Les 400 coups du 400 mètres
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Les 400 coups du 400 mètres

En athlé, le tour de piste est la distance la plus propice aux remontées fantastiques, aux craquages sur la ligne et aux envolées de Patrick Montel. Une dramaturgie bien spéciale, qui s'écrit à coups d'acide lactique et de force mentale.
8.8.17

Stade de France, le 26 août 2003. Il est approximativement 21h50 quand Patrick Montel, pas encore au climax de la tension, hurle déjà : « Marc Raquil va faire sa dernière ligne droite, je le sais, je le sens ! » Depuis sa cabine, l'inamovible spécialiste athlé de France Télé commente la finale du 400 hommes de ces mondiaux de Saint-Denis où, pour la première fois, deux Français sont alignés.

Voilà 17 secondes que les huit prétendants au titre sont partis et si Leslie Djhone est bien à la lutte pour le podium, la distance se creuse inexorablement entre la grande carcasse peroxydée de Marc Raquil et la tête de course. Deux mètres, puis cinq, puis dix. Bon dernier aux 300 mètres, le champion de France en titre semble presque avoir déserté son couloir numéro 5.

« Il va devoir faire le retour de sa vie maintenant », halète Patrick Montel, dont le rythme cardiaque augmente à mesure que Raquil remonte ses adversaires. « Il gagne mètre par mètre, mais c'est trop loin, c'est trop loin ! » Cinquième, puis quatrième, puis à la lutte pour la troisième place, la remontada est en marche. L'apoplexie de Patrick Montel aussi. « Est-ce qu'il y a la médaille ? », trouve-t-il encore la force de s'interroger, la ligne franchie.

Effondré au sol, Marc Raquil, lui, n'a plus l'énergie suffisante pour se poser la question. Hors d'haleine, il est accompagné de son camarade d'entraînement et ami Leslie Djhone : « On était incapables de savoir qui était devant qui avant que les résultats ne soient donnés, rembobine l'actuel recordman de France de la distance. On attendait les résultats sans un mot. Il n'y a pas grand-chose à dire dans ces moments-là. Lui ne regardait même pas le panneau, c'est moi qui voit son nom s'afficher, je lui dis : "Tu fais trois !" Et là on tombe dans les bras l'un de l'autre, l'un des plus beaux moments de ma carrière. »

Immense clameur du public, étreinte entre les deux potes, le stade de France chavire. Marc Raquil vient d'accomplir l'un des plus beaux finish de l'histoire du tour de piste. Quelques minutes après son exploit, le médaillé de bronze (finalement médaillé d'argent suite au déclassement pour dopage du vainqueur de la course Jerome Young, ndlr) n'en revient pas au micro de Nelson Monfort : « Je suis encore abasourdi par ma dernière ligne droite. Réussir ce truc à la maison, c'est exceptionnel. J'étais dernier, je crois, avec peut-être 10 mètres de retard et j'ai trouvé l'énergie pour revenir. Je pars en retard dans le virage mais je mets les boosters. C'est bizarre mais, dans la dernière ligne, je ne sens pas de blocage. »

Quatorze ans après la course, "faire une Marc Raquil" est presque rentré dans le langage courant. Un scénario improbable, teinté de panache "à la française" diront certains, qu'a réussi à reproduire une autre athlète tricolore lors des championnats d'Europe de Zurich en 2014. Sur le relais 4X400, Floria Gueï, partie dernière relayeuse, accomplit une remontée fantastique pour remporter le titre sur le fil. Elle achève ainsi de prouver au grand public français à quel point le 400 mètres peut parfois offrir des rebondissements improbables sur fond sonore de vocalises.

Pour mieux comprendre cette spécificité scénaristique du tour de piste, il faut se tourner vers ses acteurs principaux : les athlètes eux-mêmes. Depuis Toulouse, où il officie désormais en tant que préparateur physique, Leslie Djhone avance un premier élément d'explication : « La magie du 400, c'est que ça reste du sprint, mais un sprint tactique où s'affrontent des mecs venus de disciplines très différentes. Moi j'ai commencé par la longueur, d'autres viennent du sprint pur et d'autres viennent de l'endurance, comme Marc, qui a longtemps fait du cross. » Résultat, le 400 offre des courses où les athlètes plus explosifs font la course en tête et tentent de résister au retour de leurs rivaux plus endurants.

