5G conspiration ondes cerveau enfant
Illustration de Benjamin Tejero

Arrêtez de flipper avec les ondes

Les « ondes » font flipper petits et grands depuis 40 ans, mais peut-être qu'elles ne sont que des boucs émissaires.
20 juillet 2020, 8:13am

Apparemment, tout le monde a une bonne raison de se méfier de la 5G. En dépit de ses promesses éblouissantes, de l'avènement des voitures autonomes au visionnage de porno en HD dans les ascenseurs, la cinquième génération de standards pour la téléphonie mobile passe pour une menace géopolitique auprès d’un certain nombre de puissances occidentales : mardi 14 juillet, le gouvernement britannique a annoncé le bannissement des infrastructures 5G du constructeur chinois Huawei par crainte de l’espionnage.

Pour bon nombre d’écologistes et de décroissantistes, cependant, c’est d’abord le coût environnemental de cette nouvelle technologie qui pose problème : si la 4G fonctionne correctement, pourquoi maltraiter la planète pour la remplacer, même par un système plus performant ? Pierre Hurmic et Anne Vignot, les nouveaux maires EELV de Bordeaux et Besançon, respectivement, s’opposent même au déploiement de la 5G par crainte de « dangers » et de « risques » qu’ils s’abstiennent de spécifier. Comme beaucoup de gens tout autour du monde, Hurmic et Vignot redoutent vraisemblablement que la 5G ne pose un risque sanitaire. C’est un théorie fumeuse mais tenace, surtout auprès des mamans bio : les portables donnent le cancer. Depuis quelques mois, les complotistes les plus décidés affirment même que les antennes-relais affaiblissent le système immunitaire au point de rendre les individus exposés plus vulnérables au COVID-19, voire qu’elles transmettent directement le virus, et donc qu’il vaut mieux les incendier.

Si la violence avec laquelle elles s’expriment est inédite, ces croyances participent d’une angoisse ancienne : celle des ondes. Depuis plusieurs décennies déjà, des foules d’individus et d’organismes divers soutiennent que les rayonnements électromagnétiques du quotidien sont nocifs pour tout ce qui vit, des plantes aux humains. Ainsi, téléphones portables mais aussi lignes à haute tension, micro-ondes, plaques à induction, radars, éoliennes et modems wi-fi ont été accusés d’entraîner des leucémies, de rendre stérile et de causer l’autisme, entre autres.

Toutes ces accusations n’ont jamais pu être confirmées en dépit de décennies de travaux scientifiques. Cependant, un mélange de manque de communication entre chercheurs et public, d’incompréhension généralisée vis-à-vis des rayonnements en général et d’un certain mysticisme entretient leur vivacité dans les esprits. Rares sont ceux qui investissent 76 euros dans un béret anti-ondes. Mais selon toute vraisemblance, ceux qui mettent leur portable en mode avion avant d’aller dormir le sont beaucoup moins. Reste à comprendre comment nous en sommes arrivés là.

D’abord, un peu de physique

Tout miraculeux qu’ils soient du point de vue de l’évolution, les yeux des êtres humains ne captent qu’une infime partie de l’énergie qui circule dans l’univers sous forme de rayonnements. Cette petite fenêtre de perception, connue sous le nom de spectre visible, contient les rayonnements qui sont perçus comme des couleurs par notre corps. En effet, ce que notre cerveau interprète comme du rouge, du bleu ou du vert selon les informations qui lui sont transmises par la rétine ne sont que de bouffées d’énergie aux caractéristiques différentes. En d’autres termes, c’est le corps qui fait la couleur.

Comme tous les rayonnements, les membres de la famille du spectre visible peuvent être classés selon leur longueur d’onde. Ce que nous percevons comme du violet est un rayonnement électromagnétique d’une longueur d’onde d’environ 400 nanomètres (nm).

Les rayonnements dont la longueur d’onde est inférieure à 400nm, invisibles aux humains, appartiennent à la vaste famille des ultraviolets puis des rayonnements ionisants. Ces radiations de faible longueur d’onde peuvent être dangereuses pour les êtres vivants car, comme leur nom l’indique, elles changent les atomes qu’elles croisent en ions en leur arrachant des électrons et brisent les liaisons chimiques des molécules. C’est la raison pour laquelle certains matériaux radioactifs comme l’uranium sont dangereux pour les humains : en doses extrêmes, les rayonnements ionisants qu’ils émettent ont assez d’emprise sur la matière pour causer des brûlures, des dérèglements majeurs du système digestif et éventuellement la mort.

De l’autre côté du spectre visible, on trouve les rayonnements électromagnétiques dont la longueur d’onde avoisine les 700nm. Lorsqu’elles viennent exciter les cellules de la rétine, ces radiations nous apparaissent comme du rouge.

