Polynésie

Le « kava », la potion du Pacifique qui va vous faire oublier tous vos problèmes

Ce mélange consommé depuis plusieurs siècles dans l’archipel polynésien est autant réputé pour ses effets anxiolytiques que son goût de terre âcre un peu dégueu.

par Alexis Ferenczi
26 Avril 2016, 6:15am

Cérémonie du Kava à Kadavu. Photo via Flickr user Brian

Surnommé « l'élixir du Pacifique », longtemps considéré comme un remède anti-stress bien plus efficace qu'un petit cacheton d'Atarax ou n'importe quel autre médicament prescrit par votre médecin de famille, le kava est un breuvage traditionnel consommé depuis plusieurs siècles en Océanie.

En 1886, le périodique « Archives de médecine et de pharmacie navales » – développé en parallèle à l'expansion coloniale française – parlait du kava en ces termes : « Une potion bien préparée provoque des changements de comportement agréables. Cette boisson est légèrement stimulante et diminue la fatigue. Elle relaxe le corps après l'effort, clarifie l'esprit et aiguise les facultés mentales ».

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Cette description résume de manière assez positive les effets de la boisson millénaire qui serait née à Vanuatu avant de se répandre dans tout le Pacifique (Hawaï, la Nouvelle Guinée, les Fidji, les Tonga ou les Samoa Occidentales) et à qui l'on prête volontiers les mêmes vertus apaisantes que l'alcool, la nicotine ou les calmants – sans les inconvénients de types dépendance, addiction ou mort.

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Petites racines de kava. Photo via Flickr user Taryn.

Le musée du Quai Branly consacre une exposition à un des archipels polynésiens – « Matahoata », Arts et société aux Îles Marquises du 12 avril au 24 juillet prochain – et offre un prétexte en or pour se plonger dans les habitudes alimentaires des îliens et leur consommation de kava. Véronique Mu, ancienne conservatrice du musée de Tahiti et des îles et conseillère scientifique de l'expo, a répondu à MUNCHIES.

« Le kava est le nom donné à la boisson tirée des racines d'une plante appelée Piper Methysticum. Les racines étaient mâchées pour que la salive fasse action sur la plante avant d'être mélangées avec de l'eau, infusées en quelque sorte, et ensuite filtrées », explique-t-elle. « Aux îles Marquises, c'est une boisson rituelle qui est consommée lors de certaines cérémonies comme les grandes fêtes religieuses qui réunissent toute la population. Dans l'espace public que chaque tribu des Marquises possède et qui varie en taille selon son importance, il y a des gradins en pierre et des plateformes particulières réservés à l'usage du kava. Mais selon les lieux, le kava est l'objet de pratiques différentes. »

Le kava est plutôt à ranger du côté des narcotiques doux, « un soporifique, un diurétique et un relaxant musculaire ».

Au départ, le kava représente un symbole d'autorité. Il n'est consommé que par certains membres de la tribu : les chefs ou les prêtres. Une élite, même si Véronique Mu réfute le mot. « Comme dans toutes les sociétés, les chefs octroyaient certains droits qui leur étaient réservés. » Si les raisons qui poussent un îlien à consommer cette boisson ont évolué à travers le temps, les effets du kava n'ont eux pas bougé d'un iota.

Lors de ses balades dans le Pacifique au XVIIIe siècle, l'explorateur britannique James Cook notait déjà que les marins les plus téméraires, qui s'étaient envoyé des grosses doses de kava derrière la cravate, présentaient des symptômes dignes des grands consommateurs d'opium. La comparaison n'a pas lieu d'être. Le kava est plutôt à ranger du côté des narcotiques doux, « un soporifique, un diurétique et un relaxant musculaire », comme le précisent Vincent Lebot, Mark Merlin et Lamont Lindstrom dans leur guide « ethnobotanique, historique et chimique » et presque définitif du kava tout en précisant qu'il « améliore la communication entre les hommes et renforce l'empathie. »

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Le kava est mélangé. Photo via Flickr user Carmy.
« J'en ai bu une fois au Vanuatu pendant une réunion du personnel des musées du Pacifique. Bah, écoutez, après j'étais super détendue et je parlais anglais couramment. La boisson oblitère l'agressivité et rend vraiment les gens très calmes. Un de mes collègues, venu de Futuna, a par contre pris 2 ou 3 tasses. Il a été obligé de rentrer s'étendre parce que ça lui avait complètement coupé les jambes. »

Véronique Mu décrit aussi les effets du kava :

Les îliens ont compris les effets thérapeutiques que peut avoir la boisson mais l'utilisent surtout, à la manière d'autres peuples à travers le monde, pour « transcender la conscience ».

Comme le souligne Patricia Simeoni dans Le Kava du Pacifique : une culture traditionnelle comme culture de rente, la plante est aujourd'hui devenue une des principales sources de revenu pour de nombreux agriculteurs du Pacifique sud qui ont intensifié sa culture. Ils répondent ainsi à la demande de trois marchés différents ; celui du breuvage (limité aux pays de la région), celui du marché des additifs alimentaires et celui de l'industrie pharmaceutique occidentale – notamment l'Allemagne, où la recherche sur le kava est ancienne et très documentée et la France, où il a été commercialisé par exemple sous le nom de Kaviase et mélangé à du Bleu de Méthylène pour lutter contre les maladies des voies urinaires et de la prostate.

