Photo Alain Colas 

La grande débrouille du sumo français

Les sumotoris français s'entraînent, combattent et brillent à leur niveau, bien loin de la gloire et de l'excellence japonaise.

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19 Juillet 2017, 7:46am

Photo Alain Colas 

Le sumo a beau être un sport traditionnel japonais, plusieurs milliers de passionnés disséminés dans le monde tentent d'exporter la discipline dans leur pays. Ces sumotoris qui n'ont pas eu la chance de naître au Japon évoluent pour la plupart dans les nations «phares» de la discipline : Europe de l'Est, Etats-Unis, ou encore Brésil, à des années-lumière de ce qui se fait sur l'archipel nippon. Chez nous aussi, une dizaine d'irréductibles gaulois s'adonnent plusieurs fois par mois aux joies de ce sport de lutte vieux de 2000 ans. A l'opposé des pros, les Bleus ne sont pas obèses, ne portent pas de chignon traditionnel et n'observent pas de rites. Mais ils ont la même passion, qui leur permet de faire face au manque de moyens et d'intérêt dont souffre ce sport en France.

En 2017, les sumotoris tricolores se comptent littéralement sur les doigts des deux mains. La plupart d'entre eux se retrouvent au Paris Sumo, le seul club amateur français, né il y a quelques années de l'initiative d'une bande de passionnés d'arts martiaux. Informaticiens ou agents SNCF en semaine, ces quelques apprentis sumotoris se réunissent et s'entraînent chaque week-end, dans le centre de Paris. A 800 kilomètres de là réside leur homologue compétiteur, Jean-Philippe Cabral. Sumotori marseillais de 44 ans, il est depuis plusieurs années le seul Français à se mesurer aux meilleurs combattants européens.

Pour le Paris Sumo et pour Jean-Philippe Cabral, cette passion pour le sport ancestral japonais est née il y a dix ans. A cette époque, la chaîne Eurosport diffusait encore des combats. « On les suivait et on donnait ensuite notre avis sur un forum spécialisé, se souvient Antoine Marvier, président fondateur du Paris Sumo. Et un jour, on s'est dit qu'on allait monter un club. » Lutteur gréco-romain et karatéka, Jean-Philippe Cabral s'est mis au sumo par curiosité. « Je me souviens aussi d'avoir été inspiré par 'Mémoires d'un lutteur de sumo', un livre dans lequel le sumotori Kazuhiro Kirishima, aujourd'hui retraité, se confiait sur son mode de vie et sur sa carrière. »

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En France, le sumo est affilié à la Fédération française de judo. Contactée, l'instance sportive nous a mis en lien avec Patrick Vial, ancien entraîneur national de judo et retraité du ministère des Sports depuis cinq ans. Le bonhomme a un rôle plus symbolique que formel auprès des sumos français : « La fédération sait que je suis passionné par le sumo mais le suivi de la discipline est inexistant. »

Dans l'anonymat de leur discipline, les sumotoris français doivent se débrouiller pour pouvoir pratiquer. Pour les structures, les entraîneurs et les financements, le système D remplace les subventions. Le Paris Sumo s'entraîne au gymnase Jean Dame, en plein coeur de la capitale, mais sur « le seul créneau disponible », donc le dimanche matin. C'est Antoine Marvier qui apporte le dohyo, le tapis d'entraînement, ou les mawashis, les ceintures portées par les combattants. A Marseille, Jean-Philippe Cabral, lui, squatte le dojo de son club de karaté. Quand le climat le permet, le sudiste s'entraîne « dans l'herbe », derrière chez lui.

Au Paris Sumo, le coach est aussi le président. Professeur de judo, il a pratiqué et enseigné le sumo depuis la création du club. Année après année, c'est lui qui a peaufiné le contenu des séances. De son côté, Jean-Philippe Cabral est entraîné deux à trois fois par semaine par Patrice, un ami prof de karaté. Pour progresser, le Marseillais a puisé dans des livres et dans sa culture des arts martiaux : « On a commencé par mettre en pratique les fondamentaux. On travaille les positions, les déplacements, les impacts entre combattants… dans le sumo, on doit beaucoup répéter les gestes élémentaires. » Un an après s'être lancé, ses premiers combats face à la crème du sumo européen ne sont pas des parties de plaisir. « Je prenais de bonnes raclées...mais je suis un acharné, donc je retentais. » A force, Cabral forge son corps aux joutes du sumo et finit par faire le poids. Dix ans plus tard, le Marseillais totalise trois podiums européens.

