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Franchement, qui a l’impression d’être en état d’urgence ?

Il est temps de l'avouer une fois pour toutes : aucune de mes libertés n'est menacée, à aucun moment.
Paul Douard
Paris, FR
26.9.16

Récemment, en prenant le train pour Marseille, j'ai croisé trois militaires en patrouille dans la gare, relativement fatigués. À peu de chose près, ce sont les trois mêmes que je croise dès que je prends le train pour quitter Paris, depuis sept ans. Naïvement, je me suis dit : « Mais, on n'est pas en état d'urgence normalement ? ». Si, nous le sommes depuis le 14 novembre 2015 et jusqu'en janvier 2017, après une nouvelle prolongation récemment adoptée par le Parlement. Je sais qu'un état d'urgence ne se résume pas à foutre des militaires dans la rue, mais quand même. Depuis l'instauration de cet état d'urgence en France, je n'ai constaté absolument aucun changement majeur dans ma vie de tous les jours. Rien. Je peux toujours insulter la « Manif pour tous » sur Twitter, je peux rentrer chez moi à n'importe quelle heure et aucune instance politique ne m'a appelé pour me demander de « ne pas publier cet article » et de « partir quelques jours, de préférence loin ».

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L'état d'urgence a été instauré pour la première fois le 3 avril 1955, pendant la guerre d'Algérie pour faire face aux événements que nous connaissons par cœur. Le 14 novembre 2015, c'était donc la cinquième fois seulement que l'état d'urgence était décrété (il fut utilisé trois fois pendant la guerre d'Algérie, et une fois en Nouvelle-Calédonie par Laurent Fabius). L'état d'urgence donne un pouvoir particulièrement coercitif aux préfets et au Ministre de l'Intérieur. Ces derniers peuvent interdire la circulation des personnes dans certaines zones, interdire le séjour à d'autres, faire des perquisitions à n'importe quelle heure du jour et de la nuit et « prendre toutes mesures pour assurer le contrôle de la presse et des publications ». Des trucs qui ressemblent vaguement à un État totalitaire, en somme.

La mesure concernant les perquisitions fait souvent la une de la presse traditionnelle, à juste titre. Dès le début de l'état d'urgence, beaucoup de dérives ont eu lieu: perquisition chez des familles qui n'avaient rien à voir avec le terrorisme, acharnement sur des lieux saints, etc. L'état d'urgence semble avoir été utilisé au départ pour tout et n'importe quoi, comme cette perquisition dans un foyer pour femmes en difficulté. Tom*, un policier de Police-Secours en brigade de nuit en banlieue parisienne – leur mission est d'intervenir aux appels du 17 – que j'ai pu rencontrer nuance : « La possibilité de faire des perquisitions à n'importe quel moment a permis de faire avancer beaucoup d'enquêtes très rapidement. Il ne faut pas voir que les erreurs. » Pour autant, malgré le fait qu'une certaine tranche des médias ne cesse de rappeler ces dérives, l'état d'urgence ne semble – pour moi, et je pense pour la majorité des Français – n'avoir absolument aucun impact.

Montrer du doigt les dérives gouvernementales liées à cet état d'urgence est légitime, car il n'est pas question de supprimer nos droits pour une hypothétique sécurité supplémentaire. Mais force est de constater que pour 95 % d'entre nous, rien n'a changé – du moins en apparence.

Chaque fois que je lis la presse – de gauche – et que je tombe sur un article mentionnant cet état d'urgence, j'ai l'impression que le journaliste l'a écrit avec un Nord-Coréen pointant son flingue sur lui et que je croiserai quelques tanks en sortant du boulot. Certains parlent même de cyberdictature. Il est possible de juger du degré d'autoritarisme d'un pays en regardant sa politique numérique – comme la Russie – mais la France en est encore loin. Il est certain que montrer du doigt les dérives gouvernementales liées à cet état d'urgence est légitime, car il n'est pas question de supprimer nos droits pour une hypothétique sécurité supplémentaire. Mais force est de constater que pour 95 % d'entre nous, rien n'a changé – du moins en apparence. Cela ne veut pas dire que nous ne sommes – et pas seulement – de vulgaires pantins qui acceptent tout sans réfléchir ou bien que l'état d'urgence n'a pas permis de résoudre des enquêtes, mais dans les faits, cet état urgence qui à la base a été créé pour la guerre d'Algérie – soit un bordel incomparable avec aujourd'hui – est sans doute une disposition qui laisse beaucoup d'entre nous sceptiques. Il n'y a qu'à voir son utilisation qui sort souvent du contexte « terroriste ». Mathieu, un ami à moi, m'a expliqué que le seul truc qu'il perçoit de cet état d'urgence est « qu'il faut faire la queue pour entrer dans certains centres commerciaux ou grands magasins, avec des mecs qui te scannent avec ce qui semble être un jouet en plastique ». Ce que me confirme Pierre, un journaliste de VICE : « C'est comme si nous étions en permanence dans un aéroport ». J'imagine un truc pas super bien sécurisé où l'on passe plus de temps à faire la queue et à chercher les toilettes qu'à prendre du bon temps. Certes, il y a bien eu quelques événements annulés, comme le cinéma en plein air de La Villette, mais au fond, qui comptait y foutre les pieds ?

Il est certain qu'en tant que journaliste de classe moyenne, ma vie n'a pas vraiment bougé à cause de l'état d'urgence. En prenant l'avion en avril dernier, les contrôles étaient aussi légers qu'en temps normal. Même le métro me semble nettement plus hostile qu'il y a un an. Je ne me suis jamais fait contrôler non plus – probablement parce que je suis Blanc – et la France a quand même accueilli l'Euro de football où des milliers de fans ont pu inonder notre pays de pisse et de sueur pendant près d'un mois sans aucune restriction. Quand on voit ce qu'ont pu faire une trentaine de hools à Marseille en plein état d'urgence, il est normal de se demander ce qu'apporte réellement ce niveau d'alerte à la majeure partie de la société. Pire, certains assignés à domicile doivent bien se demander pourquoi eux sont contraints de rester chez eux pour l'éternité – parfois pour des motifs absurdes, comme un arrière-grand-oncle qui a lu un article sur Daesh – pendant que de gros lards imbibés de bière détruisent une ville.

Toutefois, il est bien probable que nous autres citoyens naïfs, nous ne voyons que la face éclairée du problème et que de nombreuses personnes travaillent dans l'ombre. Tom, le policier de Police-Secours en brigade de nuit me le réaffirme : « Dans mon cas, ça n'a pas changé grand-chose. À la limite, c'est plutôt le plan Vigipirate qui a changé les choses, comme en me sucrant mes vacances car toutes les équipes devaient être disponibles juste après les attentats. Mais ma mission reste la même. » Pour la plupart des policiers, le plus grand changement reste encore le port d'arme : « Avant, on devait laisser notre arme au bureau quand on partait en congé. Maintenant, on peut la garder sur nous. Dans mon cas, je suis plus rassuré, surtout depuis l'affaire du couple de policiers qui a été tué devant chez eux. Pareil pour le Bataclan, il y avait deux policiers dans la salle, sans arme. Ça n'aurait pas forcément tout changé, mais ça fait réfléchir. » Manifestement, l'état d'urgence a donc surtout donné plus de liberté aux forces de police pour agir, mais aussi plus de temps de travail, comme me l'affirme Tom : « Certains commencent à tirer la langue. Après les attentats, malgré une hausse du recrutement, beaucoup de personnels étaient réquisitionnés pour protéger les lieux sensibles comme les écoles, mais aussi l'imprimerie du Monde par exemple. » Au-delà d'heures supplémentaires, c'est surtout un climat nettement plus pesant pour les policiers que pour nous, citoyens lambdas qui revenons très rapidement dans nos problèmes du quotidien tels que : « est-ce qu'il reste du papier toilette à l'appart ? » Il est vrai que je ne passe pas mon week-end à défoncer des portes de fichés S. De ma place, il sera toujours difficile de me rendre compte du travail qui est fait en amont. Et peut-être que c'est justement parce que des gens en chient plus que moi tous les jours de cet état d'urgence que ma vie n'a pas changé d'un poil. C'est même sûr.

L'état d'urgence va continuer jusqu'en janvier 2017, minimum. Mais cela prendra beaucoup de temps pour pouvoir juger de son efficacité faces dérives qu'il a pu engendrer. Toutefois, si on me demande dans dix ans comment c'était de vivre sous l'état d'urgence, je répondrais simplement : « pareil que d'habitude, assez sinistre ».

*Le prénom a été modifié à la demande du policier.

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