L’homme qui fourrait ses pieds dans la bouche des femmes

L’homme qui fourrait ses pieds dans la bouche des femmes

À Laval, au procès d’un médecin à qui l’on reproche des faits d’agressions sexuelles, assorties d’un étrange fétichisme des pieds.
Pierre Thyss
illustrations Pierre Thyss
5.10.17

D'un côté du prétoire, elles sont six. Six femmes, brunes, chacune avec quelque chose dans l'allure, dans la morphologie, qui permet de croire que le docteur ne choisissait pas ses victimes par hasard. Pour le dire simplement, malgré leurs différences, elles se ressemblent, et ça n'échappe à personne.

De l'autre côté, il y a le médecin : un peu plus de soixante ans, les cheveux gris, élégant, une moustache fine qui tombe sur ses lèvres serrées ; il paraît, à première vue, très guindé. Tout, dans son maintien, dans le ton de sa voix, évoque la rigidité. Son avocat dira de lui qu'il a une « posture un peu bourgeoise ». Il se tient droit, cligne des yeux vigoureusement et se racle bruyamment la gorge à chaque fois qu'il prend la parole.

Derrière les six victimes, il y a au moins le double de journalistes – principalement de la presse locale – qui sont venus suivre cette affaire à la fois triste et bizarre, qui mêle des faits d'agressions sexuelles et une étrange fascination du prévenu pour les pieds de ses victimes.

Derrière le médecin, pour le soutenir, tout un clan ; au milieu, deux femmes. L'une est brune, élégante : c'est la femme de Jean, le médecin. L'autre est blonde, fine, jolie : c'est l'une de ses deux filles. À mesure que l'audience progresse, on comprend qu'elles soutiendront le père de famille, quoi qu'il en coûte, peu importe l'accumulation des éléments à charge.

Et pourtant, cette fois, on ne reprochera pas à l'accusation d'accabler le prévenu. Au contraire : presque autant que dans une cour d'assises, la présomption d'innocence semble profiter à l'homme qui se tient face à ses juges. Le président, Bruno Thouzellier, ne brusque pas, ne préjuge pas. Il pose ses questions avec une certaine douceur.

« Le 17 janvier 2013, vous avez fait venir Madame B. dans votre bureau, vous l'avez fait se mettre en sous-vêtement, et vous l'avez fait s'allonger sur le ventre. Vous commencez ensuite par lui masser le dos, puis le torse, puis les pieds, puis vous lui dégrafez le soutien-gorge. Vous lui massez ensuite le côté de la poitrine, le haut de fesses, et vous lui demandez de descendre sa culotte. Et, comme elle ne voyait pas l'intérêt, vous avez insisté, jusqu'à ce que son pubis soit entièrement nu. Pourquoi est-ce que vous faisiez ça ? »

Jean, très raide devant la barre, répond d'une façon protocolaire, comme il le fera tout au long de l'audience : « Je pratiquais un examen du dos. »

« Je veux bien, admet le président, mais elle vous consultait pour des migraines. » Le médecin pratiquait, à l'insu de son hôpital, la mésothérapie, une technique médicale qui consiste à injecter de faibles doses de médicaments sous la peau, pour traiter les douleurs. Dans le cadre du traitement qu'il proposait, il n'y avait aucune raison de pratiquer des massages, encore moins de mettre les gens nus.

D'une voix neutre, l'ancien médecin reprend : « L'examen préalable de mésothérapie commence par un interrogatoire qui a mis en évidence que Madame B. souffrait de problèmes de dos susceptibles d'être en rapport avec ses migraines. » Le président le regarde quelques secondes et, du fond de la voix, lâche un « d'accord », avant de passer à autre chose. Il sait qu'il n'obtiendra aucun aveu.

Six femmes sont là, sur le banc des parties civiles, et elles pleurent. Elles disent qu'elles ont été « salies », « trahies », « prises au piège », « dégradées », « brisées ». Sans la prescription de certaines infractions, elles auraient pu être treize sur ce banc.

