Comment la pop culture a mis Joni Mitchell de côté

Comment la pop culture a mis Joni Mitchell de côté

Il est temps de rendre ses lettres de noblesse à celle qui a passé sa vie à refuser les honneurs et à célébrer la féminité.
9.3.17

« Je n'ai jamais voulu être une star » a déclaré Joni Mitchell lors d'une interview pour Rolling Stone en 1986. « Je n'aime pas entrer dans une pièce et que tous les regards se tournent vers moi ». Elle a répété ce genre de choses tout au long de sa vie. Quand j'étais ado, et que je dévorais tout ce qui me tombait sous la main la concernant, je pensais que Joni Mitchell n'était pas aussi révérée que ses contemporains, comme Leonard Cohen ou Bob Dylan, simplement parce qu'elle n'en avait pas envie. Mais est-ce qu'on met un artiste de côté juste parce que la célébrité ne l'intéresse pas ? Surtout s'il a sorti 4 albums sublimes ? D'autant plus que Dylan et Cohen avaient la même attitude que Joni Mitchell, les mêmes prises de position.

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Aujourd'hui, je sais que si Joni Mitchell a été écartée des projecteurs, c'est davantage à cause de sa féminité exacerbée. Ce qui ne veut en aucun cas dire qu'elle n'a pas séduit des légions d'auditeurs—soyons bien d'accord, elle avait des fans partout dans le monde et en a toujours. Mais ils sont bien moins nombreux qu'ils ne devraient l'être. En tant qu'auteure, Joni était résolument humaniste, de la même manière que Billie Holiday a pu l'être. Vulnérable et vénérable à la fois, mêlant joie et chagrin, témoignant d'un calme et d'une intelligence émotionnelle rare, incompatible avec le monde qui l'entourait - et tous ceux qui le composaient. En tant que chanteuse, Joni était une sentimentale, sa voix pouvait s'envoler sans prévenir, au fil de paroles labyrinthiques, qui semblaient, au premier abord, très naïves - mais qui s'avéraient nettement plus profondes et complexes pour qui savait lire entre les lignes. Dans « Woman of Heart and Mind », Joni démontrait par exemple qu'elle était tout à fait consciente de l'état des choses : « I am a woman of heart and mind / With time on her hands / No child to raise / You come to me like a little boy / And I give you my scorn and my praise ».

En 2010, Rolling Stone a classé Joni Mitchell à la 62ème place de son classement des 100 meilleurs artistes de tous les temps. Pas tout à fait aussi bonne que Metallica, Aerosmith ou U2. Naturellement. Joni était l'une des seules artistes féminines de la liste, aux côtés d'Aretha Franklin, Madonna, Patti Smith, The Shirelles et Diana Ross. En dehors du fait que Joni elle-même ait été considéré comme une influence par (au moins) trois des artistes qui figurent dans le top 10, il y avait des oublis assez évidents dans la liste : Billie Holiday, Amy Winehouse, Erykah Badu, Sade, Dolly Parton, Etta James, Stevie Nicks, Dusty Springfield, Bikini Kill, Debbie Harry… Bon, vous aurez compris, je peux arrêter là.

Quand Joni Mitchell a été victime d'une rupture d'anévrisme il y a deux ans, j'ai été terrifiée. Parce que c'est comme ça que les choses se passent aujourd'hui : vous lisez quelques statuts sur les réseaux sociaux, 2-3 hommages en 3 clips sur certains médias musicaux, et, en quelques minutes, vous avez accepté le fait que votre idole ait disparu. Pendant quelques instants, avant que je ne réalise qu'elle était hors de danger, je me suis vraiment sentie hyper mal. Joni avait ce truc à elle. Elle m'avait appris à ressentir les choses avec justesse.

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À l'âge de 17 ans, je me suis mis à écouter ses disques - mes parents les possédaient tous. Blue m'a particulièrement marqué.Miles of Aisles m'a prouvé qu'elle était aussi capable de faire du rock. Clouds, avec son morceau de clôture, « Both Sides Now », montrait qu'il était possible de capturer l'essence humaine en moins de cinq minutes.

Mais c'est surtout Song to A Seagull, son premier album sorti en 1968qui m'a vraiment métamorphosée. « Cactus Tree », le dernier titre, racontait le voyage d'une femme autour du monde, de tous les hommes qui tombaient à ses pieds, alors qu'elle était « occupée à être libre ».

C'était la première fois que j'entendais ce genre d'histoire de la bouche d'une femme. Comme n'importe quel gosse de 15 ans qui a un jour eu envie d'écrire, j'ai dévoré les bouquins de Jack Kerouac et Hunter S. Thompson. J'ai lu, roman après roman, les pérégrinations d'hommes qui abandonnaient leurs femmes et leurs familles pour voyager autour du monde et voir de nouvelles choses. D'éternels rêveurs qui jouaient leur vie sur un coup de dés. Quand Joni a chanté la même chose de sa voix fluette, ce qui m'effrayait dans ces aventures semblait tout à coup à ma portée. Habituellement, les femmes désirant mener une existence aventureuse, en totale indépendance, étaient systématiquement ramenées à la réalité par les hommes.

La volonté de Joni de ne jamais s'établir nulle part me semblait tellement authentique, bien plus que les exploits de Hunter S. Thompson arrosés à la mescaline. Et c'est peut-être pour ça que Mitchell n'a jamais été aussi encensée que Dylan ou Cohen. Parce que dans l'idée, une femme qui ne vous désire pas est forcément indésirable. Et que vous n'éprouverez aucun manque pour une femme qui n'a pas besoin de vous.

Plus encore, les gens ont tendance à faire remarquer que Joni n'est pas suffisamment dans l'adversité ou la rébellion pour être considérée comme une force de changement dans la musique. Bien qu'elle soit en même temps considérée comme l'une des guitaristes les plus inventives du XXème siècle. Le débat ne change donc pas : Joni est trop douce, trop sympa. À tel point que ses mots n'ont plus d'impact. « Tous mes combats ont été menés contre l'ego des hommes » disait-elle, il y a quelques années dans une interview pour New York Magazine. « À chaque fois que j'ai mis ma féminité en avant, on m'a marché dessus. »

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