picole

De l'Algérie aux Grands Boulevards : une épopée de l'absinthe

La fée verte s’est d’abord fait une place dans le barda du bataillon d’Afrique avant de devenir une mode au comptoir des cafés parisiens.

par Elodie Horn
21 Janvier 2019, 2:42pm

Avant d’être un spiritueux à l’histoire sulfureuse, l’absinthe a d’abord été une plante connue pour ses vertus thérapeutiques. Les traces de sa consommation remontent même à l’Antiquité où on la prenait en infusion aussi bien pour apaiser les problèmes de digestion, les maux causés par la fièvre que pour soulager les douleurs menstruelles.

Au Moyen-Âge, le vin d’absinthe est même considéré comme un symbole de « bonne santé », capable de protéger des maladies. Il faut attendre le XIXe siècle pour la voir prendre la forme de la liqueur que l’on connaît, d’abord en Suisse puis en France où Henri-Louis Pernod va installer en 1805 la toute première distillerie consacrée à la fée verte.

« L’absinthe que le bataillon d’Afrique emporte en Algérie est destinée à désinfecter l’eau malsaine des marais. Elle est aussi censée les protéger de la malaria et la dysenterie. »

À l’époque, l’absinthe reste un produit cher qu’on ne sert que dans certains cafés parisiens. Mais les supposées propriétés médicinales des plantes qui composent la liqueur sont bien installées dans la conscience collective. Des caisses entières d’absinthe sont donc embarquées en 1830 dans les soutes des navires qui emmènent les troupes françaises chargées de coloniser l’Algérie.

« L’absinthe que le bataillon d’Afrique emporte est destinée à désinfecter l’eau malsaine des marais. Elle est aussi censée les protéger de la malaria et la dysenterie », souligne Marie-Claude Delahaye, historienne et autrice de L’absinthe : son histoire.

Victor Leydet Absinthe Pernod Lunel
Estampe de Victor Leydet (1861 - 1904). Image via Wikimedia.

Les militaires sont plutôt contents à l’idée de s’envoyer quelques verres et prennent largement goût à cette « médecine » prescrite. Pour preuve, une lettre datant de 1865 écrite par un spahi en garnison à Constantine débute ainsi : « En Afrique, on ne pense pas, on ne lit pas, on ne cause pas, on boit de l’absinthe. Voilà pour la vie morale ».

Le spahi détaille ensuite le déroulement de sa matinée : « Neuf heures sonnent, le soleil chauffe : il fait soif ; l’heure de l’absinthe a sonné ». Sous le charme de la fée verte, il trouve qu’elle a été quelque peu calomniée et dévoile un secret pour pleinement en profiter : « N’abusez pas ! ».

« À l’époque le choix d’alcool pour l’apéritif est moindre. Il y a de la bière, du vin et du cidre. L’absinthe, boisson chic et chère, réservée uniquement aux officiers, devient vite celle de la bourgeoisie. »

Suivant son propre conseil, il attendra quatre heures de l’après-midi pour reprendre un verre, le temps de digérer son repas et de faire une sieste (seul ou à plusieurs). « Leurs habitudes anisées ont aussi été reprises par les colons, si bien que l’absinthe s’exporte à Alger et que quelques distilleries s’y installent par la suite », ajoute Marie-Claude Delahaye.

Revenus en héros d’Algérie, les militaires ne veulent pas perdre la main. En quête de fée verte, ils se rendent dans les cafés parisiens du boulevard Haussmann. L’adresse la plus connue ? Le Café du Helder, boulevard des Italiens, où le rez-de-chaussée leur est réservé et l’absinthe coule à flots, entre parties de billard et de dominos.

Loustaunau Delahaye
À l'esplanade des Invalides par Alphonse Loustaunau. Paris-Noël 1889-1890. © Collection Delahaye. Musée de l'Absinthe, Auvers-sur-Oise

Les soldats donnent à la boisson une image exotique qui finit par séduire le consommateur lambda. Une nouvelle mode s’installe, rapidement adoptée. « À l’époque le choix d’alcool pour l’apéritif est moindre. Il y a de la bière, du vin et du cidre. L’absinthe, boisson chic et chère, réservée uniquement aux officiers, devient vite celle de la bourgeoisie », souligne Marie-Claude Delahaye qui a par ailleurs fondé un musée à Auvers-sur-Oise dédié à la fée verte.

