Mon ascension au sein d'un réseau de prostitution de luxe parisien

On a discuté avec Vlad, un Français aux allures d’étudiant en prépa reconverti dans la prostitution de luxe pour le compte d'un cartel russe.

par Marion Bouscayrol
17 Mai 2019, 8:14am

Illustration: Agnès Ricart Gregori pour VICE FR

Juin 2017, la dépêche tombe dans toutes les rédactions. Elle est aussi spectaculaire que sulfureuse. Peu d’éléments ont fuité du dossier mais les gros titres évoquent déjà un « réseau tentaculaire d’escort girls venues de l’Est » et le « plus gros démantèlement d’affaires de proxénétisme depuis 1994 ». Après plus d’un an de surveillance et d’écoute, la Brigade de répression du proxénétisme vient d’interpeller sept personnes et une trentaine de prostituées sont cueillies au saut du lit pour être entendues sur l’organisation des sex tours.

Parmi les prévenus, Vlad*, un jeune trentenaire parisien qui se voit notamment reproché des faits de proxénétisme en bande organisée pour l’agence Charme Russe. À quelques semaines de son procès, qui se tenait du 6 au 10 mai 2019, nous l’avons rencontré dans le très chic cabinet de son avocat. Maître Grégoire Etrillard était confiant, son client « est complètement transparent sur cette affaire et ce, depuis sa première minute de garde à vue ». Contrairement aux autres protagonistes du réseau, celui-ci a tout avoué et « ne cherche pas à se dédouaner ou à minimiser son implication ».

Au terme de 4 jours de débats au tribunal correctionnel de Paris, Vlad bien que reconnu coupable a pu ressortir libre, la juge ayant estimé qu’il avait parfaitement reconnu son rôle et « analysé son comportement pendant sa détention ». Qu’est-ce qui a donc pu pousser un jeune homme aux allures d’étudiant en prépa à se reconvertir dans le business de la prostitution de luxe ? Rencontre sans filtre avec l’intéressé.

VICE : Salut Vlad, est-ce que tu peux tout d’abord nous expliquer comment fonctionne ce que l’on appelle les sex tours ?
Vlad : En fait les sex tours, ce sont des prostituées envoyées par une « agence » qui arrivent dans une grande ville pendant 2-3 semaines, 4 maximum. Ça dépend des réseaux mais il peut avoir entre cinq et vingt filles par dates. Elles travaillent dans des appartements, toujours dans les beaux quartiers et le prix de la passe est assez élevé. Ensuite, elles repartent en Russie et reprennent leur vie. Pour certaines, ce sera même un one shot, la première et dernière fois qu’elle se prostitueront. D’autres partiront vers une autre ville.

Quel est profil de ces jeunes femmes ?
Il n’y a pas de profil type même si globalement elles sont slaves, elles ont la vingtaine et sont très jolies. Mais jamais de mineures. Il y a des étudiantes qui mentent à leur entourage et qui prétextent un voyage en Europe, parfois des mères célibataires qui ont besoin de cash rapidement ou d’autres qui sont actrices porno. Le critère principal, c’est la jeunesse.

Comment sont-elles recrutées ?
De ce que j’ai appris par les filles, l’agence Charme Russe diffuse en Russie des annonces sur Internet qui proposent de « tenir compagnie à des hommes » en Europe en échange de rémunération. D’autres filles sont repérées sur les réseaux sociaux et la personne qui prend contact avec elles leur parle de photographie de charme et très vite de missions d’escorts... A partir de là, si la fille est d’accord, ils prennent rendez-vous à Saint-Pétersbourg où elle fera une séance de photos sexy. Toutes les filles du réseau avec qui j’ai parlées étaient clairement au courant de ce qu’elles allaient faire à Paris.

Une fois que les filles sont trouvées, qu’est-ce qu’il se passe pour elles ?
Charme Russe s’occupait de tout : leur visa pour la France, leur vol aller-retour, aller les chercher à l’aéroport, mais aussi leur trouver un appartement à Paris et leur fournir les clients. Travailler avec une agence c’est l’assurance pour elles de faire de l’argent en un minimum de temps sans s’occuper de l’organisation et de leur sécurité. Ensuite, la séance photo qu’elle ont faite à Saint-Pétersbourg sert à la rédaction de leurs petites annonces que les clients vont pouvoir trouver en ligne.

