Retirons les armes intermédiaires des mains des policiers, disent des militants
Crédit photo : La Presse canadienne/Nathalie Madore
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Retirons les armes intermédiaires des mains des policiers, disent des militants

« Parce qu’une arme, par définition, peut causer des lésions graves, voire tuer des personnes. »

Les policiers emploient de plus en plus ce qu’on appelle des armes à impact intermédiaire : bâton télescopique, balles de plastique, taser, agents chimiques, poivre de cayenne, etc., sans pour autant bien connaître les risques associés à leur utilisation.

C’est ce que relève un rapport de recherche récemment rendu public par l’École nationale de police du Québec (ENPQ) : on n’a pas de portrait complet des risques induits par l’utilisation de ces armes à « létalité réduite », ni sur leur contexte d’utilisation. Ces données ne sont pas accessibles.

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À l’origine, cet arsenal à « létalité réduite » était employé par les groupes tactiques d’intervention, dans des opérations planifiées, pour maîtriser les foules. C’est dans ce contexte qu’au printemps érable, en 2012, le manifestant Francis Grenier a été blessé au visage. Une grenade assourdissante lancée par les policiers a explosé près de lui, atteignant son œil droit. Jamais il n’a recouvré la vue.

Deux mois plus tard, c’est le chaos lors d’une manifestation à Victoriaville. Les policiers tentent de maîtriser la situation; dans la foulée, le manifestant Maxence Valade reçoit en plein visage une balle de plastique propulsée par un fusil ARWEN. Il perd son œil gauche.

Les policiers ont commencé à les utiliser dans d’autres contextes « émergents ». Le moment pivot a été la mort d’Alain Magloire en 2014. Cet homme en détresse psychologique au centre-ville de Montréal avait un marteau à la main. Il a été abattu par quatre coups de feu des policiers.

À la suite de cette intervention, la police s’est penchée sur ses pratiques. Une nouvelle pratique policière a été adoptée en 2015 : les patrouilleurs de certains services policiers étaient désormais outillés de ce qu’on appelle des « armes intermédiaires d’impact à projectiles ». Ça inclut l’arsenal qui tire les balles de plastique, notamment.

Rappelons que létalité « réduite » ne signifie pas « exclue ». Pensons à ce cas en mars 2016 où le projectile d’une arme intermédiaire a atteint Bony Jean-Pierre lors d’une frappe antidrogue à Montréal-Nord. L’homme a succombé à ses blessures. Il y a aussi le cas de Pierre Coriolan en juin dernier, qui était en crise et est mort après avoir reçu des balles de plastique, des décharges électriques et peut-être aussi des balles de fusil.

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Des risques inconnus

Ces blessures graves, ces décès médiatisés, c’est le genre d’incidents qui déclenche des enquêtes indépendantes, et qui permet d’obtenir des informations de manière épisodique sur les conséquences de l’utilisation de ces armes. Mais pour le reste, la police ne conserve aucune donnée de cette nature.

« Ça ne nous permet pas de tirer des conclusions », explique l’auteure de l’étude de l’ENPQ, Annie Gendron, en entrevue avec VICE. Elle souhaite qu’il y ait un processus indépendant d’évaluation des armes, pour orienter la prise de décision, et qu’on ne se fie pas uniquement aux instructions du fabricant ou du distributeur.

Elle précise toutefois qu’on n’est pas en terrain inconnu. « C’est faux de dire qu’on ignore les impacts réels. On connaît beaucoup d’information sur les armes. Les fabricants ont des fiches, des spécifications qui vont donner de l’information sur la vitesse du projectile, la vélocité, l’énergie cinétique transférée au corps. À partir de cette information, on peut orienter les pratiques. On n’est pas à information zéro », soutient-elle.

Mais le militant et ancien policier Will Prosper trouve problématique que les forces de l’ordre n’aient pas en main les données. « C’est la partie la plus inquiétante, dit-il. Pour moi, quand ça révèle qu’il y a pas de données, ça veut dire que tu ne prends pas en considération les risques associés à l’utilisation d’une arme. Tu ne prends pas en considération la sécurité des gens auprès de qui tu vas utiliser ces armes-là. »

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Annie Gendron insiste pourtant pour qu’on ne voie pas que le « côté noir » de ces armes, et dit qu’il faudrait plutôt les considérer dans un « continuum de moyens policiers » établi pour qu’ils n’aient pas systématiquement recours aux armes à feu.

Un argument qui n’impressionne en rien Maxence Valade, manifestant blessé par une de ces armes intermédiaires et qui milite depuis quelques années pour qu’elles soient interdites. « Il y a une distance entre ce qu’on dit sur ces armes-là et ce à quoi elles servent réellement, argue-t-il au bout du fil. Le fait de donner des armes supplémentaires à des policiers, c’est leur accorder davantage de chance de tuer des gens. Ce n’est pas une réduction dans la capacité d’utiliser des armes mortelles. On accorde davantage d’occasions aux policiers de tirer avec des armes qui sont également mortelles. »

Pour M. Valade, l’absence de données colligées « montre aussi l’arbitraire avec lequel ces armes-là sont utilisées ». Pour lui, un portrait complet des données serait le bienvenu comme levier d’action politique. Mais elles ne sont pas nécessaires dans la mesure où « on sait déjà que ces armes sont extrêmement néfastes », juge-t-il.

Selon le rapport de l’ENPQ, il reste également « beaucoup de travail à faire pour développer des technologies entraînant un risque de lésions corporelles minimal, répondant à toutes situations dans toutes conditions ». Une sorte d’arme idéale qui permettrait au policier de maîtriser une personne sans mettre sa santé ou sa vie en danger.

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Une option que rejette également Maxence Valade. « On ne trouvera pas l’arme idéale qui va faire juste assez de dommage. Parce qu’une arme, par définition, peut causer des lésions graves, voire tuer des personnes. » Il souhaite que l’on aborde la situation autrement, qu’on désarme les policiers et qu’on trouve des façons de maîtriser qui ne portent pas atteinte à l’intégrité physique des gens. Qu’on les forme sur la désescalade des situations de crise, d’éloignement, de contrôle de l’environnement de la personne, par exemple.

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Will Prosper milite également pour l’interdiction complète de ces armes. Il déplore que les interventions policières se déroulent dans l’urgence, et que les policiers ne prennent pas suffisamment leur temps pour maîtriser une personne en crise. « On doit absolument changer la formation. La plus grande problématique, c’est qu’ils n’ont aucune compréhension des enjeux avec les personnes en crise en lien avec la santé mentale », dénonce-t-il.

Un long combat

Will Prosper mène ce combat depuis longtemps déjà : 10 ans au sein de Montréal-Nord Républik, un mouvement qui s’intéresse aux cas de personnes tuées par des policiers.

Avec le collectif Arme à l’œil, Maxence Valade a commencé la bataille du désarmement de la police en janvier 2015. Il se remet en selle aujourd’hui, avec « Manifester sans peur », un mouvement composé de plusieurs militants qui visent à bannir l’utilisation des balles de plastique et des armes explosives lors de manifestations. Une initiative de prévention, d’information et de mobilisation en vue du sommet du G7, à Charlevoix, en juin prochain, où se tiendront des manifestations.

L’initiative vise également à mettre « un maximum de pression » sur l’administration Plante, à Montréal, qui a promis d’interdire l’utilisation des balles de plastique lors des manifestations au cours de sa campagne électorale. Une consultation publique sur le sujet doit être tenue ce printemps.

Justine de l'Église est sur Twitter.