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Voyage au bout de la notte

Pendant 9 mois, Domenica Melillo a exploré les clubs italiens abandonnés et en a ramené des photos « parlantes », regroupées sous le projet « Discotex ».

par Laura Petillo
30 Mai 2017, 1:55pm

Discotex—une combinaison du terme « discothèque » et du néologisme « urbex », qui se réfère à l'exploration des structures urbaines abandonnées et/ou en ruine—est un projet mené par Domenica Melillo, diplômée de l'Académie des Beaux-Arts de Naples.

Ce qui a débuté comme une thèse de fin d'études s'est transformé en un vrai voyage documentaire qui a duré neuf mois, durant lesquels Domenica a tracé à travers toute l'Italie à la recherche de nightclubs abandonnés qui étaient encore populaires il y a 10, 20 ou 30 ans. Partant de villes du Nord comme Turin, Milan et Reggio Emilia, jusqu'à Formia, le long de la côte méditerranéenne, et Avellino plus au Sud, Domenica et son équipe ont découvert certains des anciens repaires les plus prisés du pays : l'Ultimo Impero, le CafèSolaire, le Marabù , le 7Up et le East Side. Ils ont aussi ouvert les yeux sur l'évolution sociale des loisirs nocturnes qui a transformé ces immenses édifices de ciment en horreurs écologiques. Ces parcs d'attractions musicaux géants ont fermé pour de nombreuses raisons—certains n'avaient aucune autorisation, d'autres ne payaient pas leurs impôts, ne respectaient pas les normes de sécurité, fermaient les yeux sur la consommation de drogue dans leur enceinte, ou n'ont tout simplement pas résisté au changement de mentalité d'une partie du public.

Mais si vous ouvrez bien les oreilles lorsque vous vous trouvez dans l'enceinte de ces lieux, vous pouvez encore sentir le ronflement de la basse qui a résonné des nuits entières dans chacun de ces murs. Domenica a pris des photos de chacun de ces clubs et a ensuite chargé les images dans Audiopaint, un logiciel qui convertit des données visuelles en données audio. Le programme génère une fréquence sonore en ajustant différentes variables—la couleur et les pixels; le tempo et la limite de fréquence, par exemple. Afin de rendre les réverbérations exactes et la qualité de son de chaque espace, Domenica a établi la fréquence minimum à 20 hertz, soit la fréquence audible la plus basse; le maximum correspondait à la date de fermeture de chaque club. Le résultat consiste en une série d'explosions de sons et de bruits, qui, d'après Domenica « étaient avec surprise très proches de ceux entendus à l'intérieur de chacune de ces discothèques abandonnées, une sorte ce gémissement lointain. »

À la base, le projet de Domenica Melillo était tout autre : « Je voulais créer une exposition pour les aveugle depuis des années. Après une expérience malheureuse durant mon enfance, je me suis toujours senti proche des malvoyants. J'ai voué une passion pour la photo et les beaux-arts depuis [mon adolescence] et j'ai réalisé à quel point mes yeux étaient fondamentaux pour moi. Donc je me suis toujours demandé comment je pourrais montrer mes photos à ceux qui ne peuvent plus utiliser les leurs—et la seule façon était de faire parler mes photos. Je n'ai jamais pu monter cet expo pour les aveugles, mais une fois que j'ai pu cerné le problème, j'ai commencé à penser à des solutions alternatives »

Dans un sens, Discotex touche à la célébration de la décadence, une chose qui, selon Domenica, est « une prérogative de l'art : [qui doit] réévaluer un lieu, un objet, et les sentiments qui lui sont associés. »

« Je n'ai jamais [vraiment] fréquenté une de ces discothèques » avoue t-elle. « Pour moi, c'étaient déjà des non-endroits dès le départ. Mais grâce au groupe Facebook « Memories on a Dancefloor »—que je mettais à jour au fur et à mesure de mon périple—j'ai compris que cette association était uniquement la mienne. C'était un jugement très personnel, parce qu'il y avait une communauté significative de gens qui fréquentaient ces lieux de rencontres, et qui, aujourd'hui, vont même jusqu'à pleurer leur disparition. »

Et le projet s'est révélé plus difficile dans la réalité que sur le papier. « J'étais pleine d'illusion et je croyais que je pouvais tout documenter moi-même, mais les vidéos ont constitué un problème majeur. Je ne pouvais pas me permettre d'embaucher une équipe, donc j'ai dû faire appel à des amateurs. Et les prises étaient très mauvaises. On était toujours plongés dans l'obscurité. On avait une lampe torche avec nous, mais ça ne nous aidait même pas—le faisceau ne générait pas assez de lumière pour l'objectif. Je l'admets : on a tourné au hasard la plupart du temps. Il n'y avait quasiment aucune opportunité de prendre des photos 'artistiques', parce qu'on ne voyait rien. Ironiquement, on n'a pu voir la totalité de ces lieux qu'une fois rentrés, sur les photos seulement. Et puis s'aventurer dans les ruines était toujours un expédition : les adresses que je trouvais en ligne menaient la plupart du temps ailleurs. C'était comme une chasse au trésor. »

Milan : CafèSolaire

Selon Domenica, ce club de Milan était le plus simple d'accès. C'était un simple bloc de ciment en plein air. La structure a été dépouillée de tout le reste; les seules choses qui restent intactes sont ses murs, entièrement nus. Le CafèSolaire a été fermé à cause de ses liens présumés avec la Cosa Nostra, la Mafia sicilienne. Il a été saisi et interdit d'accès par la police. Le président de la province de Milan, Guido Podestà, a même jugé que l'espace occupé par le CafèSolaire ne serait plus autorisé à accueillir aucune autre activité nocturne, tel un lieu maudit.


Turin : Ultimo Impero

« Ici, on a écopé d'une grosse amende avec notre caméra » se souvient Domenica, lors d'une expédition plus que tendue. « Pour atteindre le club Ultimo Impero—qui est situé en fait dans la province d'Airasca—on a dû aller au delà des limites autorisées. Le club était gigantesque : quatre étages de débris et de ruines, il y avait toutes sortes de trucs qui jonchaient le sol. J'avais d'ailleurs un peu peur que quelqu'un vive là. »

L'Ultimo Impero était l'un des plus grands clubs d'Europe, capable d'accueillir plus de 8 000 personnes par nuit. Il a changé plusieurs fois de nom jusqu'à ce qu'il ferme définitivement en 1998. « Je me sentais comme dans Alice au pays des merveilles » ajoute Domenica. « J'ai vu des lièvres, des statues grecques, des bustes, des bouteilles de toutes sortes, des réfrigérateurs, des fils à linge... Les éléments les plus évocateurs de l'opulence passée du club étaient encore visibles à l'intérieur, ses couleurs très vives, et ses escaliers impériaux. »


Reggio Emilia : Marabù

Plus au sud, Domenica a découvert un autre nightclub qui avait fermé une quinzaine d'années plus tôt : le Marabù. Son histoire débute en plein âge d'or du disco, à l'époque où le genre combinait le funk, la soul et la pop, s'étendait sur toute la surface de la planète, sur laquelle poussaient des centaines de salles comme des champignons afin répondre à la demande d'hommes et de femmes qui voulaient danser, toujours plus. Le bâtiment occupait une aire de plus de 4 hectares, et son entrée se faisait via un tunnel, qui est toujours visible aujourd'hui.

L'intérieur était lui aussi peint de couleurs vives et flamboyantes typiques des danceflloors de l'ère disco. Le Marabù est un géant abandonné, qui a fermé définitivement en 2007. « Il faisait bien trop froid ce jour-là, et on entendait des bruits très troublants » se rappelle Domenica. « Près de la sortie, j'ai trouvé un graffiti sur le mur qui disait : 'l'héroïne est une arme de l'état'. C'est peut-être l'ultime leçon politique d'un lieu [qui a été] livré à lui-même. »


Formia : 7Up

Quand nous sommes arrivés dans la région de Lazio à la recherche du 7Up, Domenica a avoué : « Je flippais vraiment, parce que ce club avait été monté en 1985 par le clan Casalesi, et il avait été géré par la Mafia pendant des années. L'atmosphère était suffocante : [il y avait] des caméras de surveillance partout, des chiens errants qui n'étaient pas du tout rassurants. Je ne me suis pas attardé là-bas. J'ai même appelé différents organismes au préalable pour savoir comment y entrer, mais personne n'a voulu m'aider. Il y avait beaucoup de non-dit autour de ce lieu. Aujourd'hui, le 7Up est une monstruosité du paysage, forteresse à l'abandon avec des serres naturelles qui se sont formées autour. » Domenica a réussi à s'y introduire grâce aux trous dans la clôture et s'est aperçu que même à l'intérieur de l'ancien club, chaque centimètre avait été repris par Mère Nature. Un écosystème dans le coma, et un silence qui inspirait la mort.


Avellino : The East Side

La dernière étape du documentaire de Domenica la conduisait à Avellino, sa ville natale. Le East Side avait connu son apogée dans la deuxième moitié des années 1990, jusqu'au début du nouveau millénaire, et avait poussé des hordes d'Italiens du centre et du sud à aller danser. Poussé par son sentiment d'appartenance, Domenica a réuni des témoignages de locaux qui sortaient au East Side au temps de sa splendeur originelle, et le sentiment général était mêlé d'une nostalgie et d'une profonde tristesse. Le club était une source importante de tourisme et de revenu pour la ville, et tout le monde a déploré sa fermeture.

Le East Side a fermé en 2007 après de nombreux incidents violents et de descentes de police. Juste en face de l'entrée du club, il y avait un hôtel occupé par des enfants du centre de sans-abris de la ville. Domenica a discuté avec quelques uns d'entre eux, qui auraient bien aimé profiter du club à l'époque, mais qui n'avaient évidemment pas la permission. Aujourd'hui, les enfants utilisent l'endroit pour jouer au foot. Le terrain de fortune a donné une nouvelle vie au coin et a attiré l'attention de la ville sur une autre forme de loisir.

D'une certaine façon, ces « non-espaces » laissent une marque indélébile sur les souvenirs de ceux qui les ont fréquenté durant leur âge d'or. Comme l'a écrit l'anthropologue Marc Augé : « Contempler les ruines, ce n'est pas faire un voyage dans l'histoire, mais faire l'expérience du temps, du temps pur ».

La magie des non-lieux comme les clubs à l'abandon s'appuie sur la frontière délicate entre ce qu'ils ont été et ce qu'ils vont devenir. Le projet de Domenica Melillo choisit lui de dénoncer cet état de fait : ces fantômes de ciment ne se sont transformés en rien d'autre depuis leur mort. Ils sont devenus un problème écologique auquel le gouvernement italien refuse de se confronter ou, la majeure partie du temps, ne voit même pas. Nous sommes des témoins obligés du spectacle de la nature sauvage, qui finit toujours par triompher et par se réapproprier les espaces où l'homme ne vit plus, comme l'a écrit le paysagiste Gilles Clément.

Pour son projet, Domenica ne s'est pas contenté de documenter des ruines, elle a aussi interrogé des « cerveaux » de la musique italienne. Dino Lupello, fondateur d'Elita Milano, une association culturelle qui promeut les arts et les loisirs à un niveau local et national, a discuté avec elle des facteurs qui avaient modifié la perception que les gens ont de la vie nocturne, et ils ont identifié deux choses : la culture rave, un phénomène générationnel qui a créé un précédent dans l'effet de participation massive; et le clubbing, qui tend plus vers l'idée que la musique peut transcender un lieu physique. À la fin, les discothèques perdent leur signification symbolique—bien qu'elles soient encore liées à l'évolution de cette vie nocturne. Elles restent vitales dans la promotion d'autres formes de divertissement musical et elles ont été un point central dans la création de diverses réalités sociales.

Pour Daniele Baldelli, un des premiers DJs italiens et pionnier de la musique « afro-cosmique », la principale raison de la chute de l'empire des discothèques est bien plus simple : « L'économie moderne de la nuit admet le fait que, aujourd'hui, n'importe quel lieu et espace peut être utilisé comme un lieu d' entertainment. »

Le voyage de Domenica lui a appris qu'un même lieu pouvait héberger des espaces multiples, en simultané, sans souci de temps. Elle désigne ces nightclubs comme des « hétérotopies », un concept inventé par le philosophe Michel Foucault. Il est toujours possible d'ignorer la réalité dans une discothèque, même quand elle est abandonnée. Le discours n'y a plus court, seule la musique résonne. Cette musique n'est plus, et Discotex vous offre une chance de la réentendre, pour quelques secondes seulement.