Santé

Tchernobyl : après la catastrophe, les avortements

La désinformation, la « radiophobie » et la peur des malformations congénitales ont poussé des milliers de femmes à mettre fin à leur grossesse après l'explosion du réacteur.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
7.6.19
Tchernobyl : après la catastrophe, les avortements
Image : HBO 

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

De jeunes mamans regardent leurs nouveau-nés avec amour. Puis la caméra s’arrête sur un berceau vide. À côté, derrière un rideau, une femme pleure en cachette. Son mari était l'un des premiers intervenants lors de l'accident nucléaire de Tchernobyl. Avant de succomber à un empoisonnement par irradiation, il avait choisi le nom de leur bébé : Natashenka.

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Quelques mois plus tard, Natashenka est née. Elle a vécu quatre heures, avant de mourir d’une cardiopathie congénitale et d’une cirrhose. Elle avait été exposée à son père, sa mère lui ayant rendu visite sur son lit de mort.

La scène est basée sur l'histoire vraie de Lyudmilla Ignatenko, qui, en l’espace de quelques mois, a perdu son mari et sa fille à cause de la catastrophe de Tchernobyl. C'est l'un des nombreux fils narratifs tissés dans la mini-série HBO Chernobyl, qui relate les tragédies personnelles qui ont suivi l'explosion catastrophique du réacteur le 26 avril 1986. « Ils ont dit que la radiation aurait pu tuer la mère, mais que le bébé l'a absorbée à la place, dit Ulana Khomyuk, un personnage inventé pour la série. Nous vivons dans un pays où les enfants doivent mourir pour sauver leur mère. »

L'expérience de Lyudmilla Ignatenko reste un exemple poignant des immenses sacrifices imposés aux victimes de Tchernobyl. Mais heureusement, la plupart des femmes enceintes – même celles qui vivaient près de l'explosion – ont été exposées à une infime fraction de la dose de rayonnement absorbée par le mari de Lyudmilla, Vasily, qui se trouvait au réacteur peu après son explosion.

« De nombreuses femmes n'étaient peut-être pas psychologiquement préparées à poursuivre une grossesse, quelle que soit la probabilité de malformations congénitales »

Bien que des études à long terme suggèrent que les bébés exposés à Tchernobyl dans l'utérus présentent des risques accrus de développer un cancer de la thyroïde à l'âge adulte, il n'existe aucune preuve substantielle selon laquelle les anomalies congénitales sont plus fréquentes chez les bébés nés de femmes qui se trouvaient près de la catastrophe que les autres, d'après l'Organisation mondiale de la santé.

« Nous avons maintenant eu l'occasion d'observer tous les enfants nés près de Tchernobyl, a déclaré Robert Gale, un médecin de UCLA qui a coordonné les secours et les interventions médicales lors de la catastrophe, au New York Times en février 1987. Et sans surprise, aucun d'entre eux, du moins à la naissance, ne présente d'anomalies détectables. Nous n'en attendions pas. Pas de nouvelle, bonne nouvelle. »

Pourtant, comme le montre la mini-série, la désinformation et la « radiophobie » se sont propagées rapidement dans les semaines et les mois qui ont suivi la catastrophe. De nombreuses personnes, y compris les médecins, estimaient qu'elles ne pouvaient pas faire confiance aux autorités pour savoir la vérité sur l'étendue de la contamination.

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Par conséquent, des dizaines de milliers de femmes ont choisi de mettre fin à leur grossesse par le biais d’un avortement, certaines sur les conseils de leur médecin, d'autres en dépit des conseils de leur médecin. « Selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), environ 100 000 à 200 000 grossesses désirées ont été interrompues en Europe occidentale après que les médecins ont, à tort, annoncé aux patientes que les radiations de Tchernobyl posaient un risque important pour la santé des enfants à naître », peut-on lire dans un article publié en juin 1987 dans The Journal of Nuclear Medicine.

Ces choix se reflètent finalement dans les données sur le taux de natalité de 1986 et 1987. Dans l'Ukraine soviétique, des milliers d'autres femmes ont demandé un avortement dans le seul mois qui a suivi la catastrophe, par rapport au taux de base. Même dans les pays plus éloignés, comme la Hongrie, la Grèce, le Danemark et l'Italie, le nombre d'avortements liés à la catastrophe a fortement augmenté, entraînant une baisse du taux de natalité l'année suivante. Il convient de noter qu'il n'y a pas eu de hausse des avortements après la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon en 2011.

Bien sûr, il se peut que certaines femmes aient choisi d'interrompre leur grossesse pour des raisons autres que la radiophobie ou l'anxiété face aux anomalies prénatales.

Selon un rapport de 2007, l’impact de Tchernobyl sur la santé mentale est « le plus grand problème de santé publique que l’accident ait provoqué à ce jour ». Cette étude a révélé que les populations exposées à Tchernobyl étaient jusqu'à quatre fois plus susceptibles de souffrir de stress, de dépression, d'anxiété et de stress post-traumatique que les groupes témoins, et que ces symptômes persistaient souvent des décennies après la catastrophe.

La mini-série de Tchernobyl est imprégnée de ce profond sentiment de tristesse qui s'est infiltré dans la vie de ces gens aussi insidieusement que les particules radioactives ont pénétré leur corps. De nombreuses femmes n'étaient peut-être pas psychologiquement préparées à poursuivre une grossesse, quelle que soit la probabilité de malformations congénitales.

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Quand on pense à Tchernobyl, on a tendance à imaginer l'effondrement en lui-même, puis le paysage étrange et abandonné qui entoure le site plus de 30 ans plus tard.

Mais du point de vue des femmes de l'Union soviétique et de l'Europe, la catastrophe avait une dimension intime, qui se déroulait dans les lieux les plus banals et familiers – cabinets médicaux, tables de cuisine et terrains de jeux. La flambée soudaine des avortements après la catastrophe prouve que Tchernobyl a entraîné un coût humain inimaginable que même les récits les plus fidèles ne seront jamais capables de retranscrire.