Afin d'arriver à ce stade, Cabral a dû puiser dans ses deniers : « Pour les voyages en avion pour les compétitions, les nuits d'hôtel, j'arrive à économiser de l'argent...mais ça me demande de l'abnégation. » Au Paris Sumo, on loue la salle moins d'un euro l'heure et on s'estime plutôt chanceux. Mais le club se dit en survie. « Malgré la publicité, les émissions ou encore les démonstrations que l'on fait, le sumo ne déclenche pas une furia, regrette Antoine Marvier. Et on travaille à côté, c'est compliqué de s'investir. »

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Aujourd'hui, la fédération française de judo et les pratiquants n'échangent pas. Antoine Marvier affirme avoir tenté d'affilier son club à l'instance, comme club de sumo. Sans succès : « La fédération refuse de licencier mes pratiquants. Elle n'accepte de nous affilier que comme club de judo. » Patrick Vial connaît Jean-Philippe Cabral grâce à la presse, mais le sumotori marseillais n'a pas de contacts avec la fédération. « Je savais que la fédération de judo avait une section sumo mais je ne savais pas si elle était active. A vrai dire, je me concentre sur ma pratique », reconnaît Jean-Philippe.

Lors de ses tournois, d'ailleurs, le sumotori des Bouches-du-Rhône se fait appeler par son nom. Son pays n'est pas mentionné lorsqu'il affronte des adversaires issus de pays où son sport est plus développé : « Ils ont même des sparring-partners pour s'entraîner », compare t-il sans désespérer pour autant. Le manque de moyens ne fait que donner plus de valeur à ses performances et renforcer sa passion : « J'ai déjà réussi quelque chose de pas mal en l'état. Et peut-être que dans quelques temps, le sport sera mieux développé en France. »

Il y a bien un temps où la France pariait sur le sumo. En 1992, l'année de sa création, la Fédération Internationale de Sumo a invité des combattants du monde entier à participer à des championnats du monde amateur à Tokyo. L'objectif était alors de développer le sport dans le monde et de pousser pour que le sumo devienne un sport olympique. « En absence de fédération de sumo, ce sont les judokas français qui ont fait le voyage », explique Patrick Vial, alors entraîneur national.

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Dans le groupe, il y avait le judoka Fabrice Guenet, aujourd'hui menuisier en Auvergne, qui garde un beau souvenir de cette expérience : « On découvrait l'esprit traditionnel du sumo, avec sa philosophie, son cérémonial et son ambiance… » Patrick Vial a d'ailleurs gardé quelques souvenirs et photos de cette aventure, qui s'apparentait surtout à un stage de découverte : « On n'avait aucune notion de sumo. Donc pendant une semaine, à Tokyo, des sumotoris nous ont enseigné les règles.»

Cette année-là, les Bleus finissent troisièmes par équipe. La fédération de judo investit dans le sumo et l'expérience est renouvelée : de 1994 à 1996, Fabrice Guenet est trois fois médaillé de bronze. Puis la France abandonne le projet face à la concurrence grandissante, pas toujours très fair-play : « Des pays comme l'Estonie ou la Pologne profitaient de l'absence de contrôle anti-dopage », déplore Fabrice Guenet, avec une pointe d'amertume. Guenet se souvient aussi d'avoir été sollicité après sa retraite, en 1998, pour encadrer des combattants français lors d'un tournoi en Allemagne. « On a vu arriver tous ces pays de l'ancien bloc soviétique comme la Bulgarie, la Hongrie ou l'Estonie. C'était des haltérophiles, des géants, des montagnes, qui ne venaient que pour gagner….on était loin de l'esprit traditionnel et convivial de départ. » Depuis cette époque, Fabrice Guenet reste donc le seul médaillé français en individuel aux championnats du monde de sumo amateur. Une partie de sa vie et de sa carrière dont il garde encore trace chez lui, en Auvergne : « J'avais reçu mon troisième dan dans un joli courrier, avec un joli diplôme. Je l'ai encore chez moi, aujourd'hui. »

Dans l'immédiat, Patrick Vial ne voit pas le pays réinvestir dans le sumo, parent pauvre des arts martiaux car difficilement valorisable : « Le sport de haut-niveau coûte cher, un pays n'a pas d'intérêt à trop se disperser. Et ce qui intéresse la fédération, ce sont les médailles aux JO. » Pour les passionnés, le sumo n'est pas prêt de devenir olympique. « Il faudrait que la fédération japonaise, qui régit le sumo professionnel, accepte la "transparence" sur les finances ou le contrôle anti-dopage, imagine Antoine Marvier. Ce à quoi elle s'oppose encore aujourd'hui. » Les pratiquants restent aussi trop peu nombreux. « On voulait développer le sumo dans les écoles, justifie Patrick Vial. Mais pour un jeune, difficile de se mettre nu devant les autres." Cette année, pourtant, le Paris Sumo voit un espoir se profiler. Un nouveau venu de 12 ans, Antoine, a rejoint la team. « Je le trouve bien courageux, dans sa démarche, de s'entraîner au milieu d'adultes. Et on a aussi un sumotori de 25 ans, Thibault : il débute encore un peu, mais il est motivé. Il va participer à l'Open de Milan cette année. » Un tournoi qui réussit aux Français, puisque Jean-Philippe Cabral y a remporté deux de ses trois médailles.