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Pourquoi je n’irai pas voter aux primaires, de droite comme de gauche

Ces primaires ouvertes sont à l'image de la politique en France : un truc plutôt nul qui n'intéresse plus personne.
Paul Douard
Paris, FR
11.10.16

Je hais les périodes électorales. Elles me rappellent tout ce que je n'aime pas : les discours construits comme des horoscopes, les agitations de drapeaux et la perte subite de toute réflexion. Ou ces millions de personnes qui votent consciemment pour des types qui passent la moitié de l'année au tribunal et qui par l'opération du Saint-Esprit se retrouvent à gouverner tous les ans.

De la même manière qu'une femme battue, qui à force d'en prendre plein la tronche n'arrivera plus à savoir si tout ça n'est pas plutôt de sa faute, les Français ont une capacité à oublier assez incroyable. Un genre de syndrome de Stockholm à grande échelle, ou bien la mémoire sélective d'enfant de quatre ans. Les primaires pour les prochaines élections présidentielles se dérouleront entre le 22 et le 29 janvier 2017 pour la gauche, et du 20 au 27 novembre 2016 pour la droite – et franchement je n'ai aucune envie d'y participer. Ce n'est pas uniquement parce que le vote me débecte littéralement, mais aussi parce que l'offre politique est en train de tourner au comique de situation. ET tout le monde semble se dire que c'est « OK », ou presque.

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Récemment, je travaillais sur « les années Chirac », c'est-à-dire de 1995 à 2007, et notamment sur toutes les personnes déjà présentes en politique à cette époque. Il y avait notamment Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et François Fillon, tous ministres à un moment ou un autre – il y a donc plus de dix ans déjà. Et aujourd'hui, en tombant sur quelques articles concernant les primaires de droite, je vois que les candidats majeurs sont Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et François Fillon.

Concernant les primaires de gauche, les candidats sont cette fois Arnaud Montebourg – déjà candidat à la primaire de gauche de 2011 puis ministre du « Redressement productif » –, Benoît Hamon – lui aussi ministre de 2012 à 2014 – ou encore François Hollande, notre actuel Président de la République, qui lui est en politique depuis l'âge de six ans. En gros, les principaux candidats aux primaires monopolisent la sphère politique depuis plus de dix ans et ne voient aucun problème à tenter leur chance dès qu'ils le peuvent. J'ai le sentiment d'être enfermé dans une roue de hamster infinie où les visages de Sarkozy, Juppé et Montebourg tournent en boucle, sans cesse, jusqu'à me donner envie de me frapper la tête sur un radiateur en fonte.

Je ne suis évidemment pas le seul à vomir ces visages qui occupent nos postes de télévision depuis bien trop longtemps. Agathe, une membre de Nuit Debout avec qui j'ai pu discuter, confirme cette tendance : « On nous vend un processus de désignation plus ouvert et démocratique, mais on se tape les mêmes repris de justice et autres éléphants qu'il y a cinq ans, me dit-elle. Le manque de renouvellement de la classe politique est déjà une raison de ne pas aller voter. »

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Ce renouvellement n'existe pas en France, c'est certain. Les hommes politiques sont comme ce pauvre type qui envoie des dizaines de messages à une meuf qui ne veut pas lui répondre, en espérant qu'elle finisse par craquer . C'est en effet assez sinistre de constater un paradoxe chez les votants, qui sont prêts à donner une énième chance à des hommes politiques qui ont probablement autant de condamnations pénales que Francis Heaulme et Michel Ardouin réunis, mais veulent en même temps une politique sécuritaire bien plus stricte, surtout contre les fumeurs de shit qui traînent dans nos rues.

Suis-je vraiment le seul à trouver ça aberrant de voter pour des types qui se passent les postes chaque année, font n'importe quoi avec et osent revenir en sauveurs de la France ensuite ? Non, en fait.

Arnaud Montebourg candidat, faisant semblant de réparer un truc. Photo via Fickr Creative Commons.

Je sais que certaines bonnes âmes me cracheront tout de même au visage que « voter c'est mieux que de ne rien faire ». À bien y réfléchir : non, pas du tout. Déjà, de la même manière que ne pas avoir de boulot salarié ce n'est pas « ne rien faire », ne pas voter ne veut pas dire qu'on s'en fout royalement et qu'il s'agit d'une flemme passagère. C'est même assez flippant de se dire qu'en l'absence d'alternatives évidentes face à un système absurde, accepter ce dernier et y participer reste une solution acceptable. Surtout quand on sait très bien de ce qu'il adviendra de ces primaires : Nicolas Sarkozy et François Hollande se retrouveront face à face aux futures présidentielles et nous assisteront à la plus grande preuve d'idiocratie au monde, à savoir des gens qui votent de nouveau pour deux candidats qui ont chacun un bilan désastreux après avoir trahi l'ensemble de leurs militants.

