Mort aux partis politiques !

On a relu Simone Weil afin de comprendre pourquoi il vaudrait mieux supprimer ces grandes machines pour sauver la pensée.

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09 juin 2017, 5:00am

Après avoir consacré les primaires comme mode d'organisation défendu par les deux grands partis de gouvernement français – le Parti socialiste (PS) et les Républicains –, la présidentielle de 2017 aura rebattu les cartes de façon significative, en désignant comme vainqueurs Emmanuel Macron et son très jeune mouvement, En marche !. Un brouillard s'est abattu sur la scène politique hexagonale. D'un côté, les primaires ont l'air de s'être installées dans le processus démocratique ; de l'autre, les deux principaux partis de gouvernement ont été évincés du second tour de l'élection la plus importante du pays – après avoir eu recours à ces mêmes primaires, contrairement aux deux partis ayant atteint le second tour. D'un côté, Emmanuel Macron, nouveau visage de la politique, est fréquemment présenté comme celui qui va bousculer les codes ; de l'autre, il symbolise parfaitement le « milieu de l'omelette » telle que la décrivait Alain Juppé, c'est-à-dire la réunion de la gauche et de la droite « raisonnables », face aux « extrêmes qui n'ont rien compris au monde ».

Difficile, pour le moment, de tirer des conclusions sur le rôle qu'auront à jouer, dans le futur, les partis politiques. Mais une constante demeure : ces emblèmes de la démocratie représentative ne sont pas aimés. En accumulant scandales financiers, « petits arrangements » et manipulations en tout genre – et ce jusqu'à récemment, lors des primaires du PS –, les partis politiques ont vu la confiance des citoyens s'éroder et leurs militants déserter. Alors que La France insoumise et En Marche ! semblent relever d'une logique quelque peu différente de celle des partis traditionnels, peut-être est-il temps de tirer définitivement un trait sur ces organisations. C'est ce que proposait Simone Weil dès 1940, dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques. L'ouvrage, qui s'accompagne d'un avant-propos de Jacques Julliard, d'une préface d'André Breton et d'une postface d'Alain, vient d'être réédité aux éditions Climats-Flammarion. Ce petit essai est un bijou de radicalité, qui tient à prendre le mal que constituent les partis à la racine. En effet, pour la philosophe, les partis politiques sont ontologiquement mauvais : ce sont « des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice ».

Celle que le directeur de l'École normale supérieure, où elle étudiait, surnommait la « Vierge rouge », fait reposer sa critique sur trois points. Les partis sont d'abord des « machines à fabriquer de la passion collective », c'est-à-dire des structures qui usent de propagande pour « persuader et non pas [pour] communiquer de la lumière. […] Aucun n'est audacieux dans le mensonge au point d'affirmer qu'il entreprend l'éducation du public. » Ils sont ensuite construits « de manière à exercer de la pression collective sur la pensée de chacun des membres » : au nom du rassemblement, chacun doit se soumettre à la majorité, contre la diversité des idées. Les divergences sont interdites et les membres sont contraints à penser comme un seul homme, parfois contre eux-mêmes. Enfin, ces structures, en privilégiant « leur propre croissance, et cela sans aucune limite », confondent moyens et fin. En plus de vouloir voir ses membres se multiplier à l'infini, le parti veut conquérir le pouvoir de toutes les façons et à tous les échelons, et le conserver le plus longtemps possible. Dès lors, le parti ne vise plus le bien public : « La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. […] On ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion du bien. »

« Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration », assène l'ancienne disciple d'Alain au lycée Henri-IV. Pour un esprit libre comme celui de Simone Weil, qu'on retrouvera tantôt dans la colonne Durruti contre le régime franquiste dans l'Espagne de 1936, tantôt à Londres en 1942 dans les services de la France libre, abandonner son libre arbitre à la machine à écraser la pensée qu'est le parti politique relève de la trahison et, plus grave encore, du mensonge à soi-même. Et Simone Weil de déplorer que « les institutions qui déterminent le jeu de la vie publique influencent toujours dans un pays la totalité de la pensée, à cause du prestige du pouvoir ». Comme une maladie infectieuse, la logique partisane a contaminé les esprits de tout un chacun : « On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu'en prenant position "pour" ou "contre" une opinion. » Contre la réduction de la politique à la logique partisane qui empêche le débat et la réflexion, contre l'avilissement de la pensée réduite au parti pris, contre « cette lèpre qui nous tue », une seule conclusion s'impose : la suppression des partis politiques.


« La fin d'un parti politique est chose vague et irréelle. Si elle était réelle, elle exigerait un très grand effort d'attention, car une conception du bien public n'est pas chose facile à penser. L'existence du parti est palpable, évidente, et n'exige aucun effort pour être reconnue. Il est ainsi inévitable que le parti soit à lui-même sa propre fin.
Il y a dès lors idolâtrie, car Dieu seul est légitimement une fin pour soi-même.
La transition est facile. On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pour que le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe est qu'il possède une large quantité de pouvoir.
Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. Le parti se trouve en fait, dans un état continuel d'impuissance, qu'il attribue toujours à l'insuffisance du pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites.
Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. C'est précisément parce que la conception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sans réalité, qu'elle impose la recherche de la puissance totale. Toute réalité implique par elle-même une limite. Ce qui n'existe pas du tout n'est jamais limitable. »

Extrait de la Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil, rééditée en mars 2017 par Climats-Flammarion.

Ludivine est sur Twitter.

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