Au-dessus, quand la longueur d’onde s’allonge encore, on entre dans un autre domaine extrêmement vaste et invisible aux êtres humains : celui des infrarouges puis des rayonnements radioélectriques. C’est dans cette famille que l’on trouve les radiations du quotidien, notamment celles des micro-ondes et des téléphones. Bien qu’aucun de ces rayonnements ne soit ionisant, certains peuvent transmettre leur énergie sous forme de chaleur. Pas besoin de paniquer pour autant car comme toujours, tout est une question de dosage.

Quatre décennies de peur, au moins

S’il apparaît que les humains se sont inquiétés des ondes et autres champs dès la diffusion de l’électricité, le premier mouvement de panique concernant les rayonnements électromagnétiques semble remonter à 1979. Cette année-là, un article scientifique intitulé Electrical wiring configurations and child cancer a noté que des « excès de configurations électriques indicatives d’un courant à haute tension » avaient été remarqués aux abords des domiciles d’enfants ayant développé des leucémies.

« Prouver un risque zéro dans quoi que ce soit est affreusement ardu, voire impossible »

En dépit de nombreuses études contradictoires, l’idée que les rayonnements de grande longueur d’onde venant des lignes haute-tension posent un risque pour la santé ne s’est jamais dissipé depuis : en juin 2019, l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) a déclaré qu’il était « possible » que ces canaux de transport de l’électricité causent des leucémies. L’Union européenne et l’OMS, elles, affirment qu’ils ne posent aucun risque à long terme.

Avant que le public ne se prenne d’angoisse pour les lignes haute-tension, des militaires redoutaient déjà des rayonnements électromagnétiques d’un autre genre : ceux des radios et des radars, dont la longueur d’onde est un peu plus serrée que celle des radiations venues de lignes haute-fréquence. Ainsi, au lendemain de la seconde Guerre mondiale, une étrange épidémie de « mal des ondes radios » a frappé divers centres militaires en Europe de l’Est. Les malades présumés présentaient de nombreux symptômes non-spécifiques : fatigue, maux de tête, vertiges, problèmes de sommeil… On peut sans doute considérer ce syndrome comme l’ancêtre de la désormais fameuse hypersensibilité électromagnétique. Et aujourd’hui encore, une légende de caserne recommande de ne pas se tenir dans le rayon d’un radar pour préserver sa fertilité.

Ne reste pas devant le micro-ondes

Les années 80 ont marqué l’accélération des peurs du public autour des rayonnements électromagnétiques. Des best-sellers et des articles dans les quotidiens les plus connus, notamment le New York Times, ont alors largement alimenté ces peurs même en l’absence de consensus scientifique. La diffusion des fours micro-ondes chez les particuliers n’a fait qu’aggraver la situation : peu à peu, les malheureux instruments ont été accusé de causer des cancers, de briser les nutriments et même de détruire les « énergies vitales » des êtres humains. Des volées d’études ont montré que ces inquiétudes n’avaient aucune base scientifique et qu’un four micro-ondes en bon état ne posait aucun danger pour le vivant, sans parvenir à rétablir la vérité : ici et là, on lit encore la vieille légende selon laquelle l’Union soviétique les aurait interdits en 1976.

Malheureusement, l’arrivée de la téléphonie mobile puis de l’Internet sans fil, avec leur longueur d’onde encore plus étroite, ont fait empirer la situation. Les craintes du public ont atteint un seuil tel que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé une cellule spécialement dédiée à l’étude des effets sanitaires des rayonnements électromagnétiques en 1996. Les premiers travaux scientifiques sur les individus soi-disant électrosensibles sont parues peu après. Les experts de l’International EMF Project ont vite indiqué que l’exposition aux radiations non-ionisantes du quotidien ne posait aucun risque pour la santé, en vain. Les nouvelles peurs liées à l’avènement des smartphones et du wi-fi ont balayé ces conclusions rassurantes.

Au début des années 2000, une explosion d’articles journalistiques et scientifiques ont commencé à interroger l’effet des téléphones portables sur la santé. Une fois de plus, le débat a pris la forme d’un aller-retour entre public angoissé et spécialistes incapables de garantir l’innocuité des rayonnements, moins par connaissance de risques réels que conscience professionnelle. C’est ce truc qui fait que les scientifiques concluent souvent leurs articles en réclamant plus de recherches : tant que l’on n’est pas absolument sûr de quelque chose, il ne faut écarter aucune possibilité. Or, prouver un risque zéro dans quoi que ce soit est affreusement ardu, voire impossible.

