Culture

En Indonésie, sept familles vivent dans un village « maudit »

Les habitants de Pitu croient que leur terre est sacrée et que seuls leurs descendants directs ont le droit d’y résider. Pour les autres, c'est la mort assurée.

par Titah AW; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
19 Juillet 2019, 7:34am

UNE HABITANTE DU VILLAGE ISOLÉ DE PITU. TOUTES LES PHOTOS SONT DE UMAR WICAKSONO

Brian Amanda, 16 ans, est le seul adolescent de Pitu, un petit village situé sur le versant oriental du volcan en sommeil Nglanggeran de Yogyakarta, à 740 mètres au-dessus du niveau de la mer. Chaque matin, il descend le volcan pour aller à l'école et traîner avec ses amis. Chaque après-midi, il le remonte pour rentrer chez lui. Malgré l'effort, il dit qu'il aime y vivre.

On dit que Pitu est une terre mystique. La réglementation traditionnelle et les croyances sacrées stipulent que seulement sept familles peuvent y vivre à la fois. Alors que le pic ouest de Nglanggeran attire des centaines de milliers de touristes par an, seule une poignée d'entre eux emprunte les routes dangereuses qui mènent jusqu’à Pitu. Du pied de la montagne, il faut compter environ une demi-heure à moto. Le trajet se fait le long de routes sinueuses qui, à l'occasion, passent du ciment aux rochers.

Les sept familles de Pitu sont dispersées sur un terrain escarpé de sept hectares et leurs maisons sont éloignées les unes des autres. La plupart des habitants sont parents et descendent du fondateur du village, Eyang Iro Kromo.

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Les maisons, vues depuis le sommet du volcan Nglanggeran à Yogyakarta.

Redjo Dimulyo a 102 ans. Il est le plus vieil habitant et le détenteur des clés du village. Il explique que Pitu a été fondée dans les années 1400 par Eyang Iro Kromo. Ce dernier aurait été choisi pour garder un bijou de famille trouvé dans un arbre appelé Kinah Gadung Wulung. L'objet serait si puissant qu’il n’est pas donné à tout le monde de le protéger. En échange de ses services, Eyang Iro Kromo a reçu ce terrain pour le transmettre à ses descendants. Redjo est son arrière-petit-fils.

La maison de Redjo se trouve près de l'ancien site de sépulture où tous les résidents de Pitu ont été enterrés. Quand je l’interroge sur la règle des sept familles vivant ici à la fois, il m’explique que si la tradition de la propriété des terres n'est pas respectée, le prix à payer est la mort. « Pitu est sacré et la terre est dangereuse. Si vous voulez vivre ici, allez-y, personne ne vous en empêche. Mais on vous a prévenu, tout le monde n’en est pas capable. »

Un jour, pendant le règne du sultan Hamengkubuwono IX, un ecclésiastique est arrivé et a fait valoir que la terre appartenait à l'État et qu'il était libre de l'habiter. Redjo se souvient : « Il voulait y installer sa famille, la huitième, et je l'ai averti que c'était contre notre coutume, mais il était persévérant. Avant même qu'il n'ait pu finir de construire sa maison, il est mort de causes inconnues. » Selon Redjo, ce n'était qu'une des nombreuses morts mystérieuses qui ont frappé des étrangers. En conséquence, pendant quarante ans, personne n'a osé s'installer à Pitu.

Bien que les origines de ce mysticisme ne soient pas claires, Redjo pense que cela vient de l'enseignement coranique qui veut qu'il existe sept univers. Il croit que son village est le point central de l'univers et que son équilibre doit être maintenu. Bien que l'équilibre soit mystique, il est également observable dans l'écosystème riche et largement intact du village. Chaque famille de Pitu vit sur environ un hectare et les propriétés sont envahies de verdure. La zone est exempte de pollution environnementale et sonore. Les habitants dépendent de l'agriculture, ce qui donne à l’air de Pitu une sensation de fraîcheur et de fertilité.

Bien qu'il reste toujours sept familles, la population réelle du village fluctue. À l’heure actuelle, une trentaine de personnes vivent ici. Redjo vit avec son fils cadet Surono, 35 ans, et sa famille. Sur ses 16 enfants, Surono est le seul à avoir choisi de rester à Pitu et d'y fonder une famille. « C'est comme si c'était prédéterminé. Si vous avez beaucoup d'enfants, seuls un ou deux d'entre eux resteront ici. »

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Le site de sépulture.

La seule façon pour les étrangers de rejoindre la communauté de Pitu est d'épouser l'un des habitants. C'est ce qu'a fait le nouveau Dalino. Il a quitté le kabupaten de Klaten, dans la province du Java central, pour s'installer à Pitu en 1978 après avoir épousé une parente de Redjo. En tant que résident non autochtone, il ne commente pas beaucoup les aspects mystiques du village. De son point de vue, la raison pour laquelle seulement sept familles y vivent est simple : « L'accès est trop difficile, surtout sous la pluie où le sentier devient très boueux. Lorsque j'ai emménagé ici pour la première fois, les résidents avaient du mal à récolter leurs cultures à cause des singes. C'était une période de difficultés économiques. » L'accès était en effet un défi. Les résidents devaient se déplacer à pied avant que la route ne soit asphaltée en 1999.

Bien qu'il ait rejoint la communauté sur le tard, Dalino est maintenant chargé de l'entretien du Telaga Guyangan, un des lacs sacrés qui servait jadis d'approvisionnement en eau aux habitants de Pitu. Beaucoup croient que les dieux et les déesses utilisaient l'eau pour laver leurs chevaux volants. « Certains les ont vus. Ils ont dit que les chevaux étaient perchés sur les rochers de l'autre côté du petit lac », dit Dalino. Le lac est maintenant consacré à la riziculture et un puits situé sous un figuier des banians fournit de l'eau. Chaque jour, les gens viennent mettent des offrandes à la racine de l'arbre.

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Redjo Dimulyo, le gardien des clés de Pitu, devant sa maison.

En se promenant, Dalino se plaint que la plupart des résidents sont âgés. « Après avoir obtenu leur diplôme, les jeunes d'ici décident généralement d'émigrer vers la ville », dit-il. Il espère que ses enfants resteront au village, même s'il sait que cela violerait la règle des sept familles. « Je leur construirai des maisons s'ils le veulent. Nous avons une vaste terre ici. C'est mieux que de vivre mal en ville. »

Brian est de ceux qui vont probablement partir. Malgré la beauté et l'histoire du village, après avoir terminé l'école, il aimerait « déménager en ville pour être plus près de la route principale, car tout est loin d'ici ».

« Cet endroit est charmant, et malheureusement personne d'autre ne peut rester ici. Mais encore une fois… Peut-être que cela doit changer. Nous devons obéir à la nature », dit Redjo.

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