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Quand le gel menace, frôle ou touche la vigne

« Tu peux t’énerver, ça sert à rien face à la nature. T’essaies de comprendre et de contrôler mais parfois, c’est impossible. C’est ça qui rend fou. »

par Pauline Dupin-Aymard
26 Juin 2019, 7:17am

© D. Ceyrac / AFP. Avril 1997, un hélicoptère rabat les fumées des brûlots afin de protéger les vignes contre le gel.

Il y a un tremolo dans la voix de Coralie, vigneronne au domaine de la Grange Tiphaine. C’est qu’à Montlouis, dans la vallée de la Loire, ils n’ont pas été épargnés et ça fait plusieurs années maintenant que le gel les touche. Alors ils se sentent « un peu comme des andouilles », désemparés, dans l’incompréhension, l’injustice.

Ce « Pourquoi nous ? Pourquoi ici ? » qui reste en travers de la gorge, qui laisse comme ça, à la fois les bras ballants. Qui laisse dans un effort de lutte, de bataille, de défense, pour protéger ses vignes, ses plantes, ses futurs fruits, une lutte énergique au travers de laquelle se déploie une force qu’on n’aurait peut-être pas soupçonnée.

Quand les sondes placées dans les vignes envoient des alertes à 2 heures du matin sur les téléphones de Coralie et Damien pour signaler que la température chute, qu’on passe au-dessous de 0 °C, et qu’alors, quand on voit que ça descend encore, qu’on touche les -2 °C, c’est le moment critique : les vignes gèlent.

« C'est le moment où tout le monde se mobilise, et il y a une solidarité énorme », dit Coralie. Copains, famille, voisins, staff. On a les voitures équipées. Y’en a qui savent comment ça fonctionne et qui sont d’emblée désignés chef d’équipe. Ils se répartissent sur les zones. Et on a les bougies, un peu de jaja pour les allumer, et on a aussi les bottes de paille, les tours, les hélicoptères.

« Le vrai problème, c’est le froid combiné à l’humidité sur la vigne, quand le soleil se lève, les premiers rayons de lumière brûlent tout, les feuilles crament, elles deviennent marron, et comme des chips, elles s’effritent. C’est la gelée blanche »

« En fait, à Montlouis, y a eu une prise de conscience en 2016 », poursuit Coralie. Après avoir massivement souffert du gel, en 2012, 2013, 2016, les syndicats ont mis des solutions collectives en place – dont les hélicoptères et les bottes de paille – grâce à des subventions, le soutien de vendanges solidaires, et puis, la Cuma des Tours a installé des tours anti-gel [sorte de grand ventilateur capable de brasser l’air et de réchauffer les vignes, ndlr], certaines fixes, d’autres amovibles.

En 2017, ça a encore gelé. Le domaine de la Grange Tiphaine a pu utiliser les moyens collectifs sur les parcelles de Montlouis, mais sur celles d'Amboise, il a fallu faire avec des moyens personnels. Et la vigne a gelé à 90 %.

« C’est encore une grosse claque. En fait, c’est juste que t’en peux plus. Là, on y a passé cinq nuits. Cinq nuits à tout actionner, tous les moyens, les gens autour de nous, de 2 heures à 7 ou 8 heures du matin, puis prendre le petit-déjeuner ensemble, débriefer, et se dire qu’il y a la journée à assumer derrière. Tu te dis que c’est pas une vie. Ça remet tout ton métier en question. Nos vignes on peut pas les déplacer. Tu veux tout sauver, mais, à quel prix, à quel prix psychologique, à quel prix financier. On se demande comment on doit penser notre métier désormais ».

Au 3 mai, Coralie confie qu’ils avaient tout rangé, les bougies, la paille. Le 3 mai quoi. Mais ils ont annoncé du très froid à nouveau, et c’était reparti pour un tour. Résultat, le bilan c’est qu’il y a des parcelles qui sont ravagées, des bourgeons primaires cramés, et dans tout ce qui a poussé, il y a beaucoup de vrilles. « Partir en vrille, tu sais ce que ça veut dire hein, en fait c’est une dégénérescence de la grappe, la vigne, choquée, stressée, par le froid, au lieu de former des grappes, elle part en vrille. C’est difficile d’estimer la perte aujourd’hui, environ 70 % », pense Damien.

« La vigne se réveille trop tôt, mi-mars, elle débourre, ça sort, les bourgeons, les feuilles, et ensuite en avril, c’est le retour de bâton, la sève monte, il fait froid, ça gèle, et en une nuit, tu peux tout perdre »

La vigne gèle à partir de -2 °C. Le vrai problème, c’est le froid combiné à l’humidité sur la vigne – quand il a plu, ou bien à cause de la rosée – et quand le soleil se lève, les premiers rayons de lumière, qui ne sont pas encore chauds, ils viennent comme cristalliser l’humidité sur la plante. Ils brûlent tout, les feuilles crament, elles deviennent marron, et comme des chips, elles s’effritent. C’est la gelée blanche.

