Juicy Victor Pattyn

Juicy : on a essayé de comprendre ce que tout le monde leur trouve

On a vécu pas mal de trucs improbables avec Julie et Sasha, dont une expédition à l’usine de vinyles pour ramener les cinq cents EPs qu’elles venaient de faire presser.
Marine Coutereel
Brussels, BE
VP
Brussels, BE

Quand on m’a proposé de suivre les Juicy lors de la release de Cast a Spell, leur premier EP, j’étais assez sceptique. J’avais bien remarqué l’attention grandissante que leur portait le petit monde des médias branchouilles, ce qui en général, me fait fuir. Ouais, je suis ce genre de meuf faussement indé quasi mainstream qui n’arrive pas à se réjouir quand un groupe qu’elle aime depuis longtemps commence à percer. En 2018, j’ai un peu l’impression que le paysage musical est composé d’artistes propulsés sur le devant de la scène soit parce qu’ils ont gagné à la roue de la fortune du bouton partager, soit parce qu’ils viennent d’une famille influente, ou encore parce qu’ils ont soudainement eu envie de quitter le mannequinat et d’investir tous les domaines artistiques. C’est bon, vous êtes beaux, ça suffit, laissez-en pour les autres. Bien souvent, beaucoup de piaillements alors que les types n’ont même pas encore sorti un projet abouti.

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Cela dit, j’ai pris le parti de ravaler mes préjugés. Pourquoi pas après tout, allons voir ce que les nanas ont dans le ventre.

J’ai écouté en vitesse Count on Your Finger Twice dans le tram, dix minutes avant notre première rencontre. C’était bien ficelé, le clip ne tirait pas profit de leurs jolis visages, et surtout, elles chantaient en anglais. Parce que oui, ce « vent d’air frais sur la chanson française », ça commence à bien faire.

Arrivés au bar du Botanique avec Victor, le photographe, je scrute les personnes présentes et ne recadre pas les filles tout de suite. La seule image que j’avais d’elles : des meufs en doudounes argentées, maquillées à outrance. Finalement, mes yeux croisent ceux de deux mini nanas, et je percute que c’est elles. On boit quelques bières, on discute de tout et de rien. J’en apprends un peu plus sur elles, leurs études au conservatoire, la galère des covers et des concerts, et surtout l’angoisse de présenter un projet maintenant totalement personnel. Les meufs ont l’air cool, pas prise de tête, assez simples. Je sens qu’on va pas trop mal s’entendre. On se quitte sur la promesse de se retrouver le lendemain, direction l’usine de vinyles, afin de ramener les cinq cents EPs qu’elles venaient de faire presser pour la release à l’AB club.

Jeudi matin, sous un petit crachin de merde, je ne peux que sourire quand je les vois débarquer dans un vieux van Mercedes rouge qui semble tout droit sorti de Louis la Brocante. Le truc fait un bruit d’enfer, et assise sur un matelas à l’arrière, j’ai l’impression d’être dans un aspirateur géant. Je n’entends absolument rien de ce qu’il se dit dans le van. Je pige juste que les filles sont pas mal stressées de découvrir leur EP, de le tenir en main pour de vrai. « Imagine que c’est raté ? » « Et si ils sont pas prêts ? » « Non mais tu verras nos tronches, on est dégueu ». Ça s’interroge aussi sur le prix du merch. « Une culotte Juicy, tu mettrais combien ? Dix balles ? » « Nan, on n’a pas fait de caleçons, c’était trop cher. Tant pis pour eux. » Entre deux coups de téléphone avec les mamans stressées, le manager qui veut s’assurer que tout se passe bien, les amis qui mendient des guests, ça dégaine le smartphone pour alimenter le compte Instagram. « Comment on écrit vinyle au pluriel ? Avec un e ? Bon tant pis, je mets “on va chercher nos grands CDs”, c’est pareil. »

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On débarque enfin à Herk-de-Stad. Un bon petit patelin comme on les aime. On demande notre route dans un flamand approximatif, on tourne en rond, pas d’usine à l’horizon. Finalement, on y arrive. Prenez deux secondes pour imaginer une usine à vinyle; eh bien, je peux vous dire que ça ne ressemble pas du tout à ça. Les gros vinyles lumineux, les guitares qui pendent, les posters de stars ? Oubliez.

