fascination pour le true crime series meurtres
Silke à gauche, Laura à droite. Collage de l'auteure.
Société

D’où vient notre fascination pour le true crime ?

« L'être humain est mû par des pulsions, qui sont en partie de nature sadique et masochiste. Le true crime est un exutoire. »
12.5.21

Serial, Making A Murderer, Unsolved Mysteries, Helter Skelter, The Night Stalker, The Vanishing at The Cecil Hotel... Le genre true crime est plus populaire que jamais, beaucoup sont littéralement accros aux séries, films, livres et podcasts sur les vrais crimes et veulent connaître les détails les plus sordides possibles sur les tueur·ses en série. En Belgique, le podcast flamand De Volksjury ne fait pas exception. Suite au succès de la série, un livre sort ce 15 mai. Mais d'où vient notre fascination pour ce genre ? Pourquoi cette envie d’histoires de meurtres, de désespoir et de tragédie ? L'analyse neuropsychologique humaine offre une explication à notre attrait pour ces crimes sanglants.

VICE s'est entretenu avec Silke Vandenbroeck et Laura Scheerlinck, les créatrices de De Volksjury, ainsi que Ariane Bazan, psychologue et docteure en analyse neuropsychologique à l'Université Libre de Bruxelles, pour mieux comprendre cette fascination.

VICE : Selon vous, pourquoi les gens sont si intéressés par le true crime ?
Dr. A. Bazan
: Une partie de l'attrait pour ces histoires sordides est la possibilité de réfléchir : comment réagiriez-vous dans une telle situation ? En raison de nos fantasmes sadiques sous-jacents, des pensées telles que « Ça pourrait m'arriver » se développent. Suivre un crime nous donne une idée de ce qu’on peut faire nous-mêmes pour éviter ce genre de situation horrible. Vous élaborez un plan pour que ça ne se termine pas forcément de façon désastreuse pour vous. Le true crime aide à comprendre les situations qu’on craint, ce qui nous donne un sentiment de contrôle.

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Silke : Je pense que la fascination pour le true crime vient du fait qu'ils traitent de situations auxquelles on n'est normalement pas confronté·es. Pourquoi on assassine quelqu'un d'autre et pas moi ? Qu'est-ce qui fait que quelqu'un se met soudainement à tuer ? C'est inhérent aux êtres humains de chercher des réponses à ce genre de questions.

« Je pense que le true crime est aussi une sorte de voyeurisme. » – Laura

Laura : Je pense que c'est aussi une sorte de voyeurisme : un coup d'œil dans une situation dans laquelle tu pourrais être impliqué·e, mais tu ne l’es pas.

Ce phénomène n'a donc rien de nouveau ?
Dr. A. Bazan
: L'être humain est mû par des pulsions, qui sont en partie de nature sadique et masochiste. Ça peut sonner très intense, mais ces pulsions sont généralement réprimées dès qu’on en prend conscience. Chacun·e d'entre nous a un peu de violence en soi, et l'une des façons de l'assouvir - sans nuire à la société - est de se plonger dans ces histoires de crimes. Vous pouvez le voir comme un exutoire civilisé pour votre agression interne.

Les choses collent mieux quand elles sont chargées négativement ? 
Dr A. Bazan
: Ça fait partie de notre condition humaine de penser peu aux choses qui sont bien comme elles sont. Par définition, on met toujours plus d'énergie dans ce qui doit encore être résolu. Et ce qui doit encore être résolu est souvent négatif. C'est un principe de base du fonctionnement de l'esprit. C'est aussi positif, sinon on ne serait probablement pas adapté·es à notre environnement. On s’inquiète constamment de ce qui ne fonctionne pas et ne s’occupe pas de ce qui fonctionne.

« Cette fascination a toujours existé, mais je soupçonne les services de streaming d'avoir pris le train en marche après avoir remarqué la popularité de programmes comme Making A Murderer» – Silke

Mais pourquoi tant de popularité ces dernières années ? 
Silke
: Je pense que cette fascination a toujours existé, mais puisque certains programmes comme Making A Murderer sont sortis il y a quelques années ont eu beaucoup de succès, je soupçonne les services de streaming d'avoir pris le train en marche après avoir remarqué leur popularité. Dans les journaux aussi, on remarquait que le lectorat était déjà friand de ce genre de sensationnalisme. Ça n'a pas changé, sauf qu’aujourd'hui, les titres sur les crimes réels se succèdent et les gens peuvent s'immerger complètement dans le genre donc l'intérêt est croissant.

Dr A. Bazan : La popularité croissante du true crime est plus qu'un simple événement médiatique, c'est aussi un phénomène politique. Au milieu du 20e siècle, on a vécu une guerre d'une terrible violence. Après ça, une certaine dynamique s'est développée au sein des institutions occidentales : l'unité et la paix avec un certain optimisme que ça devrait fonctionnerait. Cette dynamique a duré jusqu'à environ 50 ans après la guerre.

Ce qu’on voit aujourd'hui, c'est la faillite des Nations unies, en peut-être aussi celle du modèle européen, et la montée d'une terrible violence en Occident - comme les attentats dans les capitales. La confiance dans l'idéal de paix s'étouffe, en partie à cause du manque de fiabilité des institutions politiques et des dirigeant·es dans le monde. L'idée générale est que le « mal » a augmenté dans l'intimité de nos foyers. La confiance dans le modèle de civilisation est moins grande qu'il y a 20 ans, il est donc plus nécessaire de contrôler la peur. Et comme on l'a dit, le true crime peut être un exutoire pour cela.

« La popularité croissante du true crime est plus qu'un simple événement médiatique, c'est aussi un phénomène politique. » – Dr. A. Bazan

Silke et Laura, comment vous êtes tombées amoureuses du genre au point d’en faire un podcast ?
Silke
: L'intérêt a toujours été là, mais ce n'est que lorsque j'ai commencé à écouter le podcast Serial en 2015 que j'ai réalisé que le true crime était aussi un genre en soi. J'ai été complètement emportée par l'histoire. À partir de ce moment-là, j'étais sur la bonne voie.

Laura : J'ai réalisé que j'étais fascinée par le genre quand, à 12 ans, j'étais à la foire du livre avec mes parents, avec un livre sur les tueurs en série belges. Un enfant de cet âge qui passe de Dirk Bracke à ce genre de livre, ça doit signifier quelque chose.

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Quelle affaire de crime vous a le plus marquées ? 
Silke
: Marc Dutroux. Au fil de nos épisodes sur cette affaire, j'ai pris conscience de l'impact qu'elle a eu sur notre pays. Les réactions des auditeur·ices qui n'étaient pas encore pleinement conscient·es de tous les faits me tiennent à cœur. Ça me rend heureuse de voir qu’iels apprécient qu’on accorde à nouveau de l'attention aux cas belges.

Laura : Les affaires belges comme celle d’András Pándy, Marc Dutroux et les Tueurs du Brabant sont aussi celles qui m'ont le plus marquée. Les auditeur·ices vous racontent des histoires si intéressantes. Quand tu reçois un message de quelqu'un qui te dit que son grand-père était présent dans le supermarché au moment d’un braquage, ça te frappe.

« Parfois, le true crime est la seule manière d’aborder certaines problématiques de manière complètement transparente avec un large public. » – Dr. A. Bazan

Vous voyez comment l’avenir du true crime et de vos projets ?
Dr. A. Bazan
: Le true crime est un genre magnifique qui a définitivement sa valeur, aussi à l'avenir. C'est un moyen de faire dire quelque chose qui ne serait pas dévoilé autrement. Le fonctionnement de certaines institutions ou de réseaux souterrains, par exemple. Parfois, le true crime est la seule manière d’aborder certaines problématiques de manière complètement transparente avec un large public. 

Silke : Voilà qui nous rassure. On espère que les gens ne se lasseront pas du genre, car si ça ne tient qu'à nous, on ne s’arrêtera pas. Comme Laura le dit parfois : « Il y aura toujours un meurtre », donc on ne pense pas que l'intérêt disparaîtra de si tôt. On veut encore faire beaucoup de choses en fait. On avait prévu des shows en live l'année dernière, mais on n’a pas pu les faire. Puis y’a la sortie de notre livre cette semaine. Si ça marche bien, y’en aura peut-être un deuxième.

Laura : Avec ce livre, on voulait apporter quelque chose de nouveau, c'est une extension du podcast. Il comprend de nouveaux cas, mais pour chaque cas déjà traité, on interroge un·e expert·e qui apporte une lumière supplémentaire. Chaque chapitre s'articule autour d'une question principale à laquelle on tient à répondre.

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