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En effet, alors que Nicolas Sarkozy avait vendu le plein-emploi pendant sa campagne de 2012, le chômage n'a finalement jamais cessé de grimper. La dette est elle aussi passé de 63 à 85% pendant son mandat. Mais bon, c'est la faute de la crise. Concernant François Hollande, il avait promis qu'il ne se représenterait pas s'il n'arrivait pas à inverser la courbe du chômage. Ce qu'il n'a évidemment jamais réussi à faire, malgré quelques tours de passe-passe statistiques qu'un lycéen en Bac ES saurait déceler. C'est assez remarquable, car il va quand même se présenter et tout le monde se dira que c'est « OK » car au fond, il n'a pas eu de bol.

C'est donc finalement un rejet total de la politique actuelle qui est en cause ici. C'est également ce que pense Agathe de Nuit Debout. « À quoi bon clamer que "l'ennemi c'est la finance" si c'est pour être incapable de se dresser contre le système ? À quoi bon se dire "de gauche" si c'est pour se fendre d'une déchéance de nationalité, d'une Loi Travail passée au forceps, voir le nombre de SDF grimper en flèche, et laisser son Premier ministre déblatérer sur le burkini ? Je ne sais pas si on a les politiques qu'on mérite, mais les voir jeter de l'huile sur le feu sur des questions identitaires, ignorer les vrais problèmes, tout ça dans des perspectives d'électorat, c'est insupportable. »

L'autre point qui me déconcerte un peu, c'est la notion de « primaire ouverte ». C'est-à-dire, ce concept qui permet à chaque camp de participer au vote de l'autre. C'est comme si vous veniez au bureau pour voter mes propres RTT. Néanmoins, les Français intéressés par l'idée seraient environ 270 000, selon un sondage Ipsos.

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Cela montre deux choses. Premièrement, que les candidats sont prêts à tout pour être élus, au détriment d'une certaine confiance et loyauté avec leurs militants. Si j'étais militant de droite, je me sentirais un peu violé, comme si ma copine demandait à un autre mec de l'aider pour ses exams plutôt qu'à moi. Mais surtout, les programmes des politiques deviennent encore plus un bordel sans nom, puisqu'il convient de rassembler tout le monde à la primaire ouverte, « ce qui donne des choses comme Sarkozy qui a une politique anti-immigration pire que celle du FN et qui essaie de rassembler les électeurs FN pour voter contre Juppé », comme me l'explique sur Facebook Rémy, âgé de 27 ans plutôt mélanchoniste. Effectivement, ça n'a plus aucun sens.

Deuxièmement, les gens sont complètement cons. Des militants de gauche s'apprêtent vraiment à voter Juppé pour éviter un duel Sarkozy-Le Pen en finale. Même si mettre sur la touche les deux candidats les plus droitiers peut paraître comme une idée judicieuse sur le papier, cette méthode me laisse perplexe. Et Agathe aussi. « J'entends mes proches me dire d'aller hacker la primaire de droite, me dit-elle. Les primaires donnent à certains l'illusion d'être des stratèges, alors que jamais notre vote n'a été aussi inutile. » Car en effet, cette technique ressemble plus à celle de ces gens qui au supermarché, prennent de la lessive à la menthe parce qu'il n'y a plus de lessive à la pêche.

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Julien, jeune homme de 31 ans et « plutôt de gauche » contacté sur Twitter, est quant à lui conscient de ce vote un peu biaisé. « De manière générale en France, nous votons pour les politiques "les moins mauvais" possible. Déjà, c'est moche. Il devrait en être en autrement, c'est-à-dire voter pour le meilleur candidat pour nous gouverner. Généralement, mes votes sont destinés vers l'urgence, pour éliminer les extrêmes parce qu'il n'y a pas d'alternatives. »

Les alternatives, ce sont ces petits candidats honnêtes que les médias détruisent, parce que hé, c'est trop drôle ! « Certains élus locaux valent le détour. Comme Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, qui a ouvert le premier camp humanitaire de France sans l'aide de l'État. Ou encore Anne Hidalgo, qui affronte de vraies tempêtes de merde dès qu'elle veut ouvrir un centre d'hébergement pour SDF dans le XVIe, ou des camps humanitaires en région parisienne. Peut-être que l'avenir de la politique sera au niveau des villes et des communes », m'explique Agathe.

Il est vrai que plus la politique traditionnelle fait son chemin, plus il semble évident que nous devons nous démerder seuls. Peut-être qu'un jour les hommes politiques n'auront tout simplement plus personne à gouverner et que les élections seront aussi utiles qu'une élection de délégué de classe. Certains électeurs ont un avis plus tranché encore, comme Rodolphe, homme de 31 ans acceptant certaines idées de gauche comme de droite, que j'ai pu joindre sur Twitter : « J'en ai rien à branler de la politique actuelle. C'est une belle brochette de crevures. »

Une raison tout aussi légitime, en somme.

Paul est sur Twitter.