Ce petit pays montagneux de la côte Adriatique, autrefois communiste, est le plus grand producteur de cannabis illégal en Europe. En 2017, la police albanaise a saisi 68 tonnes d'herbe, d'une valeur marchande d'environ 600 millions d'euros. Mais c'est la cocaïne qui élève l'Albanie au rang de narco-État. Au cours de la dernière décennie, des gangs albanais comme Hellbanianz sont devenus de grands acteurs dans le commerce lucratif de la cocaïne au Royaume-Uni et dans le reste de l'Europe. Ils se sont déjà fait un nom en vendant de la cocaïne très pure à des prix compétitifs et ont contribué à la demande croissante d'accessibilité et de pureté de la cocaïne en Europe depuis 2012. Les trafiquants albanais ont établi des réseaux d'approvisionnement depuis l'Amérique du Sud vers les grands ports européens, notamment en Belgique et aux Pays-Bas.En février de l'année dernière, dans le port albanais de Durres, la police a saisi 613 kg de cocaïne dissimulés dans une cargaison de bananes en provenance de la Colombie. Parallèlement, le nombre de criminels présumés d'origine albanaise tués en Amérique du Sud a augmenté. En 2017, Remzi Azemi, un Albanais kosovar et présumé trafiquant de cocaïne, a été assassiné par un cartel alors qu'il voyageait avec sa famille dans un véhicule blindé à Guayaqil, Équateur. Un an plus tôt, Ilir Hidri, un autre Albanais soupçonné d'être impliqué dans le trafic de drogue, avait été tué dans la même ville.« Aujourd'hui, on a l'impression générale que personne ne peut gagner des élections sans le soutien de ces groupes mafieux » – Afrim Krasniqi, directeur de l'Institut albanais d'études politiques
Des manifestants fuient les gaz lacrymogènes à Tirana, en Albanie, lors des manifestations de février appelant à la démission du Premier ministre pour corruption. Photo : GENT SHKULLAKU/AFP/Getty Images
La police grecque est sur les traces de Balili depuis une dizaine d'années. Mais chaque fois qu'elle semble faire des progrès, elle se heurte à un obstacle au sein des autorités albanaises. En mai 2016, la police grecque a arrêté douze membres du gang de Balili et saisi près de 700 kg de marijuana, le résultat d'une opération de surveillance de deux ans menée conjointement avec la DEA américaine. La police grecque a émis un mandat d'arrêt à l'encontre de Balili, mais la police albanaise a refusé d'en accuser réception. Au moment où les autorités albanaises ont finalement reconnu le mandat, Balili s’était « évaporé ».Trois mois après l'émission de son mandat d'arrêt, Balili aurait été photographié en train de faire la fête sur son yacht avec un haut responsable de la police, au large de la côte albanaise. Ce n'était pas un cas isolé : à l'époque, le visage souriant de Balili apparaissait régulièrement en arrière-plan des photos prises lors d'événements sociaux organisés par l'élite politique albanaise.Selon des responsables américains et grecs, la proximité de Balili avec la politique albanaise est la clé de son succès en tant que trafiquant de drogue. Dans un discours prononcé en 2016, l'ambassadeur des États-Unis en Albanie, Donald Lu, a déclaré : « Les hommes politiques de droite et de gauche écoutent les puissants intérêts des hommes d'affaires corrompus, des criminels et même des trafiquants de drogue. Comment expliquer, sinon, le fait que l'intouchable Klement Balili soit toujours en liberté ? ». Dans un autre discours prononcé en 2018, Lu a déclaré que le plus grand échec du gouvernement albanais au cours de son mandat de quatre ans a été son incapacité à arrêter Balili, qu'il a décrit comme « un puissant dirigeant du crime organisé ayant des liens politiques forts ».« Les hommes politiques de droite et de gauche écoutent les puissants intérêts des hommes d'affaires corrompus, des criminels et même des trafiquants de drogue » – Donald Lu, ambassadeur des Etats-Unis en Albanie entre 2015 et 2018
À première vue, Tirana est une ville en plein essor avec une vie nocturne animée. Beaucoup d'argent a été utilisé pour embellir les environs immédiats de deux hôtels internationaux où diplomates, hommes d'affaires étrangers et politiciens se rencontrent pour manger des clubs sandwichs, swiper sur Tinder et parler affaires. Bien qu'ils constituent la grande majorité de la population albanaise, les pauvres vivent dans les banlieues polluées de la capitale, où les maisons n'ont ni électricité, ni eau courante, ni fenêtres vitrées.La zone centrale de Blokku (« le bloc ») de Tirana, qui était réservée exclusivement aux responsables du Parti communiste jusqu'à la chute du régime en 1992, est maintenant le terrain de jeu de l'élite albanaise. Dans le Blokku, vos voisins sont soit des politiciens, soit des juges, soit des trafiquants. Les Mercedes rôdent tels des requins-tigres autour des bars dans lesquels des députés du Parlement boivent du champagne en regardant PornHub sur leur iPhone et en écoutant Dua Lipa et Notorious B.I.G. Ils sont loquaces, éméchés et souvent à un pas de la faillite. Bien que les taux de meurtres ne soient pas du tout comparables à ceux de l'Amérique du Sud ou de l'Amérique centrale, il arrive que quelqu'un sorte une arme et tire dans les airs, simplement parce qu'il le peut.« Les jeunes Albanais se sentent trompés par le gouvernement » – Rudina Hajdari, leader de l'opposition au Parlement albanais
Un policier albanais fouille un laboratoire clandestin de raffinage de cocaïne dans le village de Xibrake, près d'Elbasan, le 15 janvier 2015. Photo : AFP/Getty Images