Dialogue de sourds

« Bien qu’un lien concluant entre un risque sanitaire spécifique et l’utilisation à long terme des téléphones portables n’ait pas été établi de façon non ambigüe, explique ainsi un rapport de l’époque de l’Association pour la santé publique de l’Ontario, des organisations comme la Société royale du Canada ont conclu que les recherches actuelles sont insuffisantes pour conclure que les fréquences radio ne présentent pas de risque sanitaire à long terme. »

« Si les scientifiques ne savent pas, les non-scientifiques ne savent pas non plus. »

En vertu de ce principe, le Centre international pour la recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’OMS, a déclaré que les fréquences radio du champ électromagnétique étaient « peut-être cancérogènes » en 2011. Qu’importe que la définition de cette catégorie soit peu claire, que le CIRC ait tempéré ses résultats à la diffusion de l’étude et dans des publications postérieures, que les résultats en question proviennent de travaux à la méthodologie controversée, ou même que les cornichons et le café soient eux aussi considérés comme de possibles cancérogènes par l’OMS : l’angoisse demeure et les kits mains libres sont de rigueur. Après tout, mieux vaut prévenir que guérir.

Le reste des années 2010 a transposé ces peurs aux réseaux wi-fi, aux chargeurs par induction, aux objets connectés, à la 5G… « Are wearable computer as harmful as cigarettes? » demandait ainsi le New York Times en 2015. Dans le doute, donc, mieux vaudrait continuer de s’en tenir éloigné.

Ondes, virus et mystique

Les rayonnements sont un sujet vaste et complexe, dont l’étude dépend d’un très grand nombre de spécialités de pointe. Si les scientifiques ne savent pas, les non-scientifiques ne savent pas non plus. Cependant, 40 années de travaux acharnés dans ce domaine toujours brûlant ne sont pas parvenues à établir la nocivité des rayonnements du quotidien. L’absence de preuve ne constituant pas une preuve, il faut continuer à chercher, mais tout de même : les êtres vivants semblent cohabiter correctement avec eux. Malheureusement, les acquis de cette cacophonie d’études scientifiques au langage schibbolethesque ne parviennent pas au tout-venant. Mais le sentiment d’inquiétude diffus qui règne sur le public ne peut pas forcément être expliqué par ce manque de communication.

Pour le professeur d’éthique Emilio Mordini, les peurs vis-à-vis des nouvelles technologies en général sont d’abord la manifestation du manque de sens de la révolution technologique. « La technologie actuelle se développe sans cadre culturel sain qui pourrait lui donner un sens au-delà des simples considérations utilitaires, écrivait-il en 2007 dans son article Technology and fear: is wonder the key? Pour cette raison, des histoires effrayantes deviennent un moyen privilégié d’intégrer la technologie dans un contexte sensé. »

La théorie d’Emilio Mordini peut être appliquée à une foule d’avancées techniques depuis la nuit des temps : la télévision qui grille les yeux, le téléphone filaire qui rend asocial, les trains qui vont si vite qu’ils tuent leurs passagers. Cependant, les angoisses sanitaires qui entourent les rayonnements électromagnétiques semblent différentes. Sont-ils suspectés de véhiculer des maladies car, comme les virus et les bactéries, ils nous entourent en restant invisibles ? L’électrosensibilité est-elle en train de devenir un mal authentique ?

Selon le philosophe des sciences Ian Hacking, il existe des « maladies mentales transitoires » qui ne se manifestent, croissent et disparaissent que dans un contexte particulier. La fugue pathologique, par exemple, un trouble qui envoyait des gens apparemment sains d’esprit dans des errances amnésiques de durée impressionnante au 19ème siècle, serait une maladie mentale transitoire. On peut aussi penser au mal étrange qui a frappé l’Europe au 15ème siècle : dans le contexte de l’apparition récente du verre transparent, de nombreux individus dont Charles VI, roi de France, se sont convaincus qu’ils étaient devenus cassants comme le nouveau matériau. Peut-être que les rayonnements électromagnétiques sont le verre pathologique de notre temps.

Il existe une autre possibilité. Il est souvent accepté que les luddites, ces travailleurs du textile anglais qui détruisaient leurs machines de tissage au 19ème siècle, agissaient contre le progrès ou par technophobie pure et dure. En vérité, leurs actes de vandalisme constituaient plutôt un rejet des machines comme instrument de domination capitaliste, car c’est par elles qu’ils étaient exploités par leurs patrons. Les détruire, c’était donc se défaire du joug. Aujourd’hui, les ondes peuvent être considérées comme un outil de domination similaire : à l’heure de la disparition des connexions filaires, c’est par elles que les grandes entreprises de la tech récoltent des informations sur les individus qui achètent leurs produits et souscrivent à leurs services. C’est aussi par elles que nous restons liés au reste du monde dans nos moments d’intimité les plus profonds : qui n’a jamais entendu son smartphone vibrer en faisant l’amour ? Mettre un kit mains libres pour s’éloigner des ondes, c’est peut-être juste s’éloigner du téléphone.

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