Ni un film d’horreur, ni un teen movie : une discussion avec la réalisatrice de « Grave »

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Ni un film d’horreur, ni un teen movie : une discussion avec la réalisatrice de « Grave »

À l'occasion de la sortie de son premier long-métrage, Julia Ducournau nous a parlé de son parcours, de son rapport au cinéma et de sa rencontre avec David Cronenberg.

Aujourd'hui, le 15 mars 2017, le film Grave sort dans les salles obscures françaises. En dépit de son titre et de son casting qui laissent à penser qu'il s'agirait d'un teen movie, son synopsis annonce tranquillement le parcours d'une végétarienne ayant sombré dans le cannibalisme. Forcément, dans le sinistre paysage du cinéma français actuel, l'effet est garanti. Derrière ce projet hors norme se trouve la scénariste et réalisatrice Julia Ducournau. En cette fin d'après-midi de février, la cinéaste assure la promotion de son film sur la terrasse d'un hôtel parisien, cheveux blonds au vent, le corps emmitouflé dans un manteau et un plaid. Toujours souriante, elle semble plus fatiguée que réellement stressée par l'exercice des interviews à la chaîne. Et pour cause : si la trentenaire semble, vu de l'extérieur, sortir un peu de nulle part, cela fait longtemps qu'elle a de la suite dans les idées. « À la Fémis, je faisais déjà des choses dans ce sens-là, autour des corps », entame-t-elle. « J'avais fait un court-métrage où une femme était si stressée qu'elle n'arrêtait pas de se gratter – et à mesure que le film avance, une plaie béante s'agrandit sur son front… » Si je devais m'improviser psychologue de comptoir, je pourrais aisément embrayer sur la potentielle influence du métier de ses parents (sa mère est gynécologue, son père dermatologue), ou sur le fait qu'elle a commencé très tôt à se passionner pour le genre du body horror en particulier. Mais ce serait passer à côté du principal : son approche du cinéma est physique avant d'être cérébrale. « Dans Junior, mon premier court-métrage, on suit une jeune fille très masculine et misogyne, poursuit Ducournau. Elle chope une sorte de gastro et se met à perdre sa peau, comme un serpent. Des écailles finissent par pousser sur son corps et quand elle débarque au collège, personne ne la reconnaît parce qu'elle est devenue une fille. À l'intérieur, elle n'a pas changé ; mais elle doit gérer cette nouvelle apparence. Ça me permettait de ne pas filmer une gamine qui se dirait "Oh non je suis une fille, mais je me sens masculine", le spectateur le voit par lui-même : la meuf en a clairement marre, sa peau est en train de foutre le camp. » Second parti pris : c'est dans le mélange des genres cinématographiques que se trouve le terrain de prédilection de Ducournau. « Si je ne faisais qu'un teen movie, il n'y aurait aucun intérêt. Si j'avais fait uniquement un drame, ou uniquement de l'horreur, pareil. L'intérêt vient du fait qu'on passe par toutes ces émotions », résume-t-elle.

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Photo issue du film Grave

Outre sa quasi-obsession pour les transformations du corps, son premier long-métrage balaie des thématiques actuelles : le parcours d'une fille qui devient une femme, la violence larvée dans l'effet de groupe avec le bizutage… C'est peut-être grâce à cela que contrairement à d'autres, Grave a pour l'instant échappé à la malédiction typiquement française du cinéma de genre. Bien sûr, certains ont quitté la salle lors de projections (« À chaque projection, t'as deux-trois personnes qui se barrent – bon, c'est presque normal ») et d'autres ont immédiatement crié à la provocation. C'est plutôt ce raccourci qui a tendance à gêner la cinéaste. « Ce qui est dommage, c'est de ne plus faire la différence. Je ne peux pas blâmer les personnes qui pensent ça, mais je déteste la violence gratuite. Mon film n'est pas un shocker, il ne comporte que trois scènes dures à regarder et elles ont été pesées, équilibrées. À aucun moment je ne montre un corps ouvert en deux pour le plaisir. » En revanche, Grave n'a pas échappé à une interdiction aux moins de 16 ans – même si dans ce cas précis, c'est plutôt la roulette russe de la classification française qui entre en jeu. Julia ne semble en vouloir à personne, toujours aussi pragmatique : « Je me suis demandé si on aurait eu cette interdiction il y a cinq ans. Il y a quand même eu toute cette histoire avec Sausage Party récemment … » Je poursuis la discussion en arguant que le « cinéma de genre » est une appellation utilisée uniquement en France, et qui ne signifie absolument rien. « Entièrement d'accord. Ça veut à la fois tout et rien dire, tous les films ont un genre », renchérit Ducournau. En filigrane, on sent surtout une certaine gêne, voire une honte et du mépris vis-à-vis d'un registre jugé indigne de s'asseoir à la grande table du cinéma français. Ce statut en a découragé plus d'un, tant il faut faire des pieds et des mains. Pour Julia, c'est un peu différent – d'abord parce qu'elle a une énergie folle, une passion qui transpire à chaque fois qu'elle ne fait qu'évoquer un micro-détail de ses projets. Depuis le début de son parcours, elle n'a tout bonnement jamais envisagé une autre voie que la sienne, un autre cinéma que celui qu'elle aime depuis son enfance. « Même à la Femis j'explorais vraiment ça, j'ai fait juste un court-métrage plus classique, genre buddy movie. Le 1 er long-métrage que j'ai écrit là-bas, en deuxième année, c'était un survival, et mon film de fin d'étude était un body horror psychédélique », se souvient-elle.

Photo issue du film Grave

En ce qui concerne la genèse de Grave, elle estime avoir énormément de chance au cours de son aventure, notamment avec la difficile étape du financement. « Avec mon producteur Jean des Forêts, on s'attendait au pire, on craignait un accident industriel faute de fric – on avait peur de devoir reporter le tournage d'un ou deux ans. Mais on a eu beaucoup de chance. J'espère que ça dit quelque chose sur l'ouverture du cinéma français au genre », explique-t-elle. Difficile de dire si c'est ce qui explique son enthousiasme, mais on sent d'ores et déjà qu'elle n'est pas prête de s'arrêter. Avec en bonus l'ego et la confiance en soi rechargés à bloc par la validation de M. Night Shyamalan et du maître David Cronenberg. « Je l'ai rencontré à Toronto et les studios Universal – mes distributeurs internationaux – m'ont arrangé un rendez-vous en tête-à-tête. On a bu des cafés pendant deux heures et demie. C'est mon idole absolue, c'est comme un guitariste qui rencontrerait Prince – c'est fou. » Et au-delà des polémiques ou même de la réussite du film, on a surtout ici affaire à une femme qui a une vision personnelle à communiquer au monde, dans une époque qui en manque cruellement. « On a tous été les monstres de la classe. Mais être un monstre te permet d'échapper à un système endémique qui nous dicte ce à quoi on devrait ressembler, ou ce qu'on devrait penser. Se construire en dehors, c'est mieux. Tu quittes la peau dans laquelle on veut t'enfermer et tu essaies de faire avec ce que t'as », conclut-elle. Yérim est sur Twitter.