Les autres faits relatés par les victimes ressemblent à ceux décrit par Mme B. Le médecin donnait des rendez-vous à des horaires inhabituels, en dehors de tout cadre protocolaire ; il installait ses patientes dans le bureau, baissait les stores, les mettait nues et pratiquait des massages tendancieux, en effleurant régulièrement le sexe et les seins. Les séances pouvaient durer plus d'une heure, pendant laquelle la patiente était laissée entièrement nue. L'enquête révélait également qu'il avait pratiqué des centaines de séances, avec tous types de patients, qui s'étaient déroulées normalement, la plupart du temps. L'hôpital, qui lui avait permis dans un premier temps de pratiquer la mésothérapie, avait fini par lui interdire formellement, en raison des soupçons qui entouraient son comportement.

Le président reprend son interrogatoire, en demandant au médecin pourquoi est-ce qu'il avait dégrafé le soutien-gorge de Mme F., qui le consultait pour des douleurs au genou.

« Le dégrafage du soutien-gorge, clairement, c'est une faute. J'aurais dû lui demander. Je le conçois parfaitement, je conçois son désarroi.

- Mais pourquoi lui demandez-vous de se mettre entièrement nue ?

- La nudité, dans l'examen clinique, est quelque chose que je peux demander.

- Mme F. souffre d'un problème de genoux. Pourquoi lui demandez-vous d'enlever sa culotte ?

- C'était pour pratiquer des mouvements de rééducation, j'avais besoin qu'elle enlève sa culotte pour ne pas gêner les mouvements.

- D'accord, mais vous êtes qualifié pour ça ?

- Non. À ce moment-là, je sors un peu du cadre rigoureux de la mésothérapie et j'entre dans celui de l'enseignement de mouvements posturaux.

- Donc, vous admettez que vous sortez du cadre…

- Je réalise, à ce moment, des mouvements validés par beaucoup de médecins. Je sortais du cadre de la mésothérapie, je le reconnais bien volontiers. Mais je n'ai jamais eu de gestes déplacés, vis-à-vis d'aucun de mes patients.

- Comment expliquez-vous qu'elles s'en plaignent, alors ? », demande finalement le président. Le médecin conclut, sans se rendre compte que sa réponse va être explosive pour les six femmes sur le banc des victimes : « J'ai effectivement commis une faute en ne prenant pas assez en compte la pudeur de mes patientes. »

Voilà tout ce dont il s'agit, selon lui. Un problème de pudeur. Des patientes trop prudes. Rien de plus.

Alors soit, le médecin est un peu « sorti du cadre », et comme, en tant qu'anesthésiste-réanimateur, il avait l'habitude de voir des corps nus, il n'a pas pris en compte la « pudeur » de ses patientes. Tout ceci pourrait éventuellement se tenir, s'il n'y avait pas le témoignage de Mme R.

Mme R. a suivi trois séances de mésothérapie, au mois de décembre 2009. Les deux premières s'étaient déroulées normalement, malgré des massages du dos qui n'avaient, a priori, pas de lien avec sa pratique. À la troisième séance, selon le témoignage de Mme R., après avoir commencé par un massage de la nuque, le praticien était devenu plus insistant du côté des seins. Il avait ensuite enlevé sa culotte, puis lui avait massé les cuisses, en effleurant son sexe nu. Il se justifiait par des « techniques asiatiques ». Toujours conformément à ces techniques asiatiques, il lui avait alors demandé, à trois reprises, de lui lécher les doigts de pieds. Très gênée, la patiente était restée allongée sur la table de travail. Il lui avait alors demandé de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche.

Quelques secondes plus tard, elle ouvrait de nouveau les yeux, au moment où le médecin lui enfonçait ses orteils entre les lèvres.

Elle était alors partie, précisant avoir pleuré et éprouvé un sentiment de honte.

S'il n'a pas mis ses pieds dans la bouche de Mme G., une autre victime, il lui a tout de même massé les pieds, alors qu'elle souffrait de migraines et de douleurs aux épaules. À la fin, de la deuxième séance, il avait appliqué la plante de ses propres pieds contre ceux de sa patiente, sans véritable explication.

Interrogé par les policiers, le médecin indiquait que l'application de la plante de ses pieds sur ceux de Mme G. correspondait à une technique orientale, le « shiatsu ».