On rentre dans le bâtiment, personne. On traverse des pièces vides, on se retrouve nez-à-nez avec un gigantesque perroquet, silencieux lui aussi. Finalement, le mec arrive. Tête sympa, il s’appelle Tom. « Ah c’est vous les Juicy ? Les boîtes sont à l’arrière. »

On traverse le hangar et on arrive devant les piles de cartons. Tom tend un exemplaire aux filles. Elles l’observent, le retournent dans tous les sens : pas de fautes de frappe, le rendu mat est classe, tout a l’air d’être ok. Commence alors un travail à la chaîne des plus apocalyptique pour charger les boîtes dans le van. Dégourdie comme je suis, j’arrive à embarquer les boîtes d’un autre artiste. Oupsie.

Les 500 EPs sont chargés, Tom nous tape un peu causette, on voit qu’il a envie de parler, ça doit pas être évident d’être coincé dans ce trou à rats toute la journée. Surtout que le perroquet n’avait pas l’air bavard. Mais il nous reste pas mal de choses à faire, du coup on rigole à deux trois blagues et on met les voiles. Enfin, on essaye.

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Le van (est-ce que j’ai déjà dit qu’il s’appelle Toby ?) ne veut pas démarrer. On relance le moteur plusieurs fois. Rien à faire. On en rigole. Après dix essais, on rigole beaucoup moins. C’est qu’on a un concert à aller préparer à 75 km de là. Heureusement, Tom revient avec un starter pack. C’est la batterie qui foire. On croise tout ce qu’on a, et finalement ce bon vieux Toby reprend du poil de la bête.

A l’arrière, les filles se passent le vinyle, ne semblent pas vraiment y croire. « J’avais dit au mec qu’on voulait pas être de fifilles toutes mignonnes sur la cover. Bah voilà, là au moins on est moches comme des poux. » C’est vrai qu’on ne peut pas dire que la photo les flatte. « Deux gogoles en cavale ». Pas faux. Mais ça rend le truc second degré, c’est pas plus mal.

On s’arrête pour faire le plein. C’était nécessaire, même si on sait déjà tous inconsciemment ce qui va arriver. Et c’est reparti pour un tour : Toby refuse de démarrer. Personne autour de nous et Tom est déjà loin. On se dit que peut-être, en le poussant, il pourrait reprendre vie. Me voilà en sandwich entre les filles, à pousser un van sur le bord de la route avec mes bras de poulet. C’était drôle, mais inefficace au possible. On essaye d’arrêter les automobilistes; chou blanc. Finalement, après trois poussées collectives et deux refus, un mec nous sort à nouveau de la merde avec un starter pack. Arrivés aux abords de Bruxelles, les rues sont barrées et ça grouille de flics suspicieux à cause d’un sommet européen. On doit se cacher à l’arrière du van, aplatis commes des crêpes, tous rideaux fermés. Quand on met enfin un pied dehors, j’ai l’impression d’avoir fait Paris-Dakar.

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On laisse les filles au Bota pour récupérer leur matos, et on va manger un bout. Plus tard dans l’après-midi, on les rejoint à l’AB Club. On monte dans les loges. Je suis déçue. Comme si l’usine ne m’avait pas servi de leçon, j’avais encore une vision du star système complètement foireuse. Je m’attendais à un truc un peu classe, de l’alcool, des costumes… Non, trois canapés Klippan rouges, deux barres de céréales, trois pommes, des néons.

L’heure avance, les filles commencent à stresser. Elles parlent de fantômes, ce que je ne pige pas mais ne cherche pas à comprendre. Au compte-gouttes, on voit arriver de plus en plus de gens. Ils s’étirent, font deux-trois pas de danse, quatre accords de flûte. Je suis perdue. Mais qui sont ces gens ?

