Que vont devenir les millenials quand ils seront grands ?
Illustration : George Yarnton
Les Gens

Que vont devenir les millenials quand ils seront grands ?

Bon. Ça se présente pas super.
Hannah Ewens
London, GB
24.10.16

Certains vivent encore en colocation. D'autres sont rentrés chez leurs parents après plusieurs années d'études supérieures. Certains partagent un appartement avec leur moitié – en ayant préalablement évacué la question de l'engagement. Et d'autres survivent dans un peu moins de 20 mètres carrés à Paris. La plupart n'ont aucune estime d'eux-mêmes et se contentent d'entretenir des relations superficielles. Leurs parents leur rappellent constamment qu'eux, à leur âge, étaient déjà mariés, avaient un job et profitaient de la vie sans être tourmentés par un questionnement existentiel incessant.

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Qui sont-ils vraiment, ceux que les commerciaux du Monde Libre surnomment les millenials pour leur conférer une unité de façade – et leur vendre un tas de trucs inutiles ? Sont-ils une simple bande d'adultes coincés dans une adolescence qui n'en finit plus ? Que se passera-t-il lorsqu'ils atteindront la cinquantaine ?

Une image vient immédiatement en tête, celle d'un type de 43 piges en proie à de sévères troubles mentaux, terré dans un trou à rats lui coûtant 800 balles par mois, le doigt vissé sur l'écran luisant de son smartphone, faisant défiler des photos sur Tinder.

En vérité, personne ne sait vraiment ce qu'il adviendra de ceux qui, aujourd'hui, ont entre 20 et 35 ans. Les dix universitaires que nous avons contactés n'ont pas voulu se prêter au jeu des hypothèses – même si, d'une certaine manière, le tableau dépeint ci-dessus n'est pas si éloigné de la réalité.

Ryan Bourne, économiste, affirme que cette génération atteindra la quarantaine avec un sévère manque de capital. « C'est en partie dû à des dépenses liées à l'immobilier, qui sont très élevées, précise-t-il. Ça les conduit à ne pas investir et à ne pas cotiser pour leur retraite. C'est le problème majeur de cette génération. » Comme le précise une étude du Crédoc menée en 2016 auprès des jeunes Français, ces derniers sont de plus en plus pauvres. « Le niveau de vie moyen des moins de 25 ans est ainsi passé de 88 % de celui des plus de 60 ans en 2002 à 82 % en 2012 », ont avancé dans Le Figaro les auteurs de l'étude, Hyppolyte d'Albis du CNRS, Pierre-Yves Cusset de France Stratégie et Julien Navaux de l'école d'Économie de Paris. Ces trois scientifiques de poursuivre : « [La] dégradation [est] pour grande partie imputable à un repli des revenus perçus par les jeunes, touchés de plein fouet par le chômage et premières victimes de la crise financière de 2007. »

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Pour faire simple, si vous êtes déjà sous pression financière à vingt ans, essayez d'imaginer votre futur lorsque vous aurez la trentaine ou la quarantaine. D'après de nombreux spécialistes de la question, dont Ryan Bourne, c'est à cet âge que les êtres humains réalisent la gravité de leur situation. « Le risque est simple, affirme M. Bourne. De nombreuses personnes paniquent à 40 ans lorsqu'ils se rendent compte qu'ils n'ont pas accumulé assez de capital pour pouvoir vivre 30 ans lorsqu'ils seront à la retraite. »

La génération qui a entre 20 et 35 ans aujourd'hui sera-t-elle un jour capable d'atteindre le même niveau de capital que ses parents ? Pour répondre à la place de l'économiste : probablement pas.

C'est d'ailleurs cette logique qui conduit de nombreux gouvernements à envisager de repousser l'âge du départ à la retraite, pour le simple motif que « plus on travaille longtemps, plus on peut cotiser et donc avoir une retraite confortable ». Ce laïus occulte un fait assez simple, qui est celui de la libération des postes lorsque les séniors partent à la retraite. On ne s'étendra pas sur les éternelles disputes entre économistes, mais on vous conseille tout de même ce texte de Jean Gadrey, consultable ici.

