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Santé

Ma santé mentale s’est améliorée depuis la révolution

J’ai parlé à des manifestants libanais d’un effet surprise de la lutte pour notre futur.

par Aya Abi Heider; illustrations ألكسندرا حلو
03 Décembre 2019, 8:55am

Le Liban est en révolte depuis plus d'un mois. Presque chaque jour, des centaines de milliers de gens descendent dans les rues pour protester contre la corruption et l’incompétence du gouvernement. Tout a commencé le 17 octobre à Beyrouth lorsque des centaines de personnes se sont insurgés contre l'augmentation des taxes. Le coût de la vie dans ce petit pays du Moyen-Orient est déjà élevé comparé à la moyenne des salaires. Du coup, quand le gouvernement a essayé d’imposer des taxes à des services gratuits comme WhatsApp, les Libanais sont descendus dans les rues.

Maintenant, le mouvement s’est transformé en révolution nationale. Scandant des slogans comme « Tous, signifie tous ! », les Libanais de différents groupes religieux luttent pour changer de gouvernement. Il y a déjà eu des conséquences majeures comme l’abandon de l’augmentation des taxes et la démission du Premier ministre Saad Hariri. Mais cela ne suffit pas au peuple. Il exige une révision complète du système politique actuel et que le nouveau gouvernement résolve la crise financière du pays et améliore les conditions de vie des habitants.

J’ai participé à la première manifestation avec ma sœur et un ami. On a marché pour bloquer un des axes principaux de la ville, les femmes à l’avant pour protéger les participants de la brutalité policière. Depuis, je manifeste tous les jours et j’ai remarqué un effet secondaire de la révolution auquel je ne m’attendais pas. Ma santé mentale s’est beaucoup améliorée. Ma dépression, mon anxiété et mes sautes d’humeur ne m’atteignent pas autant qu’avant. D’habitude, je pleure souvent, mais depuis le début de la révolution, je n’ai pleuré qu’une seule fois : quand la police a fait un raid sur la place de Riad El-Solh à Beyrouth.

Il y a beaucoup de jeunes qui participent à la révolution : ils bloquent les routes, tout sourire, en chantant et dansant malgré les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc. Le sentiment collectif d’euphorie se ressent dans les slogans des manifestants et sur les murs de la ville. Des graffitis pour les droits des femmes et des LGBTQ+ sont apparu un peu partout dans Beyrouth.

Protests in Beirut

Manifestations à Beyrouth. Photo : Aya Abi Heider

« Il y a un sentiment de bonheur, on n'est pas là pour déprimer ou être triste, a dit Salwa, 22 ans. On a tous un but commun, c’est de renverser le régime. » Je l’ai rencontrée le premier jour des manifestations et depuis je la vois tous les jours au Ring bridge et sur la place Riad El-Solh. Salwa voyait un psychiatre pour sa dépression et ses crises de panique régulières. Depuis qu’elle est engagée dans les manifestations, elle dit se sentir mieux. « Je voyais mes amis tous les jours, j’ai commencé à m’ouvrir à de nouvelles personnes sans peur ou timidité, ce qui est nouveau pour moi », explique-t-elle.

Est-ce que la révolution peut vraiment soigner les problèmes mentaux ? Ce n’est pas l’avis du docteur Khaled Nasr, psychologue spécialisé dans les traumas. « La dépression est une maladie psychologique qui ne peut pas disparaître simplement en participant à des manifestations, clarifie-t-il. Quand on est en dépression, on essaie généralement d’éviter les interactions sociales. Mais si quelqu’un broie du noir, le sentiment de soutien, d’espoir et d’avoir un but commun peut certainement lui faire du bien. »

« Depuis que j’ai commencé à manifester, je ne veux plus partir » – Julia

Le Liban a une histoire de conflits sanglants dont il ne s’est pas encore complètement remis. Entre 1975 et 1990, une guerre civile a éclaté entre les 18 groupes religieux qui coexistent dans le pays et leurs alliés internationaux dans la région. Tout s’est terminé par une trêve mais depuis, plusieurs conflits ont éclaté entre le Liban et Israël, surtout à la frontière entre les deux pays. La guerre a gravement endommagé les infrastructures du Liban et le pays n’est pas capable de produire de l’électricité 24h/24. Chaque jour, le courant est coupé pendant trois heures dans la capitale et jusqu’à 12 heures dans certains villages.

