coupe du monde 2018

Supporters catalans : qui veut voir perdre l'Espagne ?

« J'ai envie qu’ils perdent. Je ne veux pas que le gouvernement surfe sur le succès de cette équipe. »

par Víctor Martí Castañer
19 Juin 2018, 5:58pm

Photo : Agencja Fotograficzna Caro/Alamy

Cet article a été initialement publié sur VICE Espagne.

11 Juillet 2010, finale de la Coupe du Monde. L'Espagne remporte la victoire 1-0 face au Pays-Bas. À Barcelone, on agite des fanions, on est heureux. La veille pourtant, ils étaient plus d’un million à manifester dans les rues de la ville contre une décision de justice constitutionnelle en défaveur d’une loi qui devait accorder davantage d’autonomie à la communauté, alors même que 74 % des votants s’étaient prononcés pour. « Nous sommes une nation, c’est à nous de décider » : c’est au son de ce slogan que la Catalogne a accueilli ce qui est aujourd’hui, pour beaucoup, la première manifestation indépendantiste majeure de l'histoire du pays.

Le lendemain, à Johannesburg, le milieu de terrain barcelonais Andrés Iniesta marque, à la 116e minute, le but qui permet à l'Espagne de vaincre les Néerlandais. Le pays est en liesse, la plus grande ville de Catalogne emboite le pas. Sur la Plaza Espanya de Barcelone, les drapeaux espagnols ont remplacé leurs drapeaux indépendantistes de la veille. Les klaxons fanfaronnent, les rues vibrent jusqu’aux aurores dans la clameur générale. Mais ça, c'était il y a huit ans.

Des supporters espagnols qui célèbrent la victoire sur la Plaza Espanya, à Barcelone. Photo : amc/Alamy Stock Photo

Cette année donc, l’Espagne va tenter de reproduire ce succès en Russie. Mais on le sait, les choses ont bien changé depuis, et le mouvement indépendantiste s’est musclé le 1er octobre dernier, à l’occasion du référendum sur l’autonomie de la Catalogne. On se souvient des brigades antiémeutes espagnoles, venues barricader les bureaux de vote, et empêcher les citoyens de déposer leurs bulletins dans l’urne à coups de matraques et de balles en caoutchouc. Bilan : 844 personnes, dont 33 agents de police, envoyées à l’hôpital. Depuis, on a jeté les dirigeants séparatistes en prison, et Carles Puigdemont, chef du gouvernement de la communauté de Catalogne au moment du référendum, a dû fuir le pays.

C'est donc dans une atmosphère de défiance et de rancoeur qu'arrive ce nouveau Mondial, événement d'ailleurs caractérisé par son nationalisme rampant. En Catalogne, beaucoup s’efforcent de tourner la page, officiellement. Mais les catalans sont-ils capable, après la violence des événements de fin 2017, d'afficher leur soutien à l'équipe espagnole ?

Javi a 30 ans, il est supporter du Barça. En octobre dernier, il était aux premières loges pour témoigner de la brutalité des policiers, qui ont fait irruption dans l’école où il était allé voter. L’équipe nationale espagnole ne l'a jamais transcendé, et cette année, il a carrément décidé de supporter l'Argentine : c'est là que joue Lionel Messi, star du Barça : « En temps normal, je m’en foutrais un peu de savoir si les Espagnols vont gagner ou non. Mais aujourd’hui, j'ai envie qu’ils perdent, je ne veux pas que le gouvernement surfe sur leur succès. » Il faut dire que pour les Catalans, le football est plus qu’un sport. Pour preuve, le célèbre slogan barcelonais « Més que un club » (Plus qu’un club). Pour Javi, « Le Barça a toujours été plus qu’un club, et de la même façon, la Catalogne a toujours été plus qu’une région. Nous sommes un pays sans en être un. »

Antonio, lui, pense qu'il fêtera chaque but des Espagnols. À 57 ans, il appartient à une génération de supporters ibères pour qui « On joue comme on n’a jamais joué, et on perd comme toujours » veut dire quelque chose : c’était un chant très répandu chez les supporters de La Roja. Mais la chance a enfin tourné pour le pays, à compter du jour où ils sont passés en Ligue des Champions en 2008, avant de jouer pour la Coupe du Monde en 2010. Antonio l’explique, « J’étais tellement heureux cette année-là. Par contre, je comprends que certains Catalans n’aient pas voulu se joindre à la liesse générale. » Antonio s’est abstenu au référendum pour l’Indépendance, mais pour lui, « tout le monde a fait des erreurs, des deux côtés. Et aujourd’hui, il ne reste que de la colère. »

Carlota, 28 ans, se réjouit de suivre le Mondial en toute neutralité, à part quand il s’agira de soutenir les outsiders éventuels. Elle se souvient de la victoire de 2010 : « Voir tous ces gens se précipiter dans la rue avec leur drapeau de l’Espagne, ça m’a mise un peu mal à l’aise. » La jeune femme a voté pour au référendum, et elle reconnaît qu’après tout ce qui s’est passé en octobre dernier, elle aurait du mal à soutenir son pays aujourd’hui. « C’est un vrai dilemme : ce serait chouette de voir l’Espagne gagner, mais je pense que je n’irais pas jusqu’à faire la fête, pas quand on voit comment le gouvernement nous a traités. »

Les joueurs non plus n'arrivent pas se couper des enjeux politiques de ce Mondial. Joueur au Barça et dans l'équipe nationale, Gerard Piqué a ainsi déclaré, au cours d’une conférence de presse tenue peu de temps après le référendum : « Je crois qu’il serait possible pour un pro-indépendance de jouer dans l’équipe nationale. » Pendant longtemps, Piqué a affirmé son soutien au droit de décision de la Catalogne. Après avoir voté en octobre, le défenseur a beaucoup critiqué les forces de police. Aujourd’hui, lorsqu'il joue en équipe national, il lui arrive d'être hué.

Et puis, il y a Luis. Ce catalan a voté au référendum, mais il a aussi envie de voir l’Espagne gagner le Mondial. Il se souvient, souriant : « J’étais sur la Plaza Espanya avec mes collègues quand l’Espagne est devenue championne du monde. On a fait la fête à notre manière, avec nos verres artisanaux en forme de trophée, avant de piquer une tête dans la fontaine de Montjuic. C’était une sacrée soirée. »

Selon un sondage réalisé par le Centre d’Estudis d’Opinió en 2017, Luis fait partie des 55 % de Catalans qui soutiennent l’équipe nationale d’Espagne. Mais il faut aussi savoir que 67 % des sondés ont affirmé qu’ils soutiendraient l’équipe de Catalogne s’il y en avait une. Luis ajoute : « Si on obtient l’indépendance un jour, je serais ravi de continuer à célébrer les victoires espagnoles, mais je serais aussi supporter catalan. »