« Les enfants mangent les feuilles des arbres » : Le cauchemar du siège de Madaya, en Syrie

Une ville de 40 000 personnes est assiégée depuis le mois de juillet par une combinaison de forces syriennes loyales au président Bachar al-Assad et par des forces de son allié, le Hezbollah libanais.

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janv. 5 2016, 2:55pm

Photo via des militants de Madaya

Dans les premières heures de ce dimanche matin, une femme enceinte et sa fille essaient de s'échapper de Madaya, un village perché dans les montagnes enneigées du sud-ouest de la Syrie.

Alors qu'elles atteignent la pointe sud de la ville, quelqu'un trébuche sur une mine. Le bruit alerte un checkpoint voisin du Hezbollah. Des combattants ouvrent le feu. Les tirs, ou l'explosion, tuent la mère et la fille.

Ce genre de tentative d'évasion — celle-ci a été mentionnée par l'Observatoire syrien des droits de l'homme basé en Angleterre et nous a été confirmée par des locaux — est de plus en plus fréquent à Madaya, une ville de 40 000 personnes qui est assiégée depuis le mois de juillet par une combinaison de forces syriennes loyales au président Bachar al-Assad et par des forces de son allié, le Hezbollah libanais.

Le mois dernier, 31 habitants sont morts de faim, ou lors de tentatives d'évasion, pour passer les lignes du siège tenu par le Hezbollah qui encercle la ville. Dans un rapport de la Syrian-American Medical Society que nous nous sommes procuré, on lit qu'un kilo de farine vaut maintenant 100 dollars. Le salaire moyen d'un Syrien se situe en dessous de 200 dollars par mois.

« Aujourd'hui j'ai eu des feuilles de fraises comme repas » nous explique par téléphone Rajai. C'est un professeur d'anglais de 26 ans. Il ne veut pas que l'on donne son vrai nom pour des raisons de sécurité. « Je n'ai pas eu de vrai repas depuis trois mois. » Depuis le début du siège en juillet, il a perdu plus de 22 kilos. « Les enfants mangent les feuilles des arbres, les très vieux et les très jeunes sont en train de mourir », dit-il.

Les morts se multipliant en décembre, les habitants de Madaya ont commencé à poster des appels désespérés sur les réseaux sociaux, d'autres images choquantes montrent des enfants avec la peau sur les os. 

Des enfants de Syrie assiégés et affamés à Madaya font un repas de feuilles. Oui ! Des feuilles !

Dans un message daté du 3 janvier, un groupe de jeunes hommes tient une banderole en anglais. Dessus on peut lire : « [À l'attention] du Pape, du Conseil de Sécurité de l'ONU : On s'en fiche si Assad tue les adultes, mais s'il vous plaît, sauvez les enfants de Madaya qui meurent de faim. »

D'après Rajai, le régime d'Assad punit sa ville natale pour sa participation aux révoltes syriennes de 2011. Des manifestants pacifiques sont descendus dans les rues de la ville voisine de Zabadani, en avril 2011. Rajai s'est joint à eux. « On voulait débarrasser ce pays d'Assad », explique-t-il. Il a été arrêté, torturé. Aujourd'hui, après cinq ans de guerre civile, sa vision des choses est sombre.

« Dans les premiers jours de la révolution on se disait que personne n'en viendrait à avoir faim ou peur », dit-il. « On sait maintenant que l'on avait tort. »

Madaya se trouve sur une ligne stratégique de la guerre civile syrienne, qui enfle avec ses fronts multiples opposant divers groupes. La ville se trouve dans la région montagneuse du Qalamoun, non loin de la frontière avec le Liban, à environ 50 kilomètres de Damas. Pour le régime il est vital d'éradiquer la rébellion à Qalamoun, c'est ce que nous explique Joshua Landis, chef du bureau d'études du Moyen-Orient, à l'université d'Oklahoma. Il tient également le blog Syria Comment. « Si les rebelles s'échappent, ils auront un couloir tout droit vers Damas », dit-il.

Dans les premières années du soulèvement, beaucoup de villes et villages de montagne le long de la frontière avec le Liban ont fait front commun contre le régime d'Assad, s'ajoutant à la constellation des rebelles qui prenaient les armes à travers le pays.

Alors que le soulèvement devenait de plus en plus violent, la frontière entre la Syrie et le Liban est devenue une route clé pour les trafiquants d'armes qui ont fait passer leurs armes à une distance dangereusement proche pour la capitale syrienne. Assad et ses alliés iraniens, russes et libanais, ont fait de la sécurisation de cette frontière une priorité. Un front encore plus pressant que celui des territoires au nord, tenus par des groupes comme l'organisation État islamique (EI) ou le Front al-Nosra affilié à Al-Qaïda.