Référence française et mondiale du 400 mètres haies, Stéphane Diagana faisait partie du relais médaillé d'or sur 4 fois 400 plat en 2003 aux mondiaux de Saint-Denis avec Leslie Djhone, Marc Raquil et Naman Keïta. Aujourd'hui reconverti consultant pour France Télé, il complète l'analyse de son ancien coéquipier : « Leslie avait la tonicité et l'explosivité musculaire, Marc avait l'endurance et moi j'avais la capacité à produire un gros effort en anaérobie. Je me situais à mi-chemin entre les deux en terme de profil. C'est ce qui crée des scenarii très différents sur le 400. On est sur une distance qui oppose des coureurs aux profils et aux potentiels sur 200 mètres très éloignés. Quand tu passes en 21'4 sur 200 alors que tu vaux 20'5, tu te balades, alors que si tu vaux 21 secondes, c'est pas la même histoire. »

Le 400 est donc un sprint trop long pour être vraiment du sprint mais trop court pour ne pas en être complètement. Une distance étrange, régie par une loi au nom tout aussi bizarre, évoquée par Stéphane Diagana : l'anaérobie. Derrière ce terme barbare se cache le secret de la réussite sur le tour de piste : la capacité à assumer un gros effort quand les muscles sont envahis par le lactate et ne sont plus alimentés en oxygène. Face à l'inégalité fondamentale qui sépare les athlètes en la matière, pour maintenir le même niveau de performance en anaérobie, les moins dotés par la nature doivent travailler la technique et le mental. Deux points qui ont fait la force de Stéphane Diagana lors de sa victoire sur 400 mètres haies aux mondiaux d'Athènes de 1997 : « A 100 mètres de l'arrivée, on a les jambes lourdes, les temps d'appuis sont plus longs, tout se dégrade et les douleurs sont plus fortes. A ce moment, il faut garder la technique qui fait l'efficacité du geste, et surtout, dans mon cas où j'avais tendance à partir vite et faire la course en tête, ne pas se crisper lorsque je sentais le retour de mes adversaires. »

Stéphane Diagana après sa victoire sur la piste d'Athènes, en 1997. Photo Reuters de Gary Hershorn.

Si l'une ou l'autre de ces qualités viennent à manquer à l'homme en tête à la sortie du dernier virage, le pire peut arriver. L'athlète "coince" littéralement, et perd en quelques secondes l'avance gagnée péniblement sur les 300 premiers mètres du parcours. Une scène qui attriste en tant que spectateur et qui s'avère carrément douloureuse pour le coureur, comme en atteste cette désagréable séance souvenirs que s'autorise Stéphane Diagana : « Il m'est déjà arrivé de me faire ramasser comme ça dans ma carrière, c'est très frustrant. En 1999 (lors des mondiaux de Séville, ndlr), l'Italien Fabrizio Mori m'a mangé. J'ai fait une faute à la 10, son finish solide lui a suffi à me passer. Marc Raquil en 2002 m'a aussi battu de la même manière aux championnats de France. »

Ces retours supersoniques attestent d'une règle d'or du 400 mètres : rien ne sert de mener, il faut produire son effort à point. Ce n'est pas Jean De La Fontaine mais bien Stéphane Diagana qui nous l'explique, en prose, mais avec pédagogie : « Le 400, c'est du pari de gestion avant tout. Les athlètes se posent tous la même question : comment faire pour gagner ? Il faut d'abord exprimer tout son potentiel, ce qui ne signifie pas forcément toujours chercher à être devant. L'objectif pour des coureurs aux départs lents comme Marc (Raquil), c'est d'accepter son retard au 200 pour "ramasser les morts" comme on dit et gagner sur le fil. Ca nécessite une grande force psychologique. »