Les gens n’ont pas accès à l’eau potable chez eux parce que la mauvaise gestion des déchets a pollué la mer et les cours d’eau. Les familles riches s’enrichissent en rénovant des logements et ainsi en faire des propriétés hors de prix qui agrandissent les inégalités. La plupart des universités sont privées et leurs frais d’inscription trop élevés, le chômage stagne à environ 25 % et il y a peu d’opportunités d’emploi pour les diplômés. C’est pourquoi la grande majorité des Libanais ne veut pas rester au Liban. La diaspora compte 15 millions de citoyens, dont plus de 35 000 en France, avec seulement 4,6 millions de Libanais au Liban. Le reste de la population, environ 1,5 million, est constitué de réfugiés palestiniens et syriens.

Les années d’agitation et d’incertitude ont aussi eu des conséquences sur la santé mentale de la population. L’organisation à but non lucratif Embrace Lebanon est la seule dans le pays à proposer un soutien émotionnel et à faire de la prévention contre le suicide grâce à une ligne téléphonique. Selon leurs estimations, un Libanais sur quatre a eu des troubles mentaux à un moment donné dans sa vie. « Je voyais un psychologue régulièrement parce que j’étais en dépression », dit Julia, designer graphique de 27 ans. Elle nous confie que les manifestations lui ont donné espoir en un véritable changement et elle a pris des congés sans solde pour y participer. « C’est la première fois que je sens que c’est vraiment notre pays », souffle-t-elle. Avant, elle s’était mis en tête de quitter le Liban et avait déposé plusieurs demandes de visa. « Mais depuis que j’ai commencé à manifester, je ne veux plus partir », conclut-elle.

Protester with a Lebanese Flag

Jeunes manifestants avec un drapeau libanais. Photo : Aya Abi Heider

Mon meilleur ami, Ali, 27 ans, est créateur de contenu. Avant la révolution, il m’avait dit qu’il n’avait vraiment de but dans la vie. Mais, depuis que nous avons rejoint les manifestations, j’ai remarqué que nos conversations n’étaient plus les mêmes. On est plus là, à traîner et à se morfondre sur nos échecs amoureux. On parle de trucs importants, comme la politique et l’économie. La révolution a créé un espace pour la discussion. Tous les jours, des professeurs, avocats, économistes, journalistes et citoyens ordinaires se retrouvent pour discuter des objectifs politiques et économiques du pays. « C’est la meilleure période de ma vie », s’exclame Rafi, 26 ans, qui travaille dans l’audiovisuel. Il a eu une dépression et des pensées suicidaires le mois dernier, mais me déclare qu’il se sent mieux depuis la révolution. « Pas un jour ne passe » sans qu’il ne se souvienne qu’il a failli mettre fin à ses jours. Bien-sûr, il n’est pas complètement guéri de sa dépression mais il se sent « plus connecté » aux gens qui l’entourent.

Hassan, 30 ans, vient de Khandaq al-Ghamiq, quartier chiite de Beyrouth. Il lutte pour trouver un travail et m’a raconté qu’il se droguait avec ses amis pour atténuer son sentiment de vide. Mais maintenant, il croit qu’« on n’a pas le temps de traîner à rien faire. Il y a plus important. » J’ai rencontré Hassan à l’entrée de son quartier, regardant les gens bloquer les rues. « Je n’ai jamais vu la ville de Beyrouth si belle et unie, lance-t-il. Je veux renverser tous les présidents et les dirigeants qui contrôlent nos vies. »

Mêmes les Libanais à l’étranger reconsidèrent leur départ. Mon amie Mannal, 23 ans, est brusquement partie au Royaume-Uni un mois avant la révolution. Elle m’a dit qu’elle avait organisé une petite manifestation avec ses amis libanais pour soutenir la communauté à distance. « Je suis où j’ai toujours rêvé d’être, en master dans une bonne université. Mais, je n’arrive pas me concentrer sur mes études », m’avoue-t-elle. « Je suis à Manchester mais mon cœur, mon esprit et mon âme sont à Beyrouth. »

Je reste optimiste pour cette révolution, surtout depuis que quatre demandes ont abouti. Mais maintenant, la phase d’euphorie est finie et je me m’inquiète pour la suite. « Malgré nos sentiments d’espoir et de bonheur, nous sommes conscients qu’il sera difficile d’arriver à nos fins, dit Julia. Mais que nous arrivions à réformer le pays ou non, je crois que nous, les jeunes, on a déjà gagné. On ne peut pas faire machine arrière. »

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