« Une heure c’est 250 roses et ainsi de suite. Si le client veut passer plus de temps avec l’une d’elles, le tarif est dégressif. Aussi sur le site, on ne parle jamais de prostitution mais de massage ou de service »

Justement comment fonctionne ces sites ?
En allant sur l’adresse de Charme Russe, on trouve toutes les annonces. Il y a leurs photos qui proviennent du shooting, des vidéos d’elles au naturel pour prouver qu’elles ne sont pas trop photoshopées. Il y a toute leur description physique : poids, taille, seins naturels ou pas … Il y a les dates de leur passage à Paris mais aussi tout ce qu’elles acceptent de pratiquer et leurs tarifs.

Et quels sont les tarifs ?
Ce sont les mêmes tarifs pour toutes les filles. Sur le site, on ne parle pas en euros mais en « roses ». Une heure c’est 250 roses et ainsi de suite. Si le client veut passer plus de temps avec l’une d’elles, le tarif est dégressif. Aussi, sur le site, on ne parle jamais de prostitution mais de « massage » ou de « service ». Toute la mise en ligne et les prises de rendez-vous sont gérées par des dispatcheuses depuis l’étranger. On reconnaît que les filles travaillent pour le même réseau parce que ce sont les mêmes numéros de téléphone à joindre si l’on veut un rendez-vous.


Comment s’opère le partage des gains entre l’agence et les prostituées ?
C’est convenu à l’avance, la fille doit verser 50% des bénéfices des passes à l’agence. Elle doit aussi rembourser la moitié de son billet d’avion, son visa et la séance photo faite à Saint-Pétersbourg. En quelques jours, elles règlent leur dette et ensuite, elles commencent à travailler pour se faire leur propre argent. Parmi les frais à leur charge, il y a aussi une partie des loyers de l’appartement dans lequel elles vivent et des frais de ménage obligatoires.

Revenons à toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie à cette époque ?
À ce moment, je n’ai rien à voir avec tout ça. J’ai fini l’école Boulle depuis plusieurs années et je me suis lancé en tant qu’autoentrepreneur dans la création de meubles et la décoration d’intérieur. Depuis que je suis petit, je dessine et je fabrique des petits meubles, des petits objets mais c’est une affaire que je n’ai pas réussi à faire marcher. Ça me prend beaucoup plus de temps que je ne l’imaginais et je ne gagne presque rien par rapport au temps investi.

Tu es arrivé en France avec ta famille quand tu étais adolescent, c’était quoi ta vie avant ?
Je suis né à la fin des années 80 en Russie où mon père était sculpteur. A l’époque, on vivait bien, mon père avaient pas mal de commandes de l’Etat mais lors l’effondrement de l’URSS en 91, tout s’est écroulé. On a fini par partir, on n’avait plus rien. Au début on s’est installé en Pologne mais ce n’était pas mieux. On a finalement posé nos bagages en France. C’est un pays qui attirait mon père, il avait beaucoup lu sur la France, c’était pour lui un choix politique et artistique. Moi, j’avais 15-16 ans, je ne parlais pas un mot de français, mais j’ai suivi une année de remise à nouveau à l’école pour tout apprendre.

Après ça, j’ai commencé un CAP de menuiserie et j’ai continué avec un brevet des métiers d’art avec une spécialité en ébénisterie. A la sortie de mes études, comme je te disais, j’ai voulu me lancer dans la création de mobilier mais ce n’était pas très concluant. Avec l’une de mes sœurs, on a eu l’idée en 2015 de louer des scooters à des touristes. C’était clairement pas une passion mais ça pouvait marcher. On en a acheté cinq, on a monté un site, fait de la pub sur Internet et les touristes ont commencé à arriver.

C’est comme ça que tu fais la connaissance d’un certain Yuri*, un de tes clients réguliers ?
Voilà c’est ça, chaque fois qu’il venait à Paris, il me louait un scooter. Contrairement aux autres touristes, lui, il louait au mois et payait toujours en cash. Le courant est bien passé, il était un peu plus âgé que moi. On discutait un peu et il m’avait dit qu’il était photographe de mode. J’avais tous ses papiers d’identité pour signer le contrat de location, c’était un très bon client qui m’a loué des scooters pendant 3-4 mois et qui ne m’a jamais posé de problème.

