De l'influence du Brexit sur la gastronomie des îles écossaises

On a parlé avec les locaux des menaces qui pèsent sur les exportations de boudin noir, de saumon fumé ou d’escalope de mouton.

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19 Novembre 2018, 11:58am

Photo avec l'aimable autorisation de la Salar Smokehouse.

Comme le dit l’écrivain Bill Bryson ou n’importe quel porte-parole du gouvernement russe, la Grande-Bretagne est une « petite île ». Et on peut légitimement minimiser les dimensions de ce bout de terre humide de l’Atlantique Nord. Après tout, que l’on soit à Cardiff, Glasgow ou dans les tourbières du Yorkshire, on n’est jamais qu’à quelques heures de Londres.

Mais la taille des Îles britanniques varie selon l’endroit où l’on se place. Par exemple, si vous passez du temps au côté des habitants de l’une des nombreuses petites communautés qui vivent au Royaume-Uni, et notamment depuis l’une des quelque 90 îles habitées de la côte écossaise. Des lieux tels que les Îles Shetland (22 210 habitants), Orkney (20 100 habitants) ou Barra (moins de 1 100 habitants) vous font vite comprendre combien certains spots de la géographie britannique sont isolés.

Est-ce que vous avez par exemple déjà essayé de vous rendre à Édimbourg en partant de l’île de Eigg uniquement en transports en commun ? Il faut compter presque 12 heures d'un trajet soumis aux aléas de la météo. Ambiance.

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Salar Smokehouse, producteur de saumon installé dans les Hébrides extérieures. Photo avec l'aimable autorisation de Salar Smokehouse.

Les ferrys qui relient l’Écosse continentale aux îles extérieures ne sont pas appelés « lignes de vie » pour rien. Une grande partie de la nourriture et des boissons consommées par les insulaires – de l’Île de Bute au Sud, et l’Île de Fair au Nord – est acheminée par bateau. Si les vols commerciaux relient quelques-uns des points les plus peuplés de la région et les grandes villes, la seule solution quotidienne offerte à la population, c’est le ferry.

Quand l’approvisionnement alimentaire est soudainement menacé par un séisme géopolitique – à savoir la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sans aucun accord concernant des ententes commerciales à venir – les communautés insulaires ne peuvent plus mettre tout ça sous le tapis. Un Brexit dur pourrait avoir des conséquences concrètes sur les livraisons de bouffes dont dépendent nombre de résidents des lointaines communautés insulaires d’Écosse.

Ian Wright, directeur général de la Food & Drink Federation, une organisation qui représente et conseille les fabricants britanniques de produits alimentaires et de boissons, soit l’un des secteurs les plus importants du pays, a résumé ces inquiétudes dans un communiqué de presse publié le mois dernier :

« On va au-devant d’une situation chaotique dans les ports. Il y aura une importante perturbation de l’approvisionnement en nourriture, des coûts de fonctionnement accrus, des prix plus élevés pour le consommateur et des charges administratives encore plus lourdes pour l’industrie alimentaire. »

« On ne sait pas comment le Brexit va nous affecter. Les seules informations que l'on a, on les a lues dans la presse ou sur Internet. Rien de la part du gouvernement. »

Howard Hardiman, artiste vivant sur l’île de Sanday, l’une des 70 de l’archipel de Orkney, s'interroge. Il prend cette affaire très au sérieux, répertoriant les conséquences que pourrait avoir le Brexit pour les insulaires sur un fil Twitter qui est très rapidement devenu viral.

« On est au bout de la plupart des chaînes d’approvisionnement », écrit-il. « On va manquer d’essence et de produits manufacturés qui auront tous été achetés avant de pouvoir arriver jusqu’à nous. On peut cependant parvenir à une autosuffisance alimentaire, mais cela implique de reprendre les pratiques qui avaient cours il y a 2 ou 3 générations. »

« Encore faudrait-il qu’on soit en bonne santé et qu’on puisse se chauffer pour pouvoir y arriver, poursuit-il. Sur cette île, il y a encore des jeunes. Mais sur beaucoup d’autres îles, ce n’est pas le cas. On prévoit de transformer les jardins en potagers. On utilise des tunnels en plastique installés sur des petites parcelles délimitées par des pierres. Les fermiers doivent choisir quels animaux ils vont tuer et lesquels ils vont garder, parce qu’il est impossible de prévoir une année à l’avance. »

L’inquiétude exprimée par Hardiman sur Twitter est palpable. J’ai donc demandé à la mairie des Îles Orkney s’ils avaient commencé à travailler sur les conséquences potentielles du Brexit sur l’approvisionnement alimentaire de leurs concitoyens.