Cet attrait pour la liqueur, ainsi qu’une demande en constante progression, entraîne la multiplication des distilleries. « Vers 1870, la popularité de l’absinthe touche toutes les couches de la société. Le problème est que la bourgeoisie et les ouvriers ne consomment pas la même liqueur. Certaines, bon marché et préparées dans l’arrière-boutique de marchands de vin commencent à être commercialisées », précise l'historienne.

« Allez dans les faubourgs, chez les liquoristes, au Quartier Latin, à l’École Militaire, vous y verrez des ouvriers, des étudiants, des soldats, des employés, des oisifs, des chiffonniers, des gens de bonne et mauvaise vie occupés à ‘faire leur absinthe’. »

« Il s’agit souvent de contrefaçons qui peuvent se composer de produits toxiques et être colorées artificiellement. Les classes ouvrières se mettent à consommer massivement ces alcools empoisonnés ».

L’absinthe bas de gamme n’entame pourtant pas immédiatement la réputation de la liqueur. Sa popularité est telle qu’à la fin du XIXe, l’heure de l’apéritif est rebaptisée l’Heure verte ou encore « l’heure de l’absinthe ». De 17 heures à 19 heures, les Parisiens se rendent dans les cafés et chez les liquoristes pour siroter une fée verte.

Frederic Christol Absinthe
Affiche de Frédéric Christol (1910). Image via Wikimedia.

Alfred Delvau écrit dans son Histoire anecdotique des cafés et cabarets (1862) : « Traversez un jour d’été, vers cinq heures, sur l’impériale de l’omnibus, la ligne des boulevards, de la Madeleine à la Bastille, et vous verrez tout Paris, assis à la porte des cafés, prenant son absinthe. »

« Allez dans les faubourgs, chez les liquoristes, au Quartier Latin, à l’École Militaire, vous y verrez des ouvriers, des étudiants, des soldats, des employés, des oisifs, des chiffonniers, des gens de bonne et mauvaise vie occupés à ‘faire leur absinthe’ ».

De boisson chic réservée à une élite, l’absinthe devient le symbole des ravages de l’alcoolisme dans les couches les plus populaires de la société.

L’absinthe est aussi bien consommée à Paris que dans les régions du Doubs et du Jura, où elle est née. La ville de Marseille détiendra longtemps le record de consommation avec une moyenne de 3 litres d’absinthe pure bue par habitant et par an, comme le précise Marie-Claude Delahaye dans Grandeur et décadence de la fée verte, un article publié dans la revue spécialisée Histoire, économie et Société (1988).

La consommation de l’absinthe atteint son apogée en 1878. La fée verte est alors moins chère que le vin qui, attaqué par le mildiou, connaît une crise l’obligeant à augmenter ses prix. Mais le succès de la fée verte a revers : la prolifération des « mauvaises absinthes » qui finira par mener la liqueur à sa perte.

De boisson chic réservée à une élite, l’absinthe devient le symbole des ravages de l’alcoolisme dans les couches les plus populaires de la société. Une bonne raison pour les ligues anti-alcooliques et les vignerons de s’unir pour faire de la fée verte l’ennemi commun à abattre. Ils arrivent à leurs fins en 1915, date de l’interdiction de sa consommation sur le sol français.

Affiche Absinthe Fin
Affiche critiquant l'interdiction de l'absinthe en Suisse d'Albert Gantner (1910). Image via Wikimedia.

Le Musée de l'Absinthe, 44 rue Callé 95420 Auvers-sur-Oise. Le musée, qui fête ses 25 ans en juin, est ouvert tous les week-ends de 13h30 à 18h de mi-mars à fin octobre.

L'Absinthe : son histoire : Marie-Claude Delahaye, éd. du Musée de l'Absinthe, 2001.


MUNCHIES est aussi sur Instagram, Facebook, Twitter et Flipboard