À partir de quel moment tu commences à travailler pour Yuri ?
Un jour, au moment où il me rend le scooter, Yuri me dit qu’il a besoin de mon aide et me demandé si je voulais gagner un peu plus d’argent. Honnêtement, je lui ai répondu oui tout de suite. Il fallait que je garde un portable branché chez moi 24H/24 en m’assurant qu’il y a toujours du réseau et une connexion wifi. C’était payé 50 euros par semaine, il m’a demandé de le dépanner comme ça, une a deux semaines. Ce sera d’ailleurs la dernière fois que je verrais Yuri, mais on continuera à communiquer sur Whatsapp.

« Chaque fille est différente et a sa propre raison : il y en a qui ont des problèmes financiers, d’autres qui veulent repartir avec un pactole »

Mais à ce moment-là tu ne lui demandes pas quoi ça sert de garder ce téléphone ?
En fait, c’est lui qui me l’a dit directement et il m’a expliqué qu’il n’était pas photographe mais qu’il s’occupait de filles russes qui se prostituaient à Paris. Le téléphone que je devais garder avait une puce avec un numéro français. C’était un des numéros qu’on trouvait sur les annonces en ligne. Quand un client envoyait un sms, la communication était rebalancée à l’étranger et c’est une des dispatcheuses qui s’occupait de fixer le rendez-vous.

Et quand il t’explique tout ça, tu ne te dis pas que c’était totalement illégal ?
Pas vraiment… Yuri m’explique qu’aucune des filles n’est forcée de se prostituer. J’ai conscience de faire du black mais pas de rentrer dans un réseau de proxénétisme. Pour moi, on a le droit de se prostituer en France alors je décide de ne pas me poser plus de questions que ça. Petit en Russie, j’avais vu à la télévision un reportage sur des maqu’ en Roumanie où des filles étaient séquestrées, violées, battues… Un truc sordide et Charme Russe, pour moi ça n’avait aucun rapport avec tout ça. Les filles étaient libres d’arrêter si elles le voulaient. Personne ne les retenait.

Comment évolue ton rôle au sein de Charme Russe ?
Ça faisait presque 2 mois que je gardais toujours le téléphone branché chez moi et un jour Yuri me demande sur Whatsapp si je peux aller récupérer du cash chez une fille. Je lui dis « ok mais qu’est-ce que je suis censé faire avec cet argent ? » Et là, il m’explique très simplement : « Tu vas aller donner l’argent à un mec à cette adresse, pour lui payer la location d’un des appartements et tu prends 50 euros dans l’enveloppe pour toi. » C’était très rapide, je suis allé à l’adresse qu’il m’a donnée, de mémoire dans le XVIe arrondissement. J'ai frappé à la porte : « Bonjour et au revoir ». La fille qui m’a ouvert était plutôt froide, elle m'a remis une enveloppe, elle était au courant de mon arrivée. Elle semblait absolument normale, petite, blonde, pressée.

Une semaine plus tard, Yuri m'a demandé de refaire exactement la même chose chez une autre fille, toujours payé 50 euros. J'ai payé en cash un nouveau mec qui tenait une agence de locations d’appartements pour touristes. Et puis, Yuri m'a demandé de le faire de plus en plus souvent.

Et tu ne dis pas que tu es en train de rentrer dans un engrenage ?
À cette époque-là, je continue avec ma sœur notre société de location de scooters et on ne gagne pas beaucoup d’argent. Les 50 euros que je récupère par ci-par là, ça ne change pas grand-chose à mon train de vie et d’ailleurs je n’en parle à personne autour de moi. Dans ma tête, je ne fais rien de très grave, c’est pas comme-ci on m’avait proposé 1 000 euros pour un braquage ou pour aller taper quelqu’un. Moi, je me contente d’aller chercher une enveloppe, de prendre un taxi et de la remettre à quelqu’un d’autre.

Quel rapport entretiens-tu avec les filles que tu côtoies de plus en plus au cours de tes collectes ?
Les filles sont là pour quelques semaines, il y en a pas mal qui n’ont pas spécialement envie de parler. Mais c’est vrai qu’avec celles qui sont bavardes, j’avais tout le temps envie de savoir pourquoi elles acceptaient de faire ça, d’où elles venaient et pourquoi elles avaient décidé un jour de se prostituer. En fait, chaque fille est différente et a sa propre raison : il y en a qui ont des problèmes financiers, d’autres qui veulent repartir avec un pactole (estimé entre 6000 et 10 000 euros selon les enquêteurs) pour acheter une voiture ou d’autres qui me disaient clairement « c’est mon métier, voilà comment je gagne ma vie, point. »

Certaines filles font des sex tours un peu partout dans le monde, au Bahreïn, à Dubaï, dans d’autres capitales européennes ou sur la Côte d’Azur en été. Elles travaillent parfois pour d’autres agences et sont parfois indépendantes.