Radié de l'ordre des médecins, renvoyé de l'hôpital, le docteur, dans l'attente de son procès, était reparti faire sa vie dans le sud de la France. Plusieurs fois, il avait été interpellé, alors qu'il tentait, au moins à quatre reprises, de masser ou de lécher les pieds des vendeuses d'un centre commercial. Ces faits, qui n'étaient pas jugés aujourd'hui, jetaient tout de même un éclairage particulier sur les explications du médecin.

Le docteur, qui indiquait qu'il était suivi par des psychiatres, assurait que les spécialistes lui avaient expliqué que sa récente fascination pour les pieds des commerçantes avait été déclenchée par l'accusation dont il avait fait l'objet, et pour laquelle il clamait toujours son innocence. C'est parce qu'on l'avait accusé à tort d'être fétichiste de pieds qu'il l'était devenu.

À la fin de l'audience, le docteur avait répondu à toutes les questions qui lui étaient posées, trouvant une explication à chaque fait, pris isolément, mais incapable de se défendre sur l'accumulation d'éléments particulièrement bizarres qui lui tombait sur les épaules et qui, mis bout à bout, jetait le discrédit sur son déni. Nerveux mais imperturbable, ce n'est qu'alors que le président posait sa dernière question que le père de famille s'était mis à pleurer : « C'est un gâchis abominable. Il y a six personnes aujourd'hui qui sont dans la souffrance, je ne le nie pas. Mais il y a aussi une vie qu'on a foutu en l'air, excusez-moi d'y penser un peu. Il y a des dégâts collatéraux. Ma femme et mes filles ont souffert de ça, qu'on dise que leur père est un pervers sexuel… »

Sur le banc derrière lui, la mère et la fille se montraient aussi imperturbables que le mari pendant l'audience. Au milieu du « clan », elles ne commentaient pas, se montraient parfaitement neutres, au point qu'on pouvait se demander si elles n'étaient pas sous le choc, abasourdies par les charges qui s'accumulaient et rendaient l'innocence du prévenu de plus en plus difficile à soutenir.

À la suspension d'audience, avant que les avocats de la partie civile ne commencent leurs plaidoiries, elles s'exprimaient devant l'avocat de leur mari, elles discutaient sans nervosité, apparemment certaines que Jean, l'innocent, allait être lavé, blanchi, et qu'elles pourraient sortir du tribunal la tête haute, l'honneur restauré.

Au moment des plaidoiries, celle de Pascal Rouiller, un jeune avocat d'Angers qui représentait l'une des victimes, frappait par sa justesse. « Voici un homme, avait-il dit, dont je ne doute pas un seul instant, indépendamment de ce qu'on lui reproche, qu'il ait des qualités, que ce soit un bon père, que ce soit un bon mari. »

Pour la suite de sa plaidoirie, il s'était tourné vers le prévenu, et faisait face, par la même occasion, à la mère et à la fille. Il avait regardé le prévenu droit dans les yeux : « Mais vous êtes dans un enfermement total. Vous allez être condamné, et pourtant, vous continuez de dire qu'il n'y avait rien de sexuel dans vos agissements. Vous continuez de vous enfermer et vous enfermez votre famille avec vous. Est-ce que vous vous rendez compte que votre témoignage, ici, à la barre, est plus qu'inquiétant ? » Avant de conclure, d'une voix plus douce : « Vous êtes seulement au début du commencement de votre thérapie. » Il avait mis l'accent sur ce qu'il y avait de terrible, derrière ces faits d'agressions sexuelles : des victimes « humiliées, traumatisées, brisées », mais également une famille emprisonnée dans le déni par un mari, par un père, qui n'avait pas la force de reconnaître ce qu'il avait fait.

Au terme des débats, après la plaidoirie de son avocat, Cyril Gosset, qui avait souligné la condition de « l'homme à terre, anéanti » de son client, le médecin de Laval était condamné à trois ans de prison dont vingt-deux mois ferme, une obligation de soin et l'interdiction définitive d'exercer son métier. « C'est terrible, quand la justice s'abat sur vous », avait dit sa femme, lors de l'interruption de séance.

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