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Prostitution : du site aux applis, la passe de trop

Presque un an après la suppression de la rubrique « rencontre » du site Vivastreet, certaines travailleuses du sexe ont trouvé refuge sur les applis de rencontre – souvent pour le pire.

par Benjamin Badache
02 Mai 2019, 7:15am

Illustration: Maïté Marque pour VICE FR

Dans son livre La mort blanche, Franck Herbert constate froidement que « La prohibition renforce toujours ce qu'elle interdit. » Une pensée simple et concise mais rarement prise au sérieux dans les faits. La prostitution en est l’un des meilleurs exemples : après avoir lutté contre le racolage puis contre les clients, la focale se pose sur la problématique complexe de la prostitution en ligne. En France, selon différentes associations, entre 50 et 70% de la prostitution s’effectue sur internet. Vivastreet symbolisait cette réalité croissante. Mais le 30 mai 2018, le site de petites annonces est visé par une information judiciaire pour « proxénétisme aggravé » – un an après avoir été déjà mis en cause par Le Mouvement du nid et par les parents d’une mineure de 14 ans présente sur le site. Résultat, le 18 juin 2018, le site clôt sa rubrique « Rencontres » riche en annonces à peine implicites : « Propose massages, détente, relaxation dans un cadre chaleureux et sensuel (...) 30 minutes – 100 roses, 1 heure – 150 roses... »

Si l’intention semble louable, le résultat demeure discutable. En s’attaquant au géant britannique, les associations ont simplement déplacé le problème. Anina, prostituée depuis quatre ans dans le sud de Paris, regrette ce qu’elle qualifie de « fausse bonne idée ». Présente pendant deux ans sur la plateforme Vivastreet, elle écume désormais les applications de rencontre pour trouver des clients : « J’imagine que les associations militent pour le bien des femmes mais en combattant Vivastreet et les sites du même genre, elles m’ont rendue précaire. » À 23 ans, la jeune Colombienne vivait en toute indépendance son « rêve à la française ». Depuis, la situation s’est inversée, elle court derrière ses clients : « J’ai gardé certains mecs réguliers mais impossible de remplacer ceux qui ne venaient qu’une ou deux fois. Tinder est devenu un nouveau terrain professionnel pour moi, malgré une rentabilité désastreuse. »

En moyenne, Anina couchait avec une quinzaine de clients par semaine lorsqu’elle travaillait grâce à ses petites annonces. Pour 50 mails reçus d’utilisateurs de Vivastreet, l’un d’entre eux pouvait se transformer en rencontre tarifée ; plaisantins et dragueurs du virtuel se chargeant du reste. Sur Tinder, elle peut passer plusieurs journées à faire défiler des messages scabreux du bout de ses doigts tatoués. Sur le plan économique, le bilan se révèle catastrophique : les 4 000 euros mensuels se voient diviser par deux, au mieux.

L’idée de quitter la France devient de plus en plus présente, mais pas seulement à cause de ce manque à gagner : « Ce métier ne m’a jamais donné une très belle image de l’homme, et là, je découvre une facette bien plus répugnante. Des jeunes de 15 ans m’envoient des photos de leur sexe en m’insultant, en me menaçant de mort. Avant, quelques cas isolés m’envoyaient des mails tordus, je les bloquais et fin de l’histoire. »

« La prostitution te donne une carapace quasi indestructible. Sur les sites de petites annonces, je me mangeais régulièrement des insultes, mais sur Tinder vous n’imaginez pas... » – Anina

Assise à côté d’elle, Vanessa adhère à chaque phrase prononcée par sa voisine. Ces deux personnes ne se connaissent pas : l’une vient d’Amérique du Sud, l’autre de Picardie ; la première est une femme, la seconde achève sa transition sexuelle. Réunies à l’occasion de ce témoignage, elles épousent des positions similaires sans pourtant avoir eu le même parcours. À la suite d’un divorce, Vanessa arrive en région parisienne où elle s’y prostituera dès l’âge de 16 ans. Au moment de son passage de jeune homme à transsexuelle, elle se lance de manière occasionnelle sur Vivastreet. Un moyen de « s’acheter de belles fringues et d’envisager une opération pour changer de sexe ». Au fil des années, la clientèle augmente autant que les besoins de la grande brune, l’heure est à la professionnalisation. Malheureusement pour son business, son hébergeur ferme quelques mois après, direction Tinder.

Très vite, comme pour sa voisine, le choc intervient : « La prostitution te donne une carapace quasi indestructible. Sur les sites de petites annonces, je me mangeais régulièrement des insultes, mais sur Tinder vous n’imaginez pas... C’est assez simple à expliquer, les mecs n’y viennent pas pour trouver des putes, donc c’est le défouloir rêvé pour eux. Surtout quand tu es transsexuelle. » Elle quitte ainsi Tinder pour Grindr, son pendant dédié à la communauté gay. Dès les premiers jours, la tolérance, ou sinon l’absence d’agressivité, lui saute aux yeux et les journées sans clients se multiplient : « Sans pouvoir vous donner de revenus précis, j’ai perdu à peu près 60% de ce que je gagnais. Je ne peux plus vivre décemment de la prostitution. »

Insultées et précaires, ces deux travailleuses du sexe vivent au quotidien la face la plus sombre de leur profession. Surtout lorsque le virtuel se mêle au réel : « Quand une personne vous insulte sur une application, on pourrait croire que ça ne compte pas puisque c’est virtuel, confie Anina. Mais dans les faits, dès qu’un nouveau client débarque, peu importe son comportement, vous avez en tête les insultes des autres types planqués derrière leur téléphone. Ça entretient un climat malsain, un climat de peur. »

« En quelques mois, ce changement nous a fait passer de la facilité aux emmerdes. » – Vanessa

Vanessa poursuit en racontant les déboires d’une de ses proches, elle aussi transsexuelle. Un soir, cette amie veut se faire plaisir avec un inconnu sur Tinder. Elle matche, discute puis donne rendez-vous chez elle à un trentenaire très intéressé. Problème, au moment de regarder à travers l’œil-de-bœuf, ce n’est pas un, mais trois individus cagoulés qui attendent derrière sa porte. Terrorisée, elle les fait fuir en appelant la police. « Même si mon amie n’est pas prostituée, cette histoire pourrait nous arriver à nous, assure avec conviction Vanessa. Il ne faut pas faire de Vivastreet un modèle mais au moins les clients étaient professionnels. Ils savaient pourquoi ils venaient, comment cela se passait et quelles étaient les règles. Je me sentais en sécurité, physique comme financière. Maintenant, avec les applis, on est réduit au rôle de kleenex. Les types nous insultent, fantasment sur nous, quémandent des photos et quand quelques-uns se décident à nous rencontrer, nous ne sommes pas rassurées. »

Derrière ce tableau noir, aucun reproche n’est fait aux associations principalement à l’origine de la fermeture du site au logo vert. Elles savent que ces militantes veulent leur bien même si les bonnes intentions théoriques ne se font pas ressentir en pratique. Et lorsque l’on évoque leur avenir, Anina et Vanessa sont incapables de se projeter. Les applis empêchent quelconque viabilité et leur nouveau quotidien procure plus d’inconvénients que d’avantages. Car quand la question des bienfaits de ce passage du site aux applis se pose, d’une voix, elles s’accordent : « En quelques mois, ce changement nous a fait passer de la facilité aux emmerdes. »

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