Je dégote une bière, fume clope sur clope, regarde tout ce petit monde courir de droite à gauche. Les filles se passent une flasque, je souris. Enfin un peu de rock’n’roll. Je pige par après que c’est du sirop pour la gorge. Tout de suite moins rock. Je commence à somnoler dans le canapé IKEA, quand soudain, tout le monde s’agite. On sort des draps troués qu’on enfile par dessus les têtes. Non, je ne rêve pas : des fantômes. Une dizaine. De toutes les couleurs. Je les vois répéter des chorégraphies approximatives, piailler, jouer du violon, manger des chips. C’est totalement surréaliste. J’ai l’impression d’être dans les coulisses d’une fête d’école. Ça m’angoisserait presque. Je comprends qu’ils vont monter sur scène avec les filles. Je suis un peu larguée sur le coup, j’ai peur qu’on tombe vite dans le too much.

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Sasha et Julie courent dans tous les sens. Je les aperçois trinquer de loin « allez ma biche, tu te rends compte, c’est le premier. » Elles sont toutes mignonnes dans leur T-shirts Juicy faits maison, on dirait des soeurs. Je me surprends à être attendrie; aucun doute, je vieillis. Les filles ne savent pas trop comment se coiffer, ça se chamaille sur la couette à adopter « non mais tes deux boules là, toi ça te va mais moi j’ai une tête de chiotte avec ça, rien à faire, ça me va pas du tout. »

Dernier coup de fil au petit copain, dernière synchronisation, Julie gribouille vite fait une set list qu’elle arrache de son carnet. « Putain j’ai même pas fait ça, comment ils peuvent savoir quand ils doivent monter sur scène ? » Les filles sont prêtes, en manteaux poilus rouges et chapeaux à franges, on dirait mon frère quand je m’amusais à le déguiser avec les fringues de ma grand-mère. Je suis très curieuse de voir ce que ça va donner sur scène, parce que vu comme ça, c’est très folklo. Même un peu trop.

On leur souhaite bonne merde, on se faufile dans la salle sold out. Quand elles montent sur scène, la foule est assez excitée, ça crie dans tous les sens. Et putain, je ne m’attendais pas trop à ça. Elles envoient du lourd. La voix est assurée, agréable, les sons sont précis, ça groove bien (j’ai toujours rêvé de dire ça). Elles chantent, murmurent, rappent, crient. Je me demande où sont passées les deux petites meufs avec qui j’ai passé la journée. Y a pas à dire, la scène, ça transforme.

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Les fantômes débarquent, sous les hurlements du public. Ils dansent, jouent de la trompette, font les choeurs. Je suis la première surprise, le résultat est assez cool. Ça donne un côté humain au truc, c’est décalé juste comme il faut, ça emplit l’espace et ça fait du bien de voir autant de lâcher-prise. Ça bouge sur la scène, ça bouge dans le public. La limite entre le drôle et le ridicule est très mince, mais elle n’est pas franchie. Zwangere Guy débarque sur scène en loucedé, sous un costume de fantôme, fatalement. Quand il se découvre, la salle explose. Mouldy Beauty résonne, c’est envoûtant et ça reste en tête. Elles nous lâchent ensuite un bon gros couplet de rap en flamand, qui n’avait rien à voir avec leurs balbutiements sur la route ce matin. C’est pro, c’est magnétique, c’est adulte. Elles gèrent, je suis sur le cul. Les discours entre deux morceaux sont francs et un peu tremblants, on sent qu’elles sont heureuses d’être enfin là. Où elles doivent être.

Bien sûr, elles ont joué devant un public conquis d’avance, principalement des amis, la famille, les fans de la première heure. Mais quand même. Elles donnent tout, et elles font ça très bien. On les a vite catalogué de « nouvelle sensation r’n’b », « d’émasculatrices jazzy », « de rappeuses insolentes », « de féministes » mais je pense qu’au final, les meufs s’en foutent. Elles font leur truc, comme elles l’entendent, ne se revendiquent de rien, mixent les genres et les styles. Vivent leur pastiche de pop stars jusqu’au bout. Chantent sur scène comme elles chanteraient dans leur chambre; décomplexées et sans aucune prise en compte des qu’en dira-t-on. Reste à voir si ça tiendra sur la longueur, mais bien entourées et douées comme elles le sont, à vrai dire je n’ai pas vraiment peur pour elles.

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Cast a Spell est en écoute ici .

Les Juicy se produiront sur la scène du Dour Festival, des Ardentes, de Couleur Café, Esperanzah!, et assureront la première partie des concerts d’Angèle.

Pour plus de Vice, c’est par ici.