Les Corruptibles : avec les policiers qui revendent la drogue qu'ils confisquent

Pour ceux qui passent leurs journées entourés de drogues et de liasses de billets, la tentation peut parfois être très grande.

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11 mai 2017, 5:00am

Photo : Jake Lewis. Un policier tient un sac rempli de drogues qu'il vient de saisir. Nous ne suggérons en aucun cas que ce policier en particulier a revendu de la drogue ou a été impliqué dans des affaires criminelles.

En décembre 2014, l'inspecteur de police Keith Boots a été arrêté avec 11 kg de cocaïne cachés dans sa machine à laver. Son dossier allait être compliqué à défendre. Lors de son procès, l'inspecteur Boots, originaire de Bradford dans le Yorkshire de l'Ouest, a expliqué au tribunal de Leeds qu'il ne savait pas comment les drogues s'étaient retrouvées chez lui. Il avait donné ses clés à des ouvriers du bâtiment, a-t-il raconté : quelqu'un avait dû entreposer les drogues à son insu. Mais il se trouve que le job de Keith consistait à manipuler des pochons de drogue à longueur de journée. L'inspecteur était en charge d'une salle des scellés au commissariat de Bradford, salle où les drogues saisies sont stockées avant d'être envoyées à l'incinérateur : son travail consistait à s'assurer que chaque sac rempli de drogues soit bien enregistré, comme le veut le protocole pour les 50 tonnes de drogues saisies chaque année en Grande-Bretagne.

En apparence, Keith Boots – flic depuis 25 ans, inspecteur depuis 10 ans – était un homme méticuleux. Il a envoyé plusieurs e-mails à ses collègues, se plaignant de sacs qui avaient disparu ou qui étaient mal étiquetés ; il a également pris la responsabilité d'installer une caméra de surveillance dans la salle des scellés. Mais tout ça n'était qu'un écran de fumée : au lieu de se débarrasser des drogues, il volait régulièrement des sacs entiers pour aller les revendre dans la rue.

Le fils et complice de Keith Boots, Ashley, connaissait bien tout un réseau de dealers. L'entreprise familiale de « recyclage » était active et lucrative : en un an, Ashley a contacté ses trois dealers principaux plus de 1 000 fois. Lorsque les policiers ont fait une descente dans leur maison, ils ont trouvé une planque remplie de cocaïne, de crack, de cannabis, d'ecstasy et d'héroïne, le tout valant environ 700 000 £. La semaine dernière, au tribunal de Leeds, l'ex-inspecteur Boots, âgé de 55 ans, a été reconnu coupable de différents chefs d'accusation, dont vol et intention de recel. Ashley, âgé de 30 ans, a été reconnu coupable de trafic de drogues.

Et malheureusement, Keith Boots n'est pas un cas exceptionnel. Le professeur Maurice Punch, criminologue spécialisé dans la corruption policière, décrit les choses ainsi en 2009 : pour lui, il est incorrect de parler de « brebis galeuses » en désignant ces policiers ; le terme approprié serait plutôt « des troupeaux entiers galeux ». Malgré une légère amélioration dans les années 1980 et 1990 – à l'époque où les policiers étaient eux-mêmes impliqués dans les trafics de drogue et avaient pour habitude de placer des drogues chez des gens à leur insu – la corruption reste encore et toujours de mise dans le milieu de la police.

La dernière étude du HMIC [Her Majesty's Inspectorate of Constabulary, équivalent de l'IGPN en Angleterre et au Pays de Galles] a démontré qu'en 2014, il y a eu plus de 3 000 accusations de corruption visant les forces de l'ordre ; seulement la moitié de ces allégations a été sérieusement examinée. Près de la moitié des 17 200 officiers interrogés ont admis qu'ils ne faisaient pas confiance aux normes de confidentialité du système de dénonciation interne à la police, ce qui décourage les dénonciateurs.

Ce sont les trafics de drogues – et les profits qui y sont liés – qui constituent la plus grande menace à l'intégrité des policiers. Une des plus grandes craintes de la police, toujours selon le rapport du HMIC, est la passation d'informations confidentielles à un des 7 000 groupes de crime organisé en Angleterre ; plus de la moitié de ces groupes gagnent leur vie grâce au trafic de drogues. Les officiers de police sont de plus en plus susceptibles d'être directement impliqués avec le monde de la drogue. Dans le rapport, on peut lire que « l'approvisionnement en drogues de catégorie A et B [par les officiers de police] est beaucoup plus fréquent et répandu que lors de la dernière étude, en 2010. »

Le Yorkshire de l'Ouest a mis en place un protocole pour les agents surpris à revendre de la drogue saisie par leurs collègues. Nicholas McFadden, un enquêteur de la région qui a travaillé avec une unité contre le crime organisé, a profité de son statut pour se servir dans les scellés remplis par son unité avant que les drogues ne soient détruites. Avec l'aide de son frère Simon, il a volé l'équivalent d'un million de livres en héroïne, cocaïne et cannabis, et l'a revendu à des dealers, se faisant une marge d'environ 600 000 £. Lors du procès des frères McFadden, condamnés à 23 ans de prison, les juges du tribunal de Leeds ont réprimandé la police du Yorkshire de l'Ouest sur la sécurité de leurs salles de scellés qui « n'étaient pas protégées aussi sérieusement qu'elles auraient dû l'être » – bien qu'elles contiennent beaucoup de drogues, d'armes à feu et de liquide.