C’est pour ça que l’on brûle des bottes de paille, elles créent un écran de fumée qui protège de ces rayons de soleil. Les bougies en paraffine réchauffent l’atmosphère au niveau des ceps de vigne. Les hélicos et les tours brassent l’air pour homogénéiser les températures, répartir les masses d’air, et réchauffer l’ensemble au niveau des parcelles.

Vivre avec le risque, l’apprivoiser, quand tu deviens vigneron, quand tu es agriculteur, tu n’as pas d’autre choix que d’être en conscience que l’aléa climatique fait partie de ton métier. Mais un aléa, par définition, est ponctuel. À Montlouis, il ne l’est plus. Montlouis est devenu une zone gélive, alors que les anciens disaient que le gel ça arrivait une fois tous les dix ans.

Photo Vigne Gel 4

Dans les explications qu’on peut donner à ça, il y a celle du dérèglement climatique. Le fait qu’il n’y ait plus vraiment d’hiver. Oui, c’est vrai, on était tous en t-shirt en février, la vigne se réveille trop tôt, mi-mars, elle débourre, ça sort, les bourgeons, les feuilles, et ensuite en avril, c’est le retour de bâton, la sève monte, il fait froid, ça gèle, et en une nuit, tu peux tout perdre.

Avant, ça débourrait plus tard, et y avait moins de risque. Mais maintenant il faut faire avec. Le choix des cépages peut jouer aussi. Dans le Bordelais par exemple, on sait que le cabernet sauvignon débourre plus tardivement. Il est plus adapté à des zones gélives, alors que le merlot est précoce donc il vaut mieux le planter là où c’est plus préservé.

« Les bougies, on voit les photos, tout le monde trouve ça joli, c’est vrai, c’est plus joli qu’un hélicoptère, mais ce genre de nuits de veille là, je peux te dire qu’il faut vraiment l’avoir vécu de l’intérieur pour savoir ce que ça fait » - Coralie

« Y en a beaucoup qui critiquent l’usage des hélicos. Y en a qui s’insurgent. Moi j’arrive plus à répondre à ça, ça me touche trop. Y a pas de solution parfaite de toute façon. Quand t’as vécu des années où t’as tout perdu, et que ça recommence, encore, et encore, tu fais comme tu le sens, comme tu peux, parce que y a trop d’enjeux. Les bougies, on voit les photos, tout le monde trouve ça joli, c’est vrai, c’est plus joli qu’un hélicoptère, mais ce genre de nuits de veille là, je peux te dire qu’il faut vraiment l’avoir vécu de l’intérieur pour savoir ce que ça fait », explique Coralie, la voix emplie d’émotion.

Fabrice s’est installé en 2018 dans le Beaujolais à La-Chapelle-de-Guinchay, et sa première récolte – « c’est la chance du débutant » – est superbe. Le gel, lui, il s’y était préparé, bien sûr, à ce que ça arriverait un jour. La notion de risque, une fois encore, que l’on accepte de façon induite quand on est agriculteur, mais malgré tout il ne l’attendait pas si vite, parce que ça faisait 15 ans que c’était pas arrivé. Alors, c’est juste qu’on se prépare pas ici, on n’est pas armé pour anticiper le gel.

Photo Vigne Gel 2

Ce début avril, les températures ont chuté jusqu’à -3 °C puis -5 °C. « Entre vignerons, les jours suivants, on a discuté, on savait pas trop, tu vois pas l’impact tout de suite sur les vignes, affirme Fabrie. Et puis finalement, on a vu après, les feuilles grises, cramées... Et surtout, en parlant avec d’autres vignerons installés dans d’autres régions, avec une vigneronne dans le Bugey qui me montrait des photos de vignes qui sortaient vraiment, je me suis dit qu’il y avait un souci. Ici, on dit que ça brille à cette période-là, quand les feuilles apparaissent. Ben là ça brillait pas. Et pourtant il faisait beau et chaud. Mais ça restait dans le coton ».

« Ils avaient annoncé -5 °C à 5 heures du matin, avec les autres vignerons du coin, on s’est tous retrouvé vers cette heure-là, et puis c’était tout blanc. Les feuilles brûlées qui tombent, j’avais jamais vu ça. C’était dégueulasse » - Romuald

« Évidemment c’est un choc. On est proche de la Saône, continue Fabrice, peut-être qu’on récupère de l’humidité, et avec le froid, ça a stagné, et ça a tout pétrifié. Mais faut continuer, envoyer des bonnes ondes à la vigne, des énergies positives, intensifier les traitements biodynamiques, s’occuper des plantes avec soin, et y aura sûrement une deuxième sortie de fleurs, moins fructifères, mais ça allégera le bilan, que j’estime aujourd’hui à 70 % de perte ».

Photo Vigne Gel 3

Sur la deuxième sortie des fleurs. Ils sont pas tous unanimes. Fabrice est très optimiste. Coralie dit qu’il n’y en a jamais eue à Montlouis. Romuald du domaine de l’Ambitio à Duras, et Laurence et Pascale du domaine Closeries des Moussis dans le médoc, disent qu’à part un tas de végétation, de feuilles, de bois, de pampres, y a pas eu grand-chose.

