Opinion

Avoir fondé WikiLeaks ne donne à Julian Assange aucune immunité

Il a aussi évité deux accusations d’agression sexuelle.
16.4.19
Avoir fondé WikiLeaks ne donne à Julian Assange aucune immunité
Julian Assange prenant la parole sur le balcon de l’ambassade de l’Équateur à Londres en mai 2017. Photo : dpa Picture-Alliance, Alamy

L'article original a été publié sur VICE Royaume-Uni.

En juillet 2007, des militaires américains à bord de deux hélicoptères ont tué une dizaine de personnes en banlieue de Bagdad, en Irak. Deux enfants ont aussi été blessés. Les États-Unis ont d’abord affirmé que les Irakiens tués étaient des insurgés. En fait, c’étaient des innocents. Deux d’entre eux étaient des employés de l’agence de nouvelles Reuters.

Publicité

L’armée américaine a elle-même jugé qu’aucune faute n’avait été commise. Mais, en avril 2010, WikiLeaks a fait circuler une vidéo de l’attaque, fournie par Chelsea Manning, qui était alors analyste militaire. C’était la révélation la plus percutante jusque-là de WikiLeaks, fondé en 2006.

WikiLeaks a commencé à travailler avec des médias du monde entier, et on voyait son fondateur, Julian Assange dans les salles de rédaction de Londres, vêtu d’un complet en lin et coiffé d’un panama. S’il est devenu complexe de séparer l’homme de la mission de WikiLeaks, c’est que l’Australien à la chevelure argentée y a œuvré : pour lui, WikiLeaks, c’est Julian Assange, et Julian Assange est WikiLeaks. Les deux avaient une mission monumentale : tout révéler au grand jour, qu’importe les conséquences.

Julian Assange avait le vent dans les voiles, mais les ennuis n’allaient pas tarder. En novembre 2010, un procureur suédois a obtenu l’émission d’un mandat d’arrêt européen contre lui : deux Suédoises ont allégué qu’il les a violées. Julian Assange a nié, mais c’était le début d’une réaction en chaîne qui l’a conduit à demander asile à l’ambassade de l’Équateur à Londres, où il s’est volontairement emprisonné pour ne pas faire face à la justice. En 2017, les accusations ont été finalement abandonnées, les procureurs suédois affirmant que toutes les possibilités de poursuivre l’enquête avaient été épuisées.

Le documentaire de Laura Poitras sur Julian Assange, Risk, donne un aperçu révélateur de l’homme. Dans la première moitié du documentaire, un spécialiste des médias lui donne des conseils : il lui recommande d’être moins offensif dans ses déclarations publiques à propos des deux Suédoises. Plutôt que de chercher à les discréditer, il l’incite à reconnaître que les accusations d’agression sexuelle doivent être prises au sérieux, tout en clamant son innocence.

Publicité

Julian Assange dit qu’il comprend. Puis il dit ensuite que tout ça, c’est un complot de féministes radicales, que les deux Suédoises font équipe contre lui, que c’est une machination abjecte. Il ajoute qu’il le sait, mais que, bien sûr, il ne le déclarera jamais publiquement. Et il en rajoute, lançant ce qui semble être pour lui une preuve de sa théorie, à savoir que l’une d’elles « a ouvert une boîte de nuit pour lesbiennes à Gothenburg ». Son avocate est sans mots.

À un autre moment du documentaire, il dit à Laura Poitras qu’un véritable procès serait très, très difficile pour ces femmes. « Elles seraient méprisées par un large segment de la population mondiale, alors je ne pense pas qu’il soit dans leur intérêt de procéder de cette façon. » Il suggère ensuite de conclure un accord avec elles, dans lequel il leur ferait ses excuses pour ce qu’il a fait ou n’a pas fait… qui les a blessées. L’hésitation avant « qui les a blessées » est inquiétante.

On perçoit dans l’hypothèse de Julian Assange sa misogynie. Il déplore qu’elles soient deux, parce que, s’il n’y en avait qu’une, elle pourrait n’être dans l’esprit du public qu’une « mauvaise femme ».

Il sait par ailleurs qu’il peut compter sur une armée de trolls prêts à prendre sa défense et que, grâce à son image de héros qui propage la vérité, les accusations pourront être vues comme un complot américain visant à le faire tomber.

Publicité

La réalisatrice du documentaire en vient à ne plus pouvoir ignorer les contradictions. Elles font partie de son histoire personnelle. Il y a d’un côté Julian Assange, l’homme, avec sa paranoïa, son amertume, son désir de rendre publique toute l’information du monde en dépit des conséquences pour des personnes innocentes, sa misogynie, et il y a de l’autre côté, WikiLeaks, et la source de vérité contre le pouvoir qu’il a déjà représentée.

Par contre, les autorités des divers pays qui s’acharnent contre lui ne sont pas pour autant dignes de louanges. Il y avait un côté grotesquement prévisible quand le sénateur démocrate Joe Manchin a affirmé que Julian Assange était « notre propriété ». L’establishment américain le déteste furieusement. Mais si les États-Unis exigent qu’il soit extradé, ce n’est pas en raison des agressions sexuelles alléguées, mais pour complot de piratage informatique. Des accusations que plusieurs journalistes américains ont critiquées.

Quand Donald Trump n’était encore que le candidat républicain à la présidence des États-Unis, il a encensé Julian Assange, parce que la divulgation par WikiLeaks des courriels de John Podesta, alors responsable de la campagne électorale de Hillary Clinton, lui a donné matière à salir la réputation de son opposante. Il a lancé à la foule : « J’aime WikiLeaks », et a parlé publiquement de ces courriels divulgués plus de 100 fois dans le dernier mois de campagne.

Publicité

Sean Hannity de Fox News a vanté Julian Assange, tout comme l’ancien « grand sorcier » du Ku Klux Klan, David Duke. L’extrême droite a considéré Julian Assange comme un héros.

Il a alors semblé que l’improbable triomphe du magnat de l’immobilier et vedette de téléréalité pouvait mener à un sursis pour l’homme qui était une cible de l’administration Obama et de l’armée américaine. Cependant, Julian Assange a toujours su que Donald Trump était imprévisible et que, quoi qu’il allait arriver à l’élection de 2016, il resterait l’ennemi de Washington.

Pour plus d'articles comme celui-ci, inscrivez-vous à notre infolettre.

À son arrestation la semaine dernière, on a vu un Julian Assange avec barbe et cheveux longs qui lui donnaient un air de Saddam Hussein capturé, tenant entre ses mains le livre History of the National Security State de Gore Vidal. Et la nature de cette arrestation en a poussé beaucoup à prendre de nouveau sa défense.

Pourtant, Julian Assange est un homme paranoïaque et mégalomane qui a esquivé des accusations d’agression sexuelle. Peut-être parviendra-t-on à faire la distinction entre lui, d’une part, et d’autre part, la nécessité de protéger les lanceurs d’alertes et de faire connaître les crimes les plus sombres et secrets commis par ceux qui nous dirigent.