Nicholas McFadden (à gauche) et son frère Simon McFadden (à droite)

Rien que le mois dernier, deux agents de police des Midlands de l'Ouest ont été arrêtés par une unité anti-corruption car ils prévoyaient apparemment de voler et de revendre des drogues. Est-il donc si facile pour les policiers de se servir dans les scellés ? J'ai pu discuter avec Michael, un ancien détective de la brigade des stupéfiants, des vulnérabilités du système mis en place par la police.

« Après une descente, les drogues sont enregistrées, mises sous scellé dans des sacs prévus à cet effet et elles sont considérées comme des pièces à conviction jusqu'à ce qu'elles servent de preuves au tribunal », explique-t-il. « Dans l'idéal, chaque personne déplaçant le sac doit signer un registre, mais, comme dans tout système qui comprend des milliers d'objets, il arrive que des sacs se perdent. Il m'est déjà arrivé de me présenter au tribunal et d'apprendre que les drogues ont été perdues ; dans ces cas, les poursuites sont abandonnées. »

« Quand un procès touche à sa fin, le juge ordonne la destruction des drogues et elles sont transportées dans une nouvelle salle de stockage avant d'être envoyées à l'incinérateur pour être détruites. C'est à ce moment que le système est le plus vulnérable, car on n'a plus besoin des drogues après le procès. »

Michael explique que la destruction des drogues est devenue un travail de routine, ce qui peut donner des idées à certains policiers. « Une fois, on a vu de la drogue ressurgir en grande quantité dans la rue : il y avait de la cocaïne, de l'ecstasy, de l'héroïne et du cannabis. La drogue était vendue dans la rue, en gros, toujours dans nos sacs de scellés ! », raconte-t-il. « On a appris que l'inspecteur chargé de superviser leur destruction s'était fait avoir : on lui avait dit que les drogues avaient été brûlées, alors qu'elles avaient été volées et revendues au marché noir. »

Au cours de ses années de service, Michael a connu plusieurs cas de corruption liée à la drogue, dont la revente de drogues saisies et le vol d'argent sale ; il a également eu affaire à des officiers qui prévenaient les dealers des futures descentes ou qui leur faisaient passer des informations confidentielles sur les gangs rivaux.

Quand on voit tout l'argent qu'on peut se faire, et quand on sait que la surveillance des plants de cannabis est en général assez faible, il n'est pas étonnant que certains policiers décident de faire pousser eux-mêmes.

En 2010, trois gendarmes de Merseyside (Andrew Bird, Clive French et le sergent Darren Burns) ont été renvoyés et condamnés après avoir vendu à des dealers des plants de cannabis saisis lors d'une précédente descente. L'année dernière, Barry Parkinson, un autre gendarme de Merseyside, a été emprisonné suite à la découverte de son plan : il comptait cambrioler des « fermes à cannabis » (de vieilles fermes transformées en usine de production de cannabis). Aussi, toujours en 2016, Hemayat Enayat, un officier de police de Manchester qui gérait plusieurs fermes à cannabis, s'est servi d'informations confidentielles pour mettre des bâtons dans les roues de ses rivaux.

Les policiers sont impliqués dans des trafics de drogue à différents niveaux – que ce soit la gendarme accro qui dépensait 500 £ par semaine en crack et en héroïne ; l'inspecteur en chef, membre de l'Ordre de l'Empire Britannique, qui a été arrêté avec de la MDMA et de la méphédrone ; l'officier d'une unité spéciale qui a dit à un de ses collègues sous couverture qu'il pouvait l'aider à voler des dealers pour ensuite revendre la drogue et créer une ferme à cannabis ; ou encore le sergent des Midlands de l'Ouest qui, en plus de ses activités policières, était à la tête d'un gang gérant des bordels et vendant des drogues de catégorie A.

Le discours officiel lorsqu'un agent est surpris la main dans le sac scellé est qu'il s'agit d'un criminel se faisant passer pour un policier. Mais la vérité est un peu plus compliquée : la corruption au sein de la police est une conséquence directe de la lutte contre la drogue et du trafic de drogues en général, car cette « industrie » a le pouvoir de corrompre des recrues loyales.

« Lorsque vous travaillez à la brigade des stupéfiants, vous gérez, jour après jour, de grosses quantités de drogues et d'argent liquide : l'opportunité est là, à portée de vos mains », explique Michael. « Vous pouvez voir que des gens se sont fait des petites fortunes grâce au trafic. Et comme vous prenez les drogues ou l'argent d'un dealer, votre sens de la morale se brouille : vous avez l'impression que ce n'est pas vraiment un crime. Les policiers connaissent le système, du coup ils se disent qu'ils ne vont pas être attrapés et que leurs crimes vont être discrets. » Pour les officiers qui passent leurs journées entourés de drogues et d'argent liquide, la tentation peut être très grande, malgré le serment qu'ils ont prêté en revêtant l'uniforme.

Il y a quelques années, j'ai interviewé un inspecteur principal de la brigade des stupéfiants qui, après un an de surveillance prudente, avait enfin réussi à faire tomber un réseau de trafiquants ; les pontes du cartel gagnaient des sommes d'argent exubérantes et dépensaient une partie de leur gain dans des voitures de luxe. Il m'a dit que le pic d'adrénaline qu'il avait ressenti en arrêtant ces mecs était aussi puissant qu'une drogue pour lui. Un an plus tard, ce même inspecteur était arrêté pour avoir volé une des voitures de luxe qu'il avait saisi.

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