La vigne subit un stress donc elle envoie un flux de sève encore plus fort, t’as un gros boulot d’épamprage derrière, c’est pénible. « Ça pousse de façon hirsute » dit Laurence (leurs vignes ont gelé intégralement le 27 avril 2017).

« Y en a, on a cru qu’elles repartiraient jamais, ça a pris du temps. Et puis, un an sans voir de fruit, un an de galère, c’est long. On était déprimées avec Pascale. Fallait continuer mais on n’avait pas le moral. Les anciens, ils avaient d’autres activités, ils faisaient de la polyculture, alors ils pouvaient se concentrer sur autre chose, ils pouvaient compenser ailleurs ».

Photo avec l'aimable autorisation de Coralie.

La polyculture c’est pas que c’est une solution, mais c’est quand même une façon de penser l’agriculture qui permettrait d’alléger les bilans économiques d’événements comme ça, de soulager un peu la pression psychologique, de se dire que la vigne n’est qu’un morceau de l’activité qui fait vivre une exploitation, mais ça demande une autre organisation humaine, une autre organisation tout court.

Chez Romuald aussi, c’est le 27 avril 2017, qui a fait basculer le millésime du domaine. « Ça gèle jamais ici ! Le dernier épisode de gel c’était en 1991 » alors comme pour Fabrice dans le Beaujolais, à Duras on n’est pas armé pour anticiper quoi que ce soit, ils prennent pas d’assurance parce que c’est cher et toujours très aléatoire, et ils mettent pas les moyens pour se couvrir de ce risque-là.

En plus, les vignes de Romuald sont un peu en altitude, une centaine de mètres, alors il se disait qu’il passerait au travers, mais y a eu beaucoup de vent, des grands courants d’air, et ça a porté le gel. « C’était assez impressionnant, j’ai pas dormi de la nuit, ils avaient annoncé -5 °C à 5 heures du matin, avec les autres vignerons du coin, on s’est tous retrouvé vers cette heure-là, et puis c’était tout blanc. Les feuilles marron brûlées qui tombent, j’avais jamais vu ça. C’était dégueulasse. J’avais taillé tôt, il avait fait beau juste avant, ça avait bien poussé, y avait déjà entre 15 et 20 cm de végétation ».

Ce jour-là, il est rentré chez lui le midi, il était au fond du seau, il s’est demandé, « Mais qu’est-ce que je vais faire quoi », désemparé, penaud, il venait d’acheter des vignes, il avait investi 50 000 euros, il n’avait plus rien à vendre en cave, c’était sa deuxième année d’installation, il n’avait pas d’argent pour acheter du raisin.

« Tu peux t’énerver, ça sert à rien. Face à la nature. T’essaies de comprendre et d’apprivoiser, t’essaies de contrôler et de maîtriser, mais parfois c’est impossible, c’est ça qui rend fou » - Romuald

« T’appelles des gens, tout le monde te donne des conseils, trop de conseils, j’ai fait une pulvérisation d’infusion de camomille, on m’avait dit que ça aidait pour la cicatrisation, je l’ai fait, mais j’ai même pas regardé si ça avait eu un effet, je l’ai fait parce que j’étais impuissant et que je savais pas quoi faire ».

Ça te remet à ta place un événement climatique. « C’est une belle leçon de morale, me dit Romuald. Tu peux t’énerver, ça sert à rien. T’es tout petit. Face à la nature. T’essaies de comprendre et d’apprivoiser, t’essaies de contrôler et de maîtriser, mais parfois c’est impossible, c’est ça qui rend fou. »

Lui aussi, le 4 mai, il a pas dormi, nuit blanche, c’est le cas de le dire, trop peur face à cette menace, c’est pas passé loin, et le lendemain la nuit du 5 mai, à 3 heures du matin, il est parti mettre le feu à des bottes de paille dans ses vignes, et puis, il a attendu, il a douté, il y a cru, un peu, et heureusement, dans l’après-midi, il est allé voir, et il était trop content, parce que y a juste la moitié d’une parcelle touchée, il faut voir le verre à moitié plein.

Avec les témoignages de :
- Coralie Demeure et Damien Delecheneau du domaine de la Grange Tiphaine à Amboise (Loire)
- Fabrice Le Glatin du domaine de la Cure à La-Chapelle-de-Guinchay (Beaujolais)
- Laurence Alias et Pascale Choime des closeries des Moussis à Arsac (Médoc)
- Romuald Cousy du domaine de l’Ambitio à Duras (Sud-Ouest)

Photos avec l'aimable autorisation de Coralie Demeure du domaine de la Grange Tiphaine.


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L'association Vendanges Solidaires soutient les vignerons menacée par une baisse de production considérable, liée aux aléas climatiques en récoltant et en redistribuant les dons.

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