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Motherboard

Plongez dans l’univers étrange des mèmes chinois

Quelque part entre l’émoticône et le reaction GIF, le « biaoqing » est devenu une ressource essentielle de l’Internet chinois.

par Christina Xu
10 Août 2016, 9:19am

Des biologistes ont découvert que le langage humain, comme les chants d'oiseaux, pouvait évoluer par l'intermédiaire d'un phénomène d'adaptation acoustique. Les climats chauds et humides favoriseraient les voyelles longues au détriment des consonnes, ce qui expliquerait l'aspect vocalique des accents trainants du sud des États-Unis, par exemple. Sur Internet, un phénomène semblable se produit, au niveau purement visuel cette fois : les mèmes que nous utilisons ont beaucoup en commun avec les paysages numériques au sein desquels ils prolifèrent.

En Chine, les mèmes sont représentés sous la forme de 表情 (biǎo qíng), ce qui signifie littéralement « expression faciale. » Quant au biaoqing, il réfère à toute image qui ajoute un sens visuel ou émotionnel à une conversation numérique à base de texte : c'est-à-dire, pour faire court, aux émoticônes, reaction GIFs et consorts. Mais le mème le plus populaire sur le web chinois est un petit personnage très curieux qui apparait régulièrement dans les conversations instantanées ou les fils de commentaires :

« Tout le monde est instruit ici, fais des efforts quand tu causes. »

Même s'il a largement emprunté aux mèmes de Reddit et 4chan, le biaoqing a évolué en une forme très caractéristique de l'Internet chinois, possédant ses propres traditions et ses propres normes. Comme tout système de mèmes mature, le biaoqing se présente comme un langage visuel vernaculaire en rapide évolution qui permet de se familiariser avec les expressions et les émotions du public chinois sur Internet, et de les classer. À ce titre, on peut le traiter comme une sorte de Pierre de Rosette permettant d'identifier et d'interpréter des références culturelles communes en Chine. Ces références sont si larges qu'elles touchent à tous les domaines, dont le domaine militaire, et renvoient notamment à la rivalité entre la Chine et Taiwan.

Même si la réputation de l'Internet chinois est obscurcie par la censure orchestrée par le gouvernement, le biaoqing contribue à rétablir la vérité sur un univers numérique qui n'est pas si sombre et si dormant qu'il n'y paraît au premier abord. Si la réglementation contraint les activités des internautes chinois, la contrainte est souvent un moteur de la créativité. En outre, la censure a poussé les Chinois a multiplié les petites transgressions par l'intermédiaire de ces mèmes à la mine curieuse.

Ceci est un petit guide d'introduction au biaoqing.

Anatomie

Presque tous les biaoqing sont faits d'une image (ou d'une animation) accompagnée d'une légende. Le texte supporte la plus grosse partie du contenu sémantique du mème tandis que l'image donne le ton, souvent de manière burlesque.

Trois variations de la même image biaoqing de base, véhiculant trois différents messages. De gauche à droite : « Va te faire foutre, tu m'as brisé le cœur. » « Je rends les armes, ta posture est trop classe. » « C'est vraiment terrifiant. »

Le biaoqing se nourrit du riche substrat que constitue la culture populaire chinoise, et distille ses petites icônes un peu partout sur Internet. Les mèmes les plus célèbres sont souvent constitués de captures d'écran de séries TV emblématiques, comme l'adaptation de Journey to the West de 1986, ou la comédie historique des années 90 Huan Zhu Ge Ge, mais également de vidéos et de photographies d'anciens ou d'actuels dirigeants chinois, comme Mao Zedong, Jiang Zemin, ou encore Xi Jinping.

Étant donné la proximité géographique et culturelle de la Chine avec le Japon, il n'est pas surprenant que la culture otaku (appelée « ACG » en Chine, pour « Anime, Comics, Games) soit extrêmement populaire, notamment chez les jeunes chinois nés pendant les années 90. De nombreux biaoqing représentent des anime célèbres ou des personnages de manga.