Au-delà des retraites se pose la question de la fondation d'une famille par la jeune génération, pas vraiment en mesure d'assumer une telle charge – ce qui conduit les couples à repousser les grossesses jusqu'à la fin de la trentaine, voire le début de la quarantaine. Comme le précisait l'Insee en 2013, 22 % des naissances en France à cette date concernaient des mères de plus de 35 ans contre seulement 14 % pour des mères de moins de 25 ans. Si l'on dit souvent que l'âge avançant, les risques sont plus importants pour la mère et l'enfant, il faut nuancer cette affirmation, comme le rappelait le Dr Sylvie Epelboin, gynécologue obstétricienne, au micro de France Info en 2011. « Pour les bébés, avec une bonne prise en charge, il n'y a pas une augmentation dramatique de la prématurité, avançait Mme Epelboin. Le taux de malformations en soi n'augmente pas tellement. Ce qui augmente, c'est le pourcentage d'embryons qui n'ont pas un programme génétique avec une bonne évolution, donc les anomalies chromosomiques qui sont a priori détectées. Une fois cette détection passée, il n'y a pas plus de soucis si les femmes ont eu un diagnostic anténatal. »

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Au-delà de la normalisation des grossesses tardives, la chute brutale des taux de fécondité depuis les années 1970 dans les pays développés – la France restant une sorte d'exception de par son « dynamisme » – bouleverse les sociétés, comme me le rappelle Amy Kaler, professeure à l'université d'Alberta. « On constate une chute de l'activité économique autour des jeunes enfants et des parents, c'est-à-dire dans les magasins pour bébés, auprès des nourrices, des garderies, précise-t-elle. Nous sommes devenus totalement dépendants de l'immigration. Pour continuer d'exister en tant que nation, nous mettons tout en œuvre pour attirer les immigrés dans le pays – principalement les jeunes diplômés. »

Sinon, personne ne peut dire à quoi ressemblera la santé mentale de la génération des 20-35 dans vingt ans. Une chose est certaine, néanmoins : certains demeureront rongés par des troubles mentaux plus ou moins sévères. Les maladies mentales, bien mieux détectées et traitées que par le passé, sont très présentes dans le discours médiatique aujourd'hui – sans doute à raison.

« Lorsque nous ne traitons pas les symptômes d'une maladie mentale, il n'en résulte pas seulement des souffrances inutiles pour l'individu, mais une incapacité pour ce dernier à aller de l'avant et à mener une vie riche et épanouie », me précise la psychanalyste Lisa Orban. À propos de l'angoisse des « jeunes » d'aujourd'hui, elle poursuit : « Le cerveau est encore une substance malléable à la vingtaine. Une exposition trop importante au stress peut avoir des répercussions néfastes sur la santé mentale par la suite. Si les jeunes adultes parviennent à identifier leurs maux et à développer des stratégies d'adaptation, ils pourront mieux gérer le stress et amoindrir les symptômes des maladies mentales dans le futur. »

Mais à quel point sont-ils capables de développer ces mécanismes d'adaptation ? Les professionnels de la santé mentale sont inquiets des conséquences de la « perpétuelle adolescence » – ou adulescence – qui semble animer de nombreux adultes aujourd'hui. Lucy Lyus, membre de l'association britannique MIND, a bien voulu évoquer ce thème en ma compagnie. « Nous savons que les difficultés que rencontrent certains jeunes – qu'elles soient économiques, sociales, relationnelles, etc. – donnent naissance à une angoisse caractérisée chez ces derniers, dit-elle. Je suis assez inquiète lorsque je m'attache à observer ce que cette génération va devenir. »

Tout cela semble bien triste et morose mais il ne faut pas oublