Au cœur de l'entreprise qui recrutait uniquement des furries

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Au cœur de l'entreprise qui recrutait uniquement des furries

La vie était quand même plus belle dans les années 90.

Seth Morabito ne s'attendait pas à décrocher le boulot de ses rêves le jour où il s'est rendu à la ConFurence 7 déguisé en animal à fourrure. Il était alors jeune diplômé d'informatique, et s'identifiait comme un raton-laveur. Quand il a vu la publicité Unix destinée aux sympathisants furries à l'arrière du flyer de la conférence, il s'est dit que c'était là l'opportunité de rencontrer des gens partageant ses deux principaux centres d'intérêt : l'informatique et l'anthropomorphisme. La pub mentionnait une société de conseil de la Silicon Valley, Taos, qui était alors en pleine campagne de recrutement.

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Nous étions en 1996, à l'aube de l'explosion de la bulle Internet.

Morabito a désormais 43 ans, il est développeur et il vit dans le Connecticut. Son alter-ego furry s'appelle Tilton.

"Je me suis dit qu'une boite qui faisait la promotion de la communauté furry était forcément sympathique, et que ça devait être chouette de bosser là-bas. Je connaissais déjà plutôt bien Unix et j'étais formé en administration des systèmes, alors je leur ai envoyé une candidature spontanée par mail et j'ai attendu", m'explique Morabito par téléphone.

"Je me rappelle qu'elle a débarqué dans mon box en courant. Elle a crié 'Christine, il faut absolument qu'on contacte tous ces furries'."

Quelques mois auparavant, Cindy Lee Smith, directrice RH chez Taos, avait remarqué un point commun notable entre les CV qui lui étaient parvenus au cours des derniers mois. De nombreux candidats avaient noté "anthropomorphisme" dans la liste de leurs centres d'intérêts. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Sa collègue d'alors, Christine Hyung-Oak, se souvient du moment précis où les deux femmes ont découvert que le furrydom était une mine d'or pour le recrutement, puisqu'on y trouvait pour l'essentiel des petits génies de la tech, bosseurs et inspirés. "Je me rappelle qu'elle a débarqué dans mon box en courant. Elle a crié 'Christine, il faut absolument qu'on contacte tous ces furries' ! C'était hilarant."

À l'époque, rejoindre des communautés alternatives sur le web et communiquer avec des personnes du monde entier nécessitait d'avoir ses propres serveurs et forums de discussion. Pour créer un univers commun, les furries étaient souvent obligés de naviguer sur des serveurs telnet appelés MUCK, pour Multi User Created Kingdoms.

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"La gestion de serveurs telnet était une sorte de compétence secondaire développée par les gens qui aimaient les forums", explique Lee. "À l'époque, personne ne créait de sites Web. Si vous vouliez un site Web, vous le faisiez vous-même. Si vous vouliez un serveur de discussion, il fallait également le fabriquer à partir de rien."

La Silicon Valley, elle aussi, était différente de ce qu'elle est aujourd'hui : trouver des administrateurs système et des développeurs de talent était un véritable défi pour les recruteurs. Il ne suffisait pas de ratisser les listes des diplômés de Stanford et de Berkeley : l'industrie était en pleine mutation. Le temps des gros ordinateurs centraux était terminé, et on cherchait désormais des informaticiens capables d'assurer la transition vers l'informatique de consommation courante. Le PC de bureau allait connaître un essor brutal, et l'industrie était avide de savoirs-faire spécifiques que beaucoup de jeunes diplômés n'avaient pas à l'époque.

"Si vous vous pointez chez la RH déguisé en suricate, il y a de grandes chances que vous n'obteniez pas le poste."

"Les choses sont très différentes aujourd'hui", explique Morabito. "Le geek des années 90 s'est transformé en mec cool et branché, et les bizarreries charmantes qui infusaient dans la culture informatique de l'époque se sont perdues entre temps. L'informatique est désormais un secteur mainstream, qui a du mal à accepter les gens qui ne rentrent pas dans le moule."

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Les recruteurs de Taos, eux, ne craignaient pas les excentricités des uns et des autres. "À l'époque, mon raisonnement était très simple. Il y avait plusieurs milliers d'administrateurs systèmes à Los Angeles, et il me fallait les meilleurs", a déclaré Smith. Elle et sa collègue ont élaboré un plan diabolique qui consistait à sponsoriser la ConFurence, en déboursant 300-500$ pour le placement publicitaire. Smith a déclaré que la boite avait recruté environ 40 personnes avec cette tactique, et surtout, qu'elle avait construit un formidable réseau professionnel étroitement lié à la communauté furry.

En-dehors de Taos, certaines entreprises recrutaient elles aussi des furries de manière ponctuelle. On peut citer Sun Microsystems, Netscape et Electronic Arts, par exemple. Cependant, ces individus n'étaient pas toujours très bien acceptés et intégrés au sein de leur lieu de travail. "Si vous vous pointez chez la RH déguisé en suricate, il y a de grandes chances que vous n'obteniez pas le poste", explique Lee. "Chez nous, les employés trouvaient de la bienveillance et une attitude positive."

Évidemment, l'ouverture d'esprit et les bons sentiments n'ont pas émergé chez Taos comme par miracle : cette technique de recrutement alternative faisait partie intégrante d'une stratégie réfléchie qui consistait à recruter de nouveaux talents à tout prix, quel qu'en soit le coût. Or, la prise de risque des RH était finalement très limitée ici dans la mesure où les administrateurs système n'interagissaient jamais avec les clients. Ils pouvaient bien porter des oreilles et une queue au bureau, le top management n'en avait rien à faire.

Plus de 20 ans après la ConFurence de 1996, Morabito est propriétaire de sa propre boite, et Lee est un auteur publié. Smith bosse toujours dans le recrutement - elle déplore le fait que les talents exceptionnels sont devenus plus rares. Selon elle, ils n'ont jamais le niveau d'originalité et d'indépendance d'esprit qui caractérisaient les pionniers bizarroïdes de la Silicon Valley d'antan.

"Je fais toujours le même taf, rien n'a changé", explique Smith en riant. "Hélas, les furries se sont raréfiés. Selon mon expérience, ce sont généralement d'excellents employés et des gens très gentils. Aujourd'hui, la vie personnelle des personnes est de moins en moins affichée sur leur lieu de travail. Parfois, je me dis que c'est dommage."