Avec l'aide du Hezbollah libanais, Assad a violemment écrasé ces zones rétives qui se trouvent dans cette région montagneuse, en mettant en place la vieille stratégie des sièges : avec des checkpoints, des champs de mines, et des blocus rudes qui empêchent le passage de nourriture et d'eau. « Ils forcent les gens à se soumettre en les affamant » dit Landis. « C'est une tactique très ancienne. »

En septembre, le Hezbollah est allé vers la ville de Zabadani, à trois kilomètres de là, au nord de Madaya. C'était le seul lien vital de Madaya avec le reste du monde. Quelques rebelles ont pu sortir sains et saufs de la ville grâce à un accord négocié par la Turquie et l'Iran.

En entrant dans la ville, le Hezbollah a forcé les gens qu'il considérait comme un danger à se rendre à Madaya. Des habitants disent que le but était de séparer les civils pro et anti-régime. Loay, un étudiant de 28 ans de Zabadani, a été obligé de se rendre à Madaya avec sa mère lorsque le Hezbollah a pris sa ville. « Ils ont dit : allez à Madaya », nous dit-il par téléphone. « Là-bas, vous mourrez, de faim. »

Madaya, c'est un « autre monde » nous dit-il. « Tout le monde meurt de faim. »

La mère de Loay, Umm Mohamad, 52 ans, n'a pas non plus mangé correctement depuis des mois. « Mon seul rêve, c'est d'avoir un morceau de pain. »

Les groupes syriens de défense des droits de l'homme regardent ce qu'il se passe à Madaya avec horreur. « Ils en font une grande prison, une zone où l'on étouffe » estime le Docteur Ammar Ghanem, un médecin syrien qui a grandi dans la région. Ce membre du comité de direction de la Syrian-American Medical Society nous explique qu'il a encore de la famille coincée à l'intérieur et qu'il surveille la situation sur le plan humanitaire, de loin. Il ajoute : « Le régime veut que les gens meurent ici. »

Les services de soin dans la ville sont maigres. « Ils n'ont pas de matériel, et pas d'entraînement — l'un des seuls médecins est un vétérinaire qui opère désormais des humains », dit Ghanem. « On voudrait leur envoyer du matériel, mais bien sûr, on ne peut pas passer le blocus. »

L'ONU a lutté pour faire rentrer toute forme d'aide à l'intérieur de la ville assiégée. En octobre, l'ONU a réussi à faire passer une cargaison de biscuits à Madaya et Zabadani. Mais la nourriture était périmée.

Ces trois derniers mois, le régime d'Aassad a bloqué toute autre livraison. C'est signer un arrêt de mort pour des douzaines d'enfants et de personnes âgées dans les mois les plus froids de l'hiver.

Mais il y a aussi une raison pragmatique au siège de la ville. Le Hezbollah essaie de se servir des civils de Madaya pour aider les civils chiites qui sont assiégés par des forces rebelles dans des villes au nord, Kafrayya et Fua. « C'est un stratagème, » explique Landis. « En gros, le Hezbollah prend des otages. »

En septembre, des membres d'Ahrar al-Sham, le groupe sunnite qui assiège les villes chiites, a commencé à négocier avec le régime syrien pour lever les deux sièges simultanément. Le deal n'a pas encore porté ses fruits pour les civils assiégés.

Le siège affecte les civils, mais des habitants de Madaya nous ont dit que des combattants de Ahrar al-Sham étaient présents dans la ville. Le groupe combat avec Al-Qaida dans le nord de la Syrie, et il est considéré par beaucoup comme une organisation terroriste. Mais Landis, l'expert de l'Oklahoma, insiste sur le fait que les hommes qui ont rejoint Ahrar à Madaya ne sont certainement pas des idéologues. « Ils se battent pour leurs vies », dit-il. « Ils s'allieront avec quiconque pourra les sauver d'après eux. »

Alors que le siège se poursuit, les civils perdent de plus en plus espoir, et ils ont peur que leur situation désespérée reste dans l'ombre de la guerre livrée plus au nord contre l'organisation État islamique. « Bien sûr, les gens vont lire des infos sur nous si vous écrivez quelque chose », nous dit Rajai. « Mais quand ils auront fini de lire, ils nous oublieront. »


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