longeray

Photo : Philippe Lopez/AFP (gauche) - Serge Quadruppani (droite)

« Si on n’a pas envie de tout casser, ce n’est pas la peine de lire mon livre », pose d’entrée Serge Quadruppani qui publie aux éditions La Découverte, Le monde des grands projets et ses ennemis - Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires. À 66 ans, le prolifique auteur (de romans et d’essais), traducteur et éditeur, sillonne depuis près de 40 ans les terres où s’inventent de nouvelles façons de vivre et de se mobiliser. De la ZAD de Notre-Dame-des-Landes à la vallée de Suse, en Italie, jusqu’au cortège de tête de la loi Travail, Quadruppani fraye avec ce que les autorités appellent « l’ultra-gauche » - et que lui préfère appeler « l’outre gauche », parce que dit-il, « on est allé au-delà de la gauche ».

Contributeur régulier de la revue Lundi matin, Quadruppani habite non loin de Tarnac et est ami avec Julien Coupat. Référence pour les militants un peu plus motivés que les autres, il n’est pas rare de le croiser sur le terrain. « Pendant l’évacuation de la ZAD, j’étais invité à Nantes pour un festival. Mais avec un autre auteur, on leur a dit : « Il se passe des choses plus importantes à côté ». Alors, on a mis des bottes, et on y est allé. »

À l’indignation, qu’il juge trop passive, Quadruppani préfère la colère, qui ne se contente pas d’exprimer une souffrance, mais contient l’envie de changer. « Cette colère doit donner envie de tout casser, mais aussi de reconstruire », intime celui qui n’a donc pas été un grand fan de Nuit Debout en tant que lieu d’échanges de la « parole souffrante » et d’établissement de « projets totalement fumeux ». À l’occasion de la sortie de son livre, on a passé un petit moment avec ce penseur de la gauche énervée.

VICE : Comment êtes-vous entré dans la mouvance révolutionnaire ?
Serge Quadruppani : Je suis tombé dedans quand j’étais petit. À 14 ans, quand j’habitais encore dans le Midi, j’ai rencontré un personnage très important du communisme anti-autoritaire : René Lefeuvre. Ce militant et correcteur de presse, a introduit les textes de Rosa Luxembourg en France, mais aussi ceux des anarchistes, comme les conseillistes des années 1920 [un courant révolutionnaire opposé au léninisme qui défendait l’autonomie de la classe ouvrière].

Étiez-vous, déjà, un militant actif ?
À 17 ans, au moment de passer le bac j’ai été renvoyé du lycée pour agitation politique. On foutait le bordel depuis un an [après mai 1968], mais l’administration a réussi à me coincer sur une histoire d’affiches, alors que j’en avais fait de bien pires. Ensuite, je suis monté à Paris, comme on dit. J’y ai passé le bac et comme j’étais un « brillant sujet », j’ai été admis en hypokhâgne au Lycée Louis-Le-Grand. Mais très vite, j’ai trouvé qu’il y avait autre chose à faire que des études, donc je ne suis pas allé beaucoup plus loin.

Avez-vous commencé à écrire à ce moment-là ?
Non, pas tout de suite. Pendant une dizaine d’années, j’ai vécu une vie entre l’illégalisme un peu foireux et les petits boulots. J’étais dans un milieu libertaire qui pratiquait toutes sortes de méthodes pour récupérer de l’argent sur le dos du capitalisme – sans jamais risquer de mettre des vies humaines en jeu. Mais je n’étais pas très doué pour être bandit… J’étais surtout fait pour être derrière mon bureau, ou éventuellement, courir vite dans les rues avec les CRS derrière. C’est vers l’âge de 30 ans que j’ai commencé à écrire et, ensuite, je ne me suis plus jamais arrêté.

Malgré cette activité d’écrivain et de traducteur, vous n’avez pas arrêté de vous rendre sur les terrains de lutte, parfois un peu chauds…
Je crois que c’est indispensable d’aller sur le terrain. Je ne cours plus assez vite, mais je m’approche encore des endroits les plus chauds. Par exemple, en 2001, lors de manifestations contre le G8 à Gênes, j’étais à deux pas de l’endroit où Carlo Guiliani a été tué. En règle générale, je suis les mains dans les poches et pas très équipé. Je m’abîme un peu les poumons, mais je pense que c’est important d’y aller, de voir de ses propres yeux ce qui se passe. Je n’ai pas la prétention d’être un activiste de terrain très assidu – le plus gros du boulot, ce n’est pas moi qui le fais. J’essaye de faire ce que je fais le mieux : écrire. Se battre avec les flics pendant une semaine comme cela a été le cas à la ZAD, je serai désormais incapable de le faire. Les gens qui sont là-bas ont vécu dans des conditions terribles, c’est formidable de faire un truc pareil et d’arriver à tenir.

Pendant la loi Travail, étiez-vous aussi dans ce qu’on appelle le « cortège de tête » ?
J’ai fait toutes les manifs ! Je rencontrais les copains, y compris des gens dont je ne savais pas qu’ils militaient. C’est ça qu’il y a de miraculeux dans ces moments-là : retrouver des gens que l’on n’a pas vus depuis des années. Ce qui est un peu dommage en revanche, c’est le côté un peu délégation au black-bloc pour faire quelque chose d’un peu vif. Les autres ne savent pas trop quoi faire…
Par ailleurs, je veux bien balancer un pavé, mais il y a un côté un peu dérisoire, ayant vu cela pendant 40 ans. Comme je dis dans le livre, je n’ai pas de condamnation de principe du bris de vitrines, mais cela a une portée réduite pour ce qui est de faire du mal aux banques ou aux puissances financières. En revanche, l’existence du cortège de tête prouve qu’apparaît une véritable communauté de colères.

Mais comment faire vivre cette communauté de colères ?
Il existe des tentatives. J’ai participé à plusieurs initiatives comme la journée « Tout le monde déteste le travail » où 2 000 personnes sont venues. Des intellectuels, des jeunes, des vieux, des zadistes, des gens de toutes les origines sont venues. C’est assez prometteur. En ce moment je suis frappé par l’incroyable persistance du mouvement d’occupations dans les universités – et ce, malgré l’énorme répression. Cela prouve qu’il y a des gens qui en veulent.

Qu’est-ce qui manque au mouvement pour qu’il prenne véritablement ?
La question à se poser est : comment donner de la force à notre mouvement ? On est depuis quelques années à un seuil que l’on n’arrive pas à dépasser. Il y a une volonté de rupture qui s’affirme avec une volonté impressionnante. Mais elle ne trouve pas d’autre langage que la casse, et malheureusement son effet est limité. On ne peut pas se contenter éternellement de casser des vitrines. Je ne suis pas contre, mais cela pourrait être bien de faire autre chose.

Après plus de 40 ans passés dans cette mouvance, vous n’en avez pas marre, parfois ?Peut-être que si j’avais gagné au loto, je me serai vautré dans la consommation, mais je n’arrive pas à y croire. Je pense que j’ai surtout eu de la chance de faire les bonnes rencontres aux bons moments. Rencontrer des gens formidables, c’est ça qui donne de la force. Des rencontres avec des animaux m’ont aussi beaucoup aidé, notamment une rencontre avec une chatte qui a changé mon regard sur beaucoup de choses. Découvrir que les animaux sont des êtres singuliers et dire que chaque animal est un individu, c’est déjà une affirmation révolutionnaire.

Le monde des grands projets et ses ennemis - Voyage au cœur des nouvelles pratiques révolutionnaires, Serge Quadruppani, éditions La Découverte.