Cependant, la majorité des mèmes (une caractéristique exclusive du web chinois) tourne autour du personnage de panda représenté ci-dessus : étrange, iconique, mêlant supports photographiques et dessins grossiers. L'idée d'illustrer des expressions faciales de personnalités à partir de dessins minimalistes en noir et blanc a apparemment émergé en réaction aux fameuses rage faces, puis un panthéon entier de mèmes est né de cette initiative. En plus du mème américain représentant le visage de Yao Ming hilare et du doge, qui ne perdent pas en popularité, on rencontre beaucoup les biaoqing suivants :

De gauche à droite :

Ces visages standards sont parfois combinés avec des légendes, mais le mème ne produit réellement son effet que lorsqu'il est représenté dans des situations et costumes cocaces.

Le biaoqing de Choi Seong-Guk portant les vêtements du moine Xuanzang, un personnage majeur de la série TV iconique Journey to the West.

Les yeux de Choi Seong-Guk sur un lapin qui mâche.

Les biaoqing exploitent le laid de la même manière que Rage Comics, par exemple : il s'agit de copier/coller des images sous Microsoft Paint et de les barbouiller en faisant le moins d'efforts possible. Parce qu'ils sont utilisés dans des applis mobiles qui optimisent l'affichage des fichiers images pour ce support, les biaoqing sont généralement compressés des dizaines de fois, jusqu'à être constellés de glitches et d'artefacts de compression. Comme un zine photocopié à l'infini, les biaoqing se détériorent avec le temps, l'usage et les modifications. C'est ce qui fait leur charme.

Note : Même s'ils ne sont plus à la mode aux Etats-Unis, les rage faces sont toujours extrêmement populaires en Chine. D'ailleurs, Baozoumanhua (littéralement « rage comics »), une entreprise basée à Xi'an, a construit un petit empire médiatique autour du concept, n'hésitant pas à produire des vidéos documentaires sur l'histoire de la Chine où les rage faces tenaient une place de choix, de même qu'une émission à la Daily Show où le présentateur porte fièrement un rage mask. L'une de leurs vidéos les plus populaires a récolté 42 millions d'abonnés sur Youku, une plateforme de streaming chinoise.

Habitat naturel

Le concept le plus proche du biaoqing est sans doute « l'émoticône. » C'est en partie parce que les biaoqing sont des descendants des émoticônes eux-mêmes issus des imageboards, dont certains sont toujours populaires sur le web chinois, en 2016.

L'existence de l' « Internet chinois » est déterminée par des facteurs physiques, politiques et culturels. Par exemple, le Grand Firewall de Chine, un ensemble de règles et de restrictions techniques créé par le gouvernement chinois, contrôle l'expression sur Internet ainsi que l'accès aux pages web étrangères. À l'heure où j'écris ces lignes, le GFW bloque Google, Twitter, Facebook, Instagram et YouTube ; toutes les plateformes autorisées, qu'elles soient chinoises ou non, doivent héberger leurs serveurs chinois à l'intérieur des frontières chinoises, et se plier à la censure en vigueur.

Le Grand Firewall est sans doute l'obstacle le plus visible entre nous et l'Internet chinois ; mais en réalité, la barrière de la langue et le décalage horaire participent sans doute davantage à cet isolement. Le GFW peut (et est) être contourné assez facilement avec un VPN : il n'en est pas moins que Twitter n'est simplement pas intéressant ni stimulant à l'heure où tout le monde dort. Le principal but du GFW n'est pas d'isoler la Chine du reste du monde, mais de ménager un espace opportun pour les entreprises nationales, qui règnent en maitres sur le marché numérique chinois.

Les nouvelles plateformes chinoises favorisent l'échange et la plaisanterie : on peut citer QQ (un descendant du système de messagerie ICQ), Weibo (le Twitter chinois), et WeChat. Les biaoqing ont suivi le mouvement et se sont adaptés à ces nouveaux supports. Ceux-ci sont bien plus gros que leurs ancêtres imageboards en terme de trafic et de volume de données. Pourtant, ils doivent composer avec de nombreuses contraintes : pas de lecture de GIF, pas de version mobile, et des limites importantes dans l'utilisation de données.

