Que cherche à nous dire la B.O. de « Ami-Ami », nouvelle comédie générationnelle à la française ?

Que cherche à nous dire la B.O. de « Ami-Ami », nouvelle comédie générationnelle à la française ?

Qu'on tombe forcément amoureux en écoutant Juliette Armanet ? Que La Femme, c'est vraiment de la musique de déglingos ? Que le cinéma français a définitivement un souci avec les comédies ?
Marc-Aurèle Baly
Paris, France
17.1.18

« Ceci est une comédie romantique » : en plaçant une petite référence tarte à la crème à Magritte en tagline, la comédie française de la semaine Ami-Ami nous indique que la cible visée est cultivée mais-pas-trop (dans la moyenne, quoi), qu'elle est consciente d'elle-même et gère à peu près les histoires de renversement des stéréotypes de genres (c'est subtil, mais regardez l'affiche). Alors Ami-Ami, comédie romantique ? Sans doute. Ce qui est certain en revanche, c'est que c'est bel et bien un film fait par des pipes.

Le film coche toutes les cases du film français générationnel : on y suit un mec de 25 ans en CDD qui galère à trouver un appart', qui se demande s'il n'a pas envie de coucher avec sa meilleure pote avec qui il vient d'emménager et s'il veut vraiment rester avec sa nouvelle meuf – qui, soit dit au passage, est en tous points insupportable. On y entend des phrases telles que « L'amour, c'est quand même une belle carotte », « Tu peux pas résister à la puissance du quinoa », ou encore le déjà classique « Salut, enculé ! » , pour signifier à quel point les jeunes d'aujourd'hui sont vulgaires quand ils se disent bonjour – ou alors c'est pour nous montrer la sauvagerie des rapports sociaux de notre monde moderne, je n'ai pas encore bien saisi. Il y a aussi des mecs en bonnet en appartement, du saucisson qu'on mange comme un gros porc devant son laptop en matant Netflix (là je crois que ça traite en sous-texte de misère sexuelle), le temps qu'on passe sur Facebook en open space au lieu de travailler (attention, mise en abime), et les disquettes qu'on essaye de mettre aux agences immobilières quand on cherche un appart'.

D'ailleurs, je serais prêt à mettre n'importe quoi en jeu (eh ouais, moi aussi je galère) pour trouver n'importe qui en CDD ou « sans vrai boulot » (soit la situation sociale du faux couple en question) qui peut se payer un appart' comme ça à Paris aujourd'hui : il faudrait a minima être rentier, avoir touché une assurance-vie adressée par erreur à un châtelain en fin de race, ou tout simplement avoir tué ses propriétaires et squatté les lieux en attendant tranquillement que la police arrive pour pouvoir vivre dans le T3 que nos charmants tourtereaux arrivent à dégoter ici. Ce qui nous amène à cette question : de quelle génération parle-t-on au juste, dans ce film à la con ?

La musique d'Ami-Ami, ou plutôt la manière dont elle y est utilisée, permet en partie de répondre à ces (gros) traits de crayon sociologiques. Elle y agit comme un vernis, qui se craquèle lui-même lorsqu'on y prête un peu attention. Je vais pour cela m'appuyer sur trois exemples précis.

- Au début du film, le héros vient de vivre une rupture difficile et s'en remet lors d'une fête à son meilleur pote qui lui conseille d'aller niquer tout ce qui bouge, sinon sa « bite va tomber, gros ». On comprend alors que sous ses dehors de cador, l'ami est en fait un mec qui ne baise jamais, et l'histoire qu'il raconte, sans queue ni tête (ni mauvais jeu de mot de ma part), sur une prétendue conquête-bouchère qui ramène des têtes de veau à la maison, n'arrange rien. La scène se poursuit tout de même dans la joie et la bonne humeur, avec un morceau de La Femme qui passe à fond les ballons, et tout ce joyeux monde de s'en foutre plein la gueule avec un pogo de tous les diables pour oublier ses soucis. Une chaise, lancée dans l'euphorie du moment, vient ponctuer la séquence en même temps que les dernières notes de « Tatiana ». Le morceau des terreurs de Strasbourg-Saint-Denis agit donc ici comme exhausteur de goût de la déglingue parisienne en appartement.

