Ce que les derniers repas des condamnés à mort disent de leurs crimes

Pour certains, il s'agit surtout d'une dernière opportunité de dire au système judiciaire d'aller se faire foutre.
2.9.16

via Flickr/CC.

Qu'est-ce que le dernier repas d'un condamné peut bien nous apprendre de lui ? Beaucoup de choses, dans certains cas.

Prenez par exemple le cas de Ricky Ray Rector. En 1981, Rector a été jugé coupable du meurtre d'un policier dans l'Etat de l'Arkansas. Dans la foulée de son jugement, Rector s'est tiré une balle dans la tête, mais il a survécu avec d'importantes séquelles au cerveau. Le jour de son exécution, en 1992, Rector a déclaré aux gardiens de prison qui l'emmenaient recevoir une injection létale qu'il avait laissé une part de tarte aux noix de pécan dans sa cellule "pour plus tard". Depuis lors, des juristes s'écharpent pour déterminer si Rector était légalement en état de comprendre ce qui lui arrivait. Avait-il voulu faire une blague ? Ou ne comprenait-il tout simplement pas qu'il allait être exécuté ?

Quoi qu'il en soit, le dernier repas d'un condamné peut nous en apprendre davantage sur celui qui s'apprête à mourir : il révèle parfois si celui-ci se considère comme innocent ou coupable. Une étude réalisée par des chercheurs de l'université de Cornell montre que les personnes qui se considèrent innocentes ont trois fois plus de chances de refuser un dernier repas que celles qui ont reconnu leur culpabilité, tandis que ces dernières ont tendance à demander des repas beaucoup plus caloriques que celles qui se disent innocentes.

Selon Kevin Kniffin, auteur principal de cette étude publiée dans la revue Laws, cette différence s'explique par le fait que les personnes qui ont avoué leur culpabilité "acceptent" davantage leur sort.

"Les personnes qui s'apprêtent à être exécutées pour un crime qu'elles affirment n'avoir pas commis semblent manquer d'appétit par rapport au reste de l'échantillon étudié, alors que celles qui ont reconnu être coupables paraissent plus 'sereines'", a-t-il expliqué. Il cite le cas d'un prisonnier qui affirmait être "en paix" avec lui-même et qui "ayant reconnu son crime, put apprécier son dernier repas."

Kniffin et ses collègues ont étudié les cas de 247 personnes exécutées aux Etats-Unis entre 2002 et 2006, et ont ainsi découvert que plus de 90% de ceux qui reconnaissent leur culpabilité (en se basant sur leurs derniers mots) réclamaient un dernier repas. Seuls 70% de ceux qui clament leur innocence font de même.

Dans la plupart des cas étudiés, il est impossible de savoir si la personne exécutée est réellement innocente - le plus souvent, les preuves sont accablantes. Et Kniffin n'affirme jamais que le fait de réclamer ou non un dernier repas devrait avoir la moindre conséquence légale pour la personne concernée ; mais parfois, on dirait qu'il le suggère : "Connaître la demande - ou non - de dernier repas ainsi que les derniers mots d'un condamné permet parfois de mieux comprendre le processus qui a conduit à son exécution grâce à des données différentes, écrit-il. Il serait intéressant de mêler une approche juridique et une approche purement alimentaire pour étudier ce que signifie la consommation de nourriture dans un tel contexte."

Cela a déjà été fait. Le documentaire Last Supper, sorti en 2005, affirmait qu'il existait "une connexion entre le fait de décliner un dernier repas et l'existence d'un doute concernant la culpabilité du condamné."

Dans certains endroits, ces informations ne sont pas disponibles. Quand Lawrence Russell Brewer (un mec sympa, qui avait traîné un homme noir derrière son camion sur des kilomètres) a réclamé des quantités absurdes de nourriture pour finalement ne même pas y toucher, le Texas a modifié sa politique en refusant désormais de donner le choix de leur dernier repas aux détenus du couloir de la mort. "Ils auront désormais droit au même repas que les autres prisonniers", avait déclaré en 2011 Brad Livingston, directeur du département de la justice du Texas, peu avant que la décision soit officiellement entérinée.

Ceux qui continuent à clamer leur innocence jusqu'à la mort paraissent souvent animés d'une rancune tenace envers leurs geôliers. En 2005, Elias Syriani fut exécuté pour le meurtre de sa femme en Caroline du Nord. Peu avant son exécution, il avait déclaré "ne vouloir aucun repas venant de cet endroit." Pour Kniffin, "accepter l'offre - traditionnelle - du dernier repas revient à consentir d'une certaine manière au processus d'exécution. Il n'est donc pas étonnant que ceux qui nient leur culpabilité refusent cette offre."

Pour certains, il s'agit donc surtout d'une dernière opportunité de dire au système judiciaire d'aller se faire foutre.