Les îliens n'ont pas besoin de gélules pour ingérer leur kava. Ils ont compris les effets thérapeutiques que peut avoir la boisson mais l'utilisent surtout, à la manière d'autres peuples à travers le monde, pour « transcender la conscience » lors de rituels pouvant aller jusqu'à l'invocation d'esprits anciens. Le kava, qui est un peu la branche sauvage de la famille du poivrier, n'est pas hyper agréable à boire se rappelle Véronique Mu. « C'est un peu âcre et le goût m'a fait penser à de la terre. Le kava est présenté dans des plats particuliers. Chaque consommateur a sa propre coupe parfois finement creusée dans une noix de coco avec des jolis rebords incurvés. Le récipient est personnel et utilisé uniquement par l'individu à qui il appartient. »

Récipient, ipu èhi

Récipient, ipu èhi. Photo de Claude Germain, musée du quai Branly.
« Comme toutes les populations à une époque de leur évolution, les Marquisiens ont pratiqué le cannibalisme mais c'était extrêmement rare »

Il se raconte que le kava était même bu pour donner du courage avant certains repas cannibales. , corrige Véronique Mu. « Peu répandu, il était associé à des rites spécifiques et réservés à des individus 'tapu', sacrés. » En matière de pratiques culinaires, les îliens, qui sont de très bons horticulteurs, articulent surtout leur régime autour de l'arbre à pain. « Leurs habitudes alimentaires pourraient paraître monotones aujourd'hui, mais ils parviennent à en tirer des saveurs très différentes. Le fruit de l'arbre à pain, c'est comme les pommes, il y a plusieurs espèces et elles ont toutes des goûts différents. »

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Le fruit de l'arbre à pain, mei, est parfois fermenté et conservé dans des silos enterrés pour se prémunir des famines associées aux rigoureuses sécheresses périodiques. Plusieurs méthodes de préparation permettent aussi de varier les plaisirs : cuit non épluché, sur le feu, juste cueilli ou écrasé avec un pilon de pierre pour en tirer une pâte ensuite mélangée avec d'autres fruits ou aliments comme le lait de coco ou le taro.

Krusenstern, 1813, Atlas, pl. 8. Musée du quai Branly, Paris

Marquisien de Nuju Hiva. Gravure appartenant au musée du quai Branly.
« Il y a aussi des mets qui ont progressivement fait leur apparition : du cochon, réservé à des fêtes, du poulet et, avant les contacts avec les Occidentaux, des chiens »

, précise Véronique Mu. « On trouvait aussi du poisson – certains étaient destinés uniquement aux hommes de haut-rang – et des crustacés, puisqu'ils vivaient au bord de la mer. »

L'arbre à pain n'est pas une espèce endémique aux îles Marquises. Il se reproduit de manière végétative, sans graines. Il suffit d'en récupérer les rejets et de les planter ailleurs pour obtenir de nouveaux pieds. « Cet arbre a longtemps intéressé les Occidentaux », rappelle Véronique Mu qui cite notamment des mutins de la Bounty, envoyés collecter des pieds d'arbres à pain par le capitaine Bligh en 1788 à Tahiti. « Ils ont été ensuite introduits aux Antilles et restent étroitement liés à l'esclavage. En Polynésie, c'est un mets qui a une image plus positive et qui est très apprécié. »

Bol

Coupe à nourriture. Photo de Claude Germain, musée du quai Branly.
« On trouve effectivement des contenants de différentes formes et de différentes tailles »

Dans les objets présentés au musée du Quai Branly, beaucoup servent à sa consommation. , note Véronique Mu. « Il y a aussi des pilons qui ont pu servir à battre le fruit de l'arbre à pain. Beaucoup de ces outils ont des formes élégantes parce qu'ils dépassent leur simple fonction. Ce sont des objets destinés parfois aux chefs qui étaient façonnés par des artisans à partir de pierre plus dense et au grain plus fin. Ces artisans possédaient un savoir technique et rituel associé à la fabrication. Pour qu'un objet soit efficace dans la tâche qui lui est assignée, il fallait que ces deux connaissances soient utilisées. »

Les gens restent encore attachés aujourd'hui à la consommation du fruit de l'arbre à pain plutôt cantonné au menu des grandes occasions ou du week-end – sa cuisson est particulièrement longue. Avec le kava, l'arbre à pain est un des marqueurs forts de la culture culinaire marquisienne. Les deux ingrédients ont conservé une dimension locale transmise de génération en génération et peinent un peu à s'exporter en dehors de la région. Pour trouver du fruit d'arbre à pain, vous pouvez toujours tenter votre chance chez Tang Frères, à Paris dans le XIII. Quant au kava, on le trouve en dose homéopathique sur Internet, en poudre et en gélule. Impossible de se mettre une caisse au Quai Branly par contre.