- Alors que notre héros fait ses courses au supermarché avec sa meilleure copine et qu'ils s'amusent à se lancer leur caddie et leurs provisions à la gueule (comme tout un chacun lorsqu'il fait ses courses), la musique de Juliette Armanet retentit au Franprix. L'utilisation du morceau « À la folie » est alors diégétique : c'est celle qui sort des enceintes du magasin, les personnages n'y prêtent pas spécialement attention, mais le spectateur attentif peut y déceler un signe avant-coureur de la romance à venir à travers des paroles comme « ton corps contre mon corps ». D'ailleurs, notre héros empoté, nigaud comme il est, se casse la gueule sur sa future bien-aimée, entre le rayon des pâtes et celui des Kinder Country. Plus tard dans le film, la même chanson revient, mais cette fois le héros l'écoute de lui-même à travers son super casque Bose®. La musique est alors à la fois diégétique et extradiégétique, le spectateur entendant les notes du morceau grâce à un savoureux effet crescendo à mesure que notre couillon se rend compte qu'il laisse peut-être échapper à ce moment-là LA FEMME DE SA VIE.

- Alors que notre Casanova de la précarité n'arrive pas à avouer à sa petite amie qu'il vit en colocation avec sa meilleure amie, que cette dernière est jalouse et qu'il se sent obligé de mentir à la première pour protéger la seconde (à moins que ce ne soit l'inverse ?), il commence à user de stratagèmes tous plus zinzins les uns que les autres afin de cacher sa duplicité - pendant tout le film, on se demande d'ailleurs pourquoi il a besoin de cacher un truc aussi inoffensif que le fait de vivre avec sa pote, mais bon passons. Fatigué et usé, il décide alors d'opter pour l'option « battage de couilles » et se rend « en discothèque », où l'association de la musique et des shots de tequila paf fait péter tous les slips et la dernière dose de décence de notre Dom Juan du 19e. Complètement bourré, adepte de séances de frotti-frotta olé-olé avec sa meilleure pote et le regard vitreux-satisfait, il peut maintenant guincher sans décomplexer sur « Marie Louise », l'hymne synth-yéyé de FAIRE.

Je vais vous la faire courte : Ami-Ami n'est pas le film le plus antipathique qu'il nous ait été donné de voir cette année, mais les situations qu'il met en scène ne se passeraient jamais dans la vie réelle. Les gens dont il essaie de parler n'existent pas, et les contours qu'il trace semblent provenir du cerveau malade d'un communiquant qui aurait trop forcé sur de l'eau au concombre. La bande-son y agit comme révélateur des limites de ses croquis, et sonne aussi naturelle que les synchros d'une pub Bonduelle. En somme, disons qu'à l'image de sa musique, Ami-Ami se dégusterait très bien avec des haricots sans couleur et une bouteille de Pinot neutre.

Mais il y a autre chose. Le film met en exergue cette fâcheuse tendance du cinéma français à ne pas savoir quoi faire de son sujet, ou en tout cas de lui coller des morceaux-étiquettes sur le front au lieu d'essayer de lui adresser la parole lorsqu'il s'agit de socio-types qu'il ne côtoie pas directement. Là comme ça, j'ai pu dégager cinq grands traits caractéristiques du traitement de la musique dans ce qu'on peut considérer comme des films français générationnels.

