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Crime

Un culte polygame de l’Église Mormone inquiété dans une affaire d’arnaque aux bons alimentaires

Onze cadres de l’Église de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours sont poursuivis pour des faits de blanchiment d’argent et de fraude.

par Colleen Curry
25 Février 2016, 5:45pm

Des membres de l’Église fondamentaliste de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours à Colorado City, Arizona. (Photo de Rick Bowmer/AP)

Onze hauts dirigeants d'une secte fondamentaliste de l'Église Mormone ont été inculpés, y compris Lyle Jeffs, qui dirige les affaires quotidiennes de l'église depuis l'arrestation de son frère Warren Jeffs, le « prophète » de la secte, pour abus sexuel en 2006.

Le bureau du procureur de l'Utah (ouest des États-Unis) a annoncé que Lyle Jeffs, son frère, Seth Jeffs, et neuf autres leaders de l'Église fondamentaliste de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours (FLDS) sont poursuivis pour des faits de blanchiment d'argent et de fraude. Ces cadres de l'église sont accusés d'avoir mis au point un système complexe qui leur permettait d'utiliser des bons alimentaires (des « food stamps ») pour acheter entre autres un tracteur John Deere et un pick-up.

La FLDS, qui rassemble près de 10 000 membres, est implantée dans une zone connue sous le nom de « Short Creek », entre les villes de Hildale (Utah), et Colorado City (Arizona). Le mois dernier, les procureurs fédéraux ont débuté les audiences dans le cadre d'un procès civil portant sur des suspicions de discrimination de la part de ces deux villes envers les non-membres de la FLDS. Ces deux villes sont également accusées d'avoir utilisé leurs forces de police pour des services religieux. Dans une autre affaire, des avocats du travail ont attaqué l'église parce qu'elle aurait forcé des enfants à travailler dans l'exploitation agricole de noix de pécan de la secte contre une maigre compensation.

Dans la dernière affaire contre l'église, le FBI, l'IRS (Internal Revenue Service, l'agence responsable de la collecte des impôts aux États-Unis) et les autorités locales affirment que Jeffs et d'autres complices ont comploté pour exploiter le Supplemental Nutrition Assistance Program (le SNAP, qui délivre les coupons alimentaires) au profit de l'église.

D'après les procureurs fédéraux, Lyle Jeffs et d'autres individus auraient créé un système particulièrement malsain. Jeffs et compagnie obligeaient les membres de l'église éligibles aux coupons alimentaires de les donner à ceux qui n'y avaient pas le droit ou de les utiliser dans les magasins sans recevoir de provisions. Ce tour de passe-passe permettait à l'église de dépenser l'argent de bons alimentaires autre part. En utilisant cette combine, le groupe aurait acheté pour 17 000 dollars de produits et 13 500 dollars détournés auraient permis d'acheter un tracteur-chargeur de la marque John Deere. Enfin, les malfrats auraient acheté un pick-up Ford F-350 à 30 000 dollars.

Marci Hamilton, une professeure et une experte en droit ecclésiastique et étatique à la Benjamin Cardozo School of Law, estime que les mariages polygames qui ont lieu à l'intérieur de la secte sont un élément clé de l'arnaque.

« La FLDS, comme d'autres groupes religieux polygames, ne croient pas en l'éducation ni au travail pour les femmes. En revanche, ils souhaitent avoir plusieurs femmes et de nombreux enfants. Alors, pour soutenir financièrement ce type de famille, il leur faut l'aide de l'État — et pour y parvenir, ils déclarent que leurs femmes n'ont pas de mari, » explique Hamilton. « Ils détournent alors les fonds du gouvernement d'un usage approprié pour s'en servir à leur compte. »

Lyle Jeffs et un autre leader de l'église, John Clifton Wayman, se sont présentés ce mercredi devant le juge fédéral Dustin Pead à Salt Lake City (Utah). Ils ont tous deux plaidés non-coupables d'après le Salt Lake Tribune. Le réquisitoire a aussi inclus Seth Jeffs, un autre frère de Lyle qui tient une autre secte de la FLDS dans le Dakota du Sud.

Les leaders de cette secte risquent 5 ans de prison pour les faits de complot et 20 ans pour blanchiment d'argent. Wallace Jeffs, un demi-frère de Warren Jeffs qui n'est plus membre de la secte, a déclaré que le manque de leadership résultant des diverses arrestations allait probablement mettre à mal le groupe.

« S'ils poursuivent vraiment Lyle et les leaders de l'église, cela pourrait amener à son effondrement, » prédit Wallace pour la Tribune. « Cela revient à couper la tête du serpent. »

Il a aussi déclaré qu'en ciblant cette arnaque aux bons alimentaires et les finances de l'église, les agents fédéraux pourraient « mettre l'église à genoux », même si cela pourrait prendre un an ou deux.

« L'église est en réalité une organisation criminelle de blanchiment d'argent. Le fait qu'ils les visent sur le dossier financier… cela va les mettre à genoux, » d'après Wallace.

Hamilton estime de son coté que le groupe pourrait survivre à cette épreuve, mais qu'il devra changer ses habitudes pour rentrer dans le cadre de la loi. Hamilton indique qu'il y a désormais trop de preuves d'abus visant des femmes et des enfants au sein de la secte dans les dossiers du procès de Warran Jeffs. Le gouvernement ne peut pas s'en désintéresser.

« Cela a pris un bon moment avant que le gouvernement fédéral ne découvre toutes ces violations de la loi. Maintenant que c'est juste devant leurs yeux, ils ne peuvent plus l'éviter, » explique Hamilton — les abus sur les enfants, les femmes et les arnaques aux aides gouvernementales ont eu cours pendant trop longtemps au sein de la secte. « Voilà les trois champs de leur illégalité. Je pense que le but est d'appliquer les lois pour la protection des enfants et des femmes. »

Le procureur général John W. Huber, qui chaperonne l'affaire des arnaques aux coupons alimentaires, a déclaré ce mardi qu'il est question d'escroquerie et non de religion. Cet avis est partagé par Eric Barnhart, l'agent du FBI en charge de l'affaire.

« Ce type de comportement est du vol pur et simple, » a dit Barnhart dans un communiqué détaillant le réquisitoire. « Le FBI et ses partenaires des forces de l'ordre vont continuer à traquer ces individus et entités qui manipulent illégalement les programmes d'aides gouvernementales pour s'enrichir. »

Huber a déposé une requête devant le juge pour éviter qu'ils soient libérés avant leur procès. Selon lui, les membres du groupe ont mis au point un système « élaboré » d'appartements et de maisons disséminés sur tout le continent américain — ils risqueraient ainsi de s'échapper. Le juge donnera sa réponse dans un mois.

Suivez Colleen Curry sur Twitter : @currycolleen