Le porte-parole de la mairie m’a répondu : « Nous pensons que, quel que soit le résultat des négociations autour du Brexit, une sortie de la Grande-Bretagne de l’UE en mars 2019 aura certainement un impact considérable sur Orkney, notre communauté et même sur la mairie. Mais il reste encore difficile de prévoir précisément ce qui pourrait arriver car le processus et le résultat final sont encore très incertains. »

Du boudin noir de Stornoway au saumon fumé en passant par les escalopes de mouton des Hébrides, les îles de la côte Nord-Ouest exportent une grande variété de produits de haute qualité dans le monde entier.

Et de poursuivre : « Toutefois, la mairie s’engage activement, avec des élus et d’autres partenaires, pour essayer de prévoir les effets que le Brexit pourrait avoir sur des secteurs clés de l’économie locale, dont notamment les activités de pêche et des exploitations agricoles. Cela nous donnera des pistes quant aux mesures qui pourraient être prises afin d’atténuer les conséquences négatives du Brexit sur ces secteurs. »

Les îles écossaises ne sont pas uniquement consommatrices de nourriture. Elles en sont aussi d’importantes productrices. Les Hébrides extérieures présentent l’un des garde-mangers naturels les plus incroyables que l’on puisse imaginer. Du boudin noir de Stornoway au saumon fumé en passant par les escalopes de mouton des Hébrides, ces îles de la côte Nord-Ouest exportent une grande variété de produits de haute qualité dans le monde entier.

La Salar Smokehouse par exemple, produit du saumon fumé depuis 1997. Installée sur South Uist, au bout du bout des Hébrides extérieures, l'entreprise a remporté diverses récompenses et possède même un bistrot haut de gamme sur place. Iain MacRury a racheté l’affaire en 2015 et s'attache depuis à rebâtir patiemment la marque. Mais tout projet d’expansion future est soumis aux conditions du Brexit.

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Photo avec l'aimable autorisation de Salar Smokehouse.

« On ne sait pas comment le Brexit va nous affecter, concède-t-il. Les seules informations que l'on a, on les a lues dans la presse ou sur Internet. Rien de la part du gouvernement ou aucun autre organisme. Personne n'est capable de nous dire ce qui arrivera aux entreprises présentes dans les Hébrides. Rien. Nada. Peau de balle. On crée des emplois, on paie nos impôts, mais le gouvernement ne nous dit pas ce qui se passe. »

MacRury ne sait même pas dans quelle mesure il pourra commercialiser les produits de son fumoir à l’international dans les années à venir. « À l’heure actuelle, 99 % de nos produits partent vers le Royaume-Uni. Nous ne sommes pas encore passés à l’international parce que nous ne savons pas à quoi nous en tenir », explique-t-il.

« Ce serait absurde de se projeter et de signer des contrats si, dès l’an prochain, on ne peut plus travailler avec ces pays, ou si cela doit se faire à des coûts 10 fois plus élevés. Pour l’instant, on doit demander des certificats pour expédier nos produits à l’extérieur, à travers la Communauté économique européenne. Mais dans un an, faudra-t-il qu’on fasse ça avec la France, l’Allemagne ou l’Espagne ? »

Le Comhairle nan Eilean Siar, le conseil du gouvernement en charge des Hébrides extérieures, s’est prononcé fermement contre le Brexit en 2016. De même que Orkney et les Shetland. Mais à l’image de ce qui se passe dans d’autres régions britanniques plutôt favorables à la permanence au sein de l’UE, on observe des signes d’une acceptation résignée. James Mackenzie et le patron et le chef du restaurant Digby Chick, à Stornoway, probablement le plus connu de la ville puisqu’il a été l’objet d’articles dans le Guardian et le Daily Telegraph.

« La plupart de nos produits viennent de la région », me dit-il. « On fait venir quelques trucs du continent, quelques fruits et légumes, mais la plupart des trucs sont produits dans le coin. Je ne suis pas pressé de voir se produire le Brexit, mais j’ai déjà assez de soucis actuellement pour devoir m’inquiéter de ce qui pourrait arriver à l’avenir. »


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES UK

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