À quoi ressemble la clientèle qui passe par Charme Russe ?
Ce sont des petits businessmen français ou des gars qui travaillent dans des bureaux. Des réguliers, la quarantaine, qui ont l’air marié. En fait, des jeunes de moins de 35 ans ou des touristes étrangers c’est très rare. La plupart des clients viennent en costard avec une mallette à la main. Dans leur attitude ils ne ressemblent pas à des mecs qui auraient économisé pour se payer une heure avec une fille. Le plus gros de la clientèle, ce sont des réguliers, on peut le voir aux nombres de commentaires qu’ils laissent sous les annonces des filles. C’est leur train de vie qui est comme ça. Les habitués attendent avec impatience la prochaine tournée.

« Les dispatcheuses qui vont réceptionner leurs appels sont censées faire le tri dans ceux qui veulent prendre rendez-vous. Elles sont en quelque sorte « formées » pour reconnaître les mecs tordus ou ceux qui voudraient leur voler leur argent »

C’est aussi pour ça que les filles restent en moyenne trois semaines, la clientèle se lasse vite et veut toujours de nouvelles têtes. Il y avait quelques prostituées qui revenaient à Paris trois-quatre mois plus tard, le temps de se faire désirer.

Les filles sont seules dans des appartements, elles ne choisissent pas elles-mêmes leurs clients et certaines en voient jusqu’à 10 par jour. Comment Charme Russe pouvait leur promettre d’être en sécurité ?
En fait les dispatcheuses qui vont réceptionner leurs appels sont censées faire le tri dans ceux qui veulent prendre rendez-vous. Elles sont en quelque sorte « formées » pour reconnaitre les mecs tordus ou ceux qui voudraient leur voler leur argent. L’adresse qui est communiquée au téléphone est toujours celle de l’immeuble d’en face. Les appartements qui étaient loués pour les passes devaient absolument avoir une fenêtre qui donnait sur la rue. Pendant que le client attendait de recevoir par téléphone le digicode et l’étage, la fille prenait une photo du mec qu’elle envoyait aux dispatcheuses. Les dispatcheuses ont déjà une liste noire de clients violents, de gros lourds ou de mauvais payeurs. Ce sont elles qui décident ou pas de faire monter un mec. Je dirais que 50 % des mecs qui appellent pour rencontrer une fille se font recaler par les dispatcheuses. Pareil, s’il y avait plusieurs hommes à attendre devant la porte, la fille n’ouvrait pas, parce que c’était presque sûr que c’était une tentative de braquage.

Et des braquages il y en eu ?
Les gens savent que toutes les passes sont payées en liquide donc oui on a déjà eu ce genre d’histoires. Une fois, une des filles m’a appelé en panique pour me dire qu’elle était en train de se faire tabasser et que l’on essayait de la braquer… C’est moi qui ai appelé la police en me faisant passer pour un voisin. Les mecs ont pris la fuite.

Les mois passent et tu as de plus en plus de responsabilités dans le réseau ?
À partir des tentatives de braquage j’ai arrêté d’être payé au coup par coup et on m’a proposé un fixe de 3400 euros. Je venais quasiment tous les jours collecter l’argent dans chaque appartement, tard le soir ou tôt le matin avant les rendez-vous avec les clients. J'avais une nouvelle mission : je devais récupérer la part qui revenait à Charme Russe et j’avais pour instruction de prendre mon salaire dessus. Venir tous les jours permettait aussi d'éviter qu’une fille disparaisse avec tout le cash qu’elle a gagné sans reverser sa part à Charme Russe.

Qu’est-ce que tu faisais d’autres pour Yuri ?
En plus de ça, je gérais le paiement des loyers avec ceux qui sous-louaient les appartements. Une ou deux fois je suis allé en visiter, il fallait toujours choisir des appartements dans le Triangle d’or et surtout sans gardien pour ne pas attirer l’attention.

Et puis, il fallait envoyer l’argent à Charme Russe. Toujours par message, on m’indiquait le nom de la fille qui devait m’accompagner pour faire le transfert d’argent à son nom. Tu ne peux pas toujours utiliser le même nom pour envoyer l’argent en Russie donc ça tournait entre elles pour envoyer des mandats cash.