Création et reproduction

Comme les reaction GIFs, les biaoqing sont naturellement postés au cours de la conversation au moment opportun, afin de mettre l'accent sur une émotion, par exemple. Il existe bien sûr des applications permettant de fabriquer ses propres biaoqing en ajoutant une légende à un mème prédéterminé. Ceux qui se sentent l'âme d'un artisan du pixel peuvent également utiliser des screenshots, inventer de nouvelles expressions, et mixer les biaoqing entre eux.

Un screenshot d'une application appelée « Choi Seong-Guk Image and Words Biaoqing Generator »

Pour un Occidental, le biaoqing passe souvent pour une curiosité. Pheona Chen, une chercheuse basée à Beijing et spécialiste des fandoms chinois, m'a délivré sa pensée sur les infrastructures numériques et leur potentiel créatif :

Les plateformes qu'utilisent les Chinois supportent encore mal les GIFs : par exemple, il est impossible d'en poster sur WeChat Moments, et Weibo ne permet pas de les commenter. De fait, vu leur usage, les biaoqing doivent pouvoir être modifiés facilement. Les titres sont constamment mis à jour avec les dernières blagues et expressions à la mode, et des variations sont introduites au niveau des images. Chaque fandom, qu'il soit organisé autour d'une célébrité, d'une émission ou d'un film, crée et utilise son propre lot de biaoqing. Quand un nouveau film sort, il faut modifier la collection le plus vite possible pour les utilisateurs.

La guerre des mèmes

En janvier 2016, suscitée par les inquiétudes concernant les élections taiwanaises, une guerre terrible a éclaté entre les internautes chinois et taiwanais au sujet de la souveraineté taiwanaise. Celle-ci a été déclenché par une intervention mal inspirée d'une star de la Kpop, qui a dû s'excuser par la suite, sur la page Facebook d'un acteur chinois. Les insultes ont fusé, et bien entendu, les mèmes également. L'Internet chinois a baptisé cet événement 表情包大战. Ce qui signifie littéralement : « La Grande Guerre du Biaoqing. »

Comme souvent dans ce genre de menu conflit, les deux camps ont déclaré qu'ils avaient gagné. Des blogs chinois affirmaient que les packs de biaoqing taiwanais étaient ringards et que leurs personnages étaient malformés. Pendant ce temps-là, les réseaux sociaux taiwanais se moquaient du zèle patriote chinois, pointant l'ironie qu'il y a à défendre un pays qui imposer un Firewall géant à sa population.

Première légende : « Je sais d'où vient ce modèle. » Deuxième image : « Voilà pour le gamin qui a fait un biaoqing en utilisant son propre selfie, » et « Papa va t'apprendre comment on fait un biaoqing. »

Pour un observateur extérieur, l'issue de la guerre était assez facile à déterminer. Les Chinois ont gagné, mais uniquement parce qu'ils ont investi toutes leurs forces dans la bataille. Les règles et les traditions du biaoqing sont si bien incorporées dans les usages d'Internet en Chine qu'elles sont comme une seconde nature pour les internautes. La victoire était déterminée à l'avance, un peu comme un match international de football américain.

L'isolation à long terme créée par le Grand Firewall a engendré la naissance de multiples plateformes, distinctes les unes des autres, et déconnectées des autres écosystèmes numériques. De cette isolation sont nées de nouvelles pratiques et de nouveaux mèmes, un peu comme lorsque la biodiversité d'un île longtemps isolée de la terre ferme explose brutalement. Même si les barrières légales et techniques qui séparent notre Internet de l'Internet chinois s'évanouissaient demain, les barrière culturelles et linguistiques continueraient probablement de limiter les échanges. L'année dernière, le président Obama a annoncé qu'un million d'écoles américaines proposeraient désormais l'enseignement du chinois, en vue d'une collaboration future entre les Etats-Unis et la Chine. Sans doute que la création de biaoqing fera partie des devoirs des élèves.