Les « Spaghetti Eis », le dessert en trompe l'œil que les Allemands s'enfilent

Le plat consiste à foutre de la crème glacée dans un presse-purée et à mélanger les nouilles obtenues avec de la confiture pour obtenir de la fausse bolognaise sucrée.

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02 Août 2016, 6:00am

« Avant tout, je tiens à le préciser : vous ne trouverez ça nulle part en Italie », me dit Gianluca. Ce type bien trop grand et presque trop mignon bosse au café/glacier Eis Lanzarno de Berlin.

Sans déc. Je profite d'une soirée orageuse et sensuelle pour traverser la route qui longe les djembés et les mégots de cigarettes de Gorlitzer Park. Je vais apprendre à faire un plat allemand un peu différent : les Spaghetti Eis – soit des pâtes et de la crème glacée pour ceux qui ont fait Anglais LV1.

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Il n'y a rien d'étonnant à ce que cette invention soit le fruit d'un séjour en pays teuton. Notamment parce qu'elle requiert un presse-purée. On ne pourrait pas faire plus Allemand que ça. Sauf peut-être en servant le tout sur une saucisse.

Si l'on en croit la légende, la recette des Spaghetti Eis est sortie du cerveau d'un chef, Dario Fontanella, dans les années soixante à Mannheim. L'Allemagne s'est ensuite approprié la création. J'ai découvert la chose lors d'une soirée berlinoise moite, grâce à mon petit copain qui carburait au sucre et s'est retrouvé avec cet éclat dans le regard qui signifie qu'on s'apprête à faire un truc spectaculaire ou incroyablement stupide.

Gianluca chez Eis Lanzarno, spécialiste du Spaghetti Eis. Toutes les photos sont de l'auteur.
Je vais prendre des spaghetti à la glace

« », avait-il murmuré en regardant amoureusement le tableau lumineux accroché au-dessus du comptoir de chez Lanzarno. Et mes amis, c'est ainsi que j'ai fait la rencontre des spaghetti à la crème glacée.

« Tout commence par de la crème », explique Gianluca tout en balançant dans mon bol en papier mâché une louche de crème dégoulinante plus bombée que le Vésuve. « Sans ça, ça ne marche pas. »

Je veux bien le croire. Chez Eis Lanzarno, rien n'a changé (ou presque) depuis 1983 : toujours la même adresse, le même décor, les mêmes ustensiles et la même mentalité. Pendant ses six premières années, la petite affaire a vendu son excellent café et ses crèmes glacées faites maison alors que le Mur de Berlin était toujours debout.

Tout d'un coup, 1983 paraît méga loin. Et pourtant, ça marche toujours, rigole Gianluca. Derrière une vitre, je le regarde rouler ma boule de glace. Les parfums ne sont pas nombreux mais les glaces sont délicieuses. Il n'y a pratiquement rien à changer.

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Sauf qu'eux ont décidé de changer pas mal de trucs – et c'est tant mieux car sinon, pas de Spaghetti Eis.

« Tu mets la glace ici », continue Gianluca en désignant le cylindre en acier inoxydable qu'il tient en main. Percé au fond, on dirait un presse-purée et c'est parce que l'ustensile s'en inspire. Et c'est sans doute avec un vrai presse-purée que les Allemands essayent de reproduire ces spaghetti glacées à la maison.

Mais la machine de Gianluca est heureusement un peu spéciale.

« Elle est assez vieille, elle date sans doute des années soixante-dix », me dit-il en la tapotant affectueusement avec sa main.

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Quatre bonnes boules de la délicieuse glace à la vanille finissent dans le cylindre et sont poussées dans la machine comme un barista qui chargerait une dose de café fraîchement moulu dans son percolateur. Ensuite, rapide comme l'éclair, Gianluca presse un bouton et une cinquantaine de nouilles de crème glacée parfaitement pressées sortent des trous qui sont au fond du cylindre. Ma montagne de crème est entièrement recouverte. J'éclate de rire. La vision de ces nouilles glacées qui s'entassent dans mon bol à la manière d'un cartoon a quelque chose d'indécent. Voilà nos spaghetti.

« On ajoute ensuite la sauce. Elle est vraiment très bonne », nous prévient Gianluca en attrapant un récipient en inox dans le frigo.

Je ne peux lui donner tort. Le concentré de fraises ressemble à de la confiture mais il a encore toute la fraîcheur du fruit. Les petites graines donnent l'impression d'être des perles. Tout le monde comprend que c'est censé représenter de la bolo. Ça y ressemble, un peu. Si vous plissez les yeux. Ou si vous êtes trop distraite par la vision du type né à quelques kilomètres de Bologne et qui est justement en train de verser sa sauce rouge sur votre bol de fausses pâtes glacées que vous tenez dans votre main gauche.

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La touche finale, une cuillerée de Parmesan. Je déconne. Ce serait totalement con. Pour peaufiner ce plat trompe-l'œil, on utilise donc des copeaux de chocolat blanc qu'on saupoudre en quantité respectable.

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« Mange-moi ça », me dit Gianluca en me tendant le bol avec son lent regard d'Italien qui me donne envie de ressembler à Monica Bellucci plutôt qu'au cocker en short de survêt que je suis.

Mais c'est bien ce qu'est le Spaghetti Eis comparé aux vrais spaghetti – c'est comme un cocker face à un loup sauvage : c'est mignon, gentil et un peu ridicule. Mais c'est aussi, alors que l'Europe sombre dans la discorde, un souvenir comestible de toutes les merveilleuses choses qui peuvent arriver quand nous cherchons l'inspiration chez nos voisins. De toutes les merveilleuses choses qui peuvent arriver en Europe.

Gianluca avec son plat de Spaghetti Eis.

Bien joué, l'Allemagne. Et puis, bien joué aussi, l'Italie. Mais surtout : bien joué à moi, qui ai réussi à manger tout ce truc en moins de temps qu'il n'en faut pour dire kartoffle spätzle.