1. Les produits manufacturés qui voudraient nous faire croire qu'ils s'adressent à quelqu'un alors qu'en fait non

Trocadero Bleu Citron, Bouge !, L'âge d'homme…maintenant ou jamais : franchement, qui se souvient de ces films-là ? Il y a une bonne raison à cela : chacun dans leur couloir, ce sont des trucs montés de toute pièce pour obéir à une mode du moment (ici la génération dance machine, là la montée en puissance du skateboard, plus loin le retour en grâce en librairie de Michel Leiris – même si personnellement je crois moins à ce dernier harpon), et qui n’ont de fait plus eu aucun sens trois mois après leur sortie. Si Ami-Ami n'atteint pas le niveau de nullité abyssal de ses grands frères qui foutent tellement la honte qu'on se demande à qui est vraiment destiné ce genre de films, on y trouve tout de même un enchainement de morceaux censés photographier leur époque. C’est en revanche en général aussi incohérent que savamment putassier et opportuniste (oui, la ligne est tenue, mais il y en a une) : dans L'âge d'homme…maintenant ou jamais (on pourrait voir le Romain Duris movie comme une catégorie à part entière, mais il y a déjà les films de Cédric Klapisch plus bas, donc ça va), on trouve par exemple LCD Soundsystem, Mika, Amy Winehouse… De quelle génération parle-t-on ici, en fait ? Celle des D.A de chez Warner en 2005 ?

2. La Boum (1980) / LOL (2008) : deux salles, deux ambiances

Dès le début de La Boum, on nous présente Victoire, a.k.a Vic', petite pétasse sympathique de Versailles qui va « se saouler la gueule » avec sa grand-mère dans un bistro germanopratin en pleine journée avant de se rendre à son cours de ballet - je n’invente rien, rematez-le si vous ne me croyez pas. En moins de dix minutes, le thème de Vladimir Cosma vient nous rappeler à une époque plus clémente, une parenthèse giscardienne enchantée où pécho en soirée avait la même saveur désinvolte et surannée qu'une chanson de Richard Sanderson. Dans LOL, sa relecture contemporaine où les rapports intergénérationnels sont désormais brouillés, Sophie Marceau, devenue la mère, fait quasiment plus jeune que sa fille, les salut-les-kids écoutent les Rolling Stones et s’habillent comme Bob Dylan période Highway 61 Revisited (ou Cate Blanchett dans I’m not There, si vous préférez). C’est l’infernale période des bébés rockeurs, et on est presque étonné de ne pas trouver une mention The Kooples presents au générique. Ici, non seulement la musique n’agit plus comme rempart régressif-gnangnan face aux adultes, mais elle devient une sorte de pendentif du cool et de reconnaissance sociale, comme ce putain de chapelet qu’on porte au lycée de Passy pour se démarquer du reubeu de service – encore une fois, je n’invente rien, la façon dont on traite les arabes dans cet immondice filmique est assez incroyable. Je retire tout ce que j’ai dit sur Ami-Ami, à côté de ça c’est sublime.

3. Le morceau-moteur, ou comment driver tout un film à partir d'un tube inoxydable

Récemment, quelqu'un au bureau a passé le remix de « Smalltown Boy » de Bronski Beat par Arnaud Rebotini, en ajoutant de manière forcément ironique : « C'est la musique de 120 battements par minute ! ». Ce genre de petit signe montre à quel point certains films sont conditionnés (et même parfois centrés) autour d'une chanson-manifeste, qui se charge d’englober la poétique du film en trois minutes (ajoutez à cela l'angle historique comme avec 120 bpm, et la machine à nostalgie tourne toute seul). On se souvient alors plus du morceau que du film en lui-même, comme « Reality » dans La Boum cité plus haut. Plus récemment, on pensera aussi par exemple au magnifique lèche-vitrine de classe de Céline Sciamma avec le « Diamonds » de Rihanna dans Bande de Filles, qui donne ses lettres de noblesse à l’expression « fils de puterie ».

4. Les films de Cédric Klapisch

Les B.O des films de Cédric Klapisch feraient passer les compiles Buddha Bar pour un truc aussi avant-gardiste et exotique que Brian Eno qui découvre la no wave en 1978.

5. Le drame naturaliste, belle enculade émotionnelle aux graviers

Les silences et les non-dits plus lourds que n’importe quelle parole (et lorsque cette dernière est présente, elle est hystérisée jusqu’au vertige), un cinéma secos comme un coup de trique, une passive-agressivité de tous les instants dans les rapports familiaux : et si, l'air de rien, Pialat avait tout compris à l'utilisation de la musique en n’en mettant aucune ?

OK y’a Klaus Nomi au début de À nos Amours, mais vous m’avez compris, les nerds.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.