Cette force psychologique, Marc Raquil et Leslie Djhone l'ont puisée dans leur proximité tout au long de leur parcours à Saint-Denis en 2003. Elle leur a permis d'affronter la pression sur la piste, mais aussi en dehors, lors des longues minutes où les athlètes se jaugent, s'observent et parfois s'affrontent du regard dans la chambre d'appel. « C'était hyper important d'être à deux car tu peux perdre une course avant même de l'avoir courue dans ces moments-là, se remémore Leslie Djhone. C'est ce qu'il m'est arrivé un an plus tard, en finale olympique à Athènes. J'étais le seul Français au milieu des Américains et des Jamaïcains (figurait également Alleyne Francique, de Grenade, ndlr). Ils se connaissaient tous voire même s'entraînaient ensemble. Ils m'ont complètement ignoré et se sont mis à prier à côté de moi, comme si je n'existais pas. Ca m'a perturbé mentalement et je suis passé à côté de ma course. »

Leslie Djhone finit septième de sa finale des JO d'Athènes, loin derrière Jeremy Wariner. Photo Reuters de David Gray

A l'inverse, ces barrières mentales peuvent voler en éclats d'un coup d'un seul et projeter un athlète dans une autre dimension. C'est ce qui est arrivé à Floria Gueï lors de ce relais des "Europe" à Zurich, où elle a réussi une formidable remontée et signé un chrono bien au-delà de ses espérances : « Ça a été un déclic. J'ai couru en 49''77 lancée, je sais que j'ai de la marge par rapport à mon record personnel », expliquait-elle en 2016 au site athle.fr. Ce relais a été un virage dans la carrière de la jeune athlète, virage auquel a assisté Stéphane Diagana, admiratif mais pas étonné depuis sa cabine de commentateur : « Le 400 révèle beaucoup l'aspect psychologique de l'athlé. Le parcours de Floria en est un bon exemple. Un relais peut être vécu comme une responsabilité et une pression supplémentaire, mais ça peut aussi vous donner des ailes. Ça a été le cas pour elle. Elle a pris conscience qu'elle pouvait faire de meilleurs temps en individuel départ arrêté, et elle a commencé à faire des chronos excellents juste après Zurich. »

Si l'aspect mental joue toujours évidemment un rôle, le monde du 400 a connu un grand changement depuis l'éclosion de Wayde Van Niekerk, le nouveau détenteur du record du monde en 43''03. Le Sud-africain est le seul athlète au monde à valoir moins de 44 secondes au 400, mais aussi moins de 20 secondes sur 200 et moins de 10 secondes sur 100 mètres. Des qualités de vitesse pure qui traduisent la politique de détection et de formation à l'oeuvre un peu partout dans le monde d'après Stéphane Diagana : « Ce qu'on recherche maintenant, ce sont des profils de coureurs rapides à qui on essaye de faire tenir la distance. Van Niekerk, quand il fait son record du monde à 43''03, personne ne l'a jamais revu. Il est devant de bout en bout, et c'est vrai que ça reste le meilleur moyen de gagner. »

Doit-on pour autant en conclure que l'ère des chevauchées fantastiques et des craquages sur la ligne d'arrivée est révolue ? Heureusement non, car le 400 mètres conserve intrinsèquement cette dimension romantique qui sublime parfois les pistes d'athlé. « On peut toujours se tromper dans son pari, personne n'est à l'abri d'une défaillance. C'est ce qui permet aux scenarii improbables de se dérouler », pose Stéphane Diagana. Ca, et la ferveur et l'énergie que peut insuffler un public, comme l'a fait le stade de France un soir d'août 2003. Comme il l'avait dit, Marc Raquil « s'en souviendra toute sa vie » : « Avant le départ, j'avais l'impression d'être dans un stade de football. La foule, le bruit, tout m'a aidé. » Espérons que dans les années à venir, Floria Gueï, forfait pour les mondiaux de cet été, ou la nouvelle garde du tour de piste français, nous gratifie un jour d'une nouvelle remontée fantastique.