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Pénétrez les cauchemars d'autrui dans "Observer", le nouveau jeu cyberpunk

"Mes propres souvenirs se confondent avec les siens. D'ici quelques minutes, je ne pourrai plus percevoir la frontière entre l'esprit d'Amir et le mien. Je perdrai la raison."

par Emanuel Maiberg
22 Août 2017, 7:36am

Image : Observer

Amir agonise devant mes yeux. Son appartement est maculé du sang, et il semble totalement inconscient de ce qui lui arrive. Je l'interroge, sans conviction : "Qui a fait ça ?" Il tente de me répondre, mais n'émet qu'un vague gargouillis en vomissant des caillots de sang.

Ce n'est pas grave, j'ai d'autres moyens à ma disposition pour le faire parler.

Je tire un câble fiché dans le mangeur de rêves en me servant de ma main droite. Tout en tenant la tête d'Amir, je cherche le port situé sur sa nuque du bout des doigts, puis je branche le câble. Je peux maintenant naviguer au coeur de son esprit. Tandis que nos consciences se confondent, j'erre dans les rêves fragmentés et chaotiques du mourant. Mon but est de visualiser le moment où il a été attaqué, mais pour y parvenir, je vais devoir explorer ses pires cauchemars. Plus le temps passe, plus mes propres souvenirs se confondent avec les siens. D'ici quelques minutes, je ne pourrai plus percevoir la frontière entre l'esprit d'Amir et le mien. Je perdrai la raison.

Cette scène se déroule au cours des premières heures d'Observer, un nouveau jeu de survival horror cyberpunk développé par Bloober Team SA - le studio indépendant qui se cache derrière Layers of Fear. Observer vous permet d'incarner le personnage de Dan Lazarki, un détective spécialisé en interrogatoire neuronal.

Lazarki est ce qu'on appelle une sangsue - une personne qui possède les compétences et la témérité nécessaires pour pénétrer dans le cerveau d'autrui sans son consentement, afin d'y dérober des informations utiles. Dans l'univers d'Observer, les sangsues terrifient tout le monde : elles ont une fâcheuse tendance à devenir folles à lier après avoir fouillé dans le cerveau des criminels pendant plusieurs années.

Au fur et à mesure de la progression du joueur, la graine de folie latente qui habite Lazarski se développe lentement, prenant le pas sur les stabilisateurs d'humeur sensés maintenir son état mental dans un équilibre précaire, et lui permettre de percevoir la réalité telle qu'elle est.

Observer a de nombreux traits communs avec un jeu d'aventure : il est articulé autour d'un récit linéaire parsemé de remarquables jump scares, d'une bonne dose d'horreur psychologique, de puzzles, d'enquêtes, d'arbres de dialogues - mais pas de combat à proprement parler. Il est d'ailleurs impossible de lutter contre la lente descente aux enfers de Lazarski ; le joueur se contente d'explorer les environs pour pouvoir faire avancer l'histoire.

La première affaire sur laquelle enquête le héros nous emmène dans l'appartement d'un hacker décapité. Il faut alors fouiller le corps pour faire l'inventaire de ses blessures, chercher des panneaux cachés et ouvrir des tiroirs à la recherche d'indices. Au cours de ses enquêtes, Dan se met également en quête de son fils disparu. On ne sait pas si celui-ci est réellement vivant, où s'il est mort depuis longtemps malgré la tentative désespérée du héros de travestir le réel pour ne pas affronter la douleur de la perte. Chaque incursion dans les souvenirs d'un suspect fait surgir des fragments de son propre passé, jusqu'à mêler son histoire personnelle aux diverses affaires criminelles auxquelles il est confronté. Peu à peu, le joueur se trouve aussi désorienté que le héros, et peine à distinguer ce qui est réel de ce qui ne l'est pas.

C'est un très bon jeu, sans nul doute, notamment grâce à une atmosphère incroyablement réussie, qui repose entre autres sur le pouvoir évocateur de la voix de Rutger Hauer - l'acteur qui a tenu le rôle de Roy Batty dans Blade Runner en 1982 et nous a offert un monologue exceptionnel baptisé Tears in the rain.

Outre la performance de Hauer, le point fort d'Observer est sa mise en scène. L'histoire se déroule à Cracovie en 2084 ; après l'irruption d'une terrible épidémie numérique baptisée "nanophagie" qui a exterminé la majeure partie de la population, l'Orient et l'Occident se sont affrontés dans une guerre sans pitié. La Pologne est l'un des rares endroits où des groupes d'humains ont pu survivre à ces deux événements successifs. Là, une nouvelle "République" organisée autour d'une mégacorporation a rapidement pris le pouvoir.

La Cracovie d'Observer est une ville cauchemardesque couverte de détritus, de panneaux publicitaires et de toxicomanes, comme dans toute dystopie cyberpunk digne de ce nom. Or, le cauchemar - celui d'un homme, et celui d'une société entière - est un cadre formidable pour un jeu de survival horror. Surtout quand on sait que la science a la ferme intention de réussir à lire et à modifier nos rêves les plus secrets d'ici quelques dizaines d'années.