À ce moment-là tu gagnes beaucoup mieux ta vie ? Personne autour de toi ne te demande ce que tu fais de tes journées ?
Si bien sûr. J’ai dit à des amis que je travaillais dans l’immobilier, que je m’occupais de trouver des locations pour des touristes. Au bout de trois mois, j'en ai parlé à ma copine. Je lui ai expliqué le système et en quoi consistait mon job. Évidemment elle était choquée. Elle n’a jamais vraiment accepté ma façon de gagner de l’argent. Moi mon idée, c’était de réunir assez d’argent pour acheter une belle voiture de collection que j’aurais louée ensuite pour des mariages, des touristes et enfin arrêter Charme Russe. Le seul ami à qui j’en ai parlé à l’époque m’a tout de suite mis en garde : « C’est du proxénétisme c’est grave et tu peux prendre très très lourd », bon ça je l’ai compris trop tard …

Le 20 juin 2017, vous êtes sept personnes à être arrêtées, la Brigade de répression du proxénétisme vient te chercher chez toi, comment ça se passe ?
Il était 6 heures du matin, je dormais avec ma copine et je me suis tout de suite réveillé en entendant le bruit du vérin hydraulique qui a fait sauter la porte. Et là je vois débarquer dans ma chambre, la BRP, le GIPN – Groupe d’intervention de la police nationale – au moins quatre mecs qui portaient des masques et des boucliers, plus d’autres flics pour m’interpeller. Ils m’ont sorti du lit et plaqué au sol, tout de suite, un des gars a vérifié mon identité et m’a dit : « Est-ce que tu sais pourquoi on est là ? »

J'ai d'abord pensé à ma copine et à la situation dans laquelle je la mettais. Ils ont ensuite fouillé tout l’appartement et retrouvé mes téléphones, des enveloppes de cash, les doubles de clés des apparts et le détecteur de faux billets. Il n'y avait rien à nier… J’ai tout de suite compris que s’il y avait autant de monde qui débarquait chez moi, c’est parce qu’ils enquêtaient depuis longtemps et qu’ils avaient des preuves. À ce moment-là, je sais déjà que je vais passer par la case prison. Tout de suite.

Comment s’est passé la garde à vue ?
La garde à vue a duré 4 jours, j’ai joué franc-jeu, je savais qu’ils avaient tout contre moi. Je leur ai dit comment je faisais et avec qui j’étais en contact et tout ça ils le savaient déjà. Personne ne m’a mis la pression et les policiers ne jouaient pas au « bad cop » avec moi. J’ai senti qu’au fond, j’étais soulagé que ça s’arrête.

Tu es directement incarcéré à Fleury-Mérogis ?
Oui c’est ça, au tout début j’étais dans une cellule tout seul. C’est une cellule un peu plus grande que les autres qui permet de voir dans quel état psychologique tu es. Si tout simplement tu ne vas pas essayer de te suicider. Ensuite, tu changes et tu restes quelques temps dans une « cellule des arrivants ». Mon codétenu était Mongol et parlait un peu russe.

Toute de suite j’ai voulu me mettre en mode défense, en mode survie pour ne pas dépérir. Là-bas je me tenais à l’écart de tous les groupements, de ceux qui revendent du shit ou des téléphones. Pendant les balades on est 300, si tu te fais tabasser personne ne va intervenir et le temps que les surveillants te sortent de là, tu es déjà inconscient. En une année il y a quand même eu 12 suicides, des mecs qui ne tiennent pas le coup, qui ne supportent pas la vie en prison. J'ai très vite demandé à travailler à l’atelier de concession, ensuite j’ai été nommé contrôleur. Tu passes à environ 26 euros par jour, ça fait à peu près 19 euros net. Vers la fin de ma détention, j’étais contrôleur-comptable. J’ai aussi repris mes études et j’ai passé un DAEU (Diplôme d'accès aux études universitaires) en section littéraire. Avec le travail et les études, je n’avais plus le temps de réfléchir, ça m’occupait et le temps est passé beaucoup plus vite.

Tu n’as jamais peur des représailles ? De ceux qui t’en voudraient de les avoir balancés ?
Honnêtement non, tout ce que j’ai dit en audition, les flics le savaient déjà. Et puis c’est pas comme si j’avais essayé de détourner l’argent de mon côté. Ceux qui sont à la tête des réseaux en Russie sont déjà passés à autre chose, je ne les intéresse plus …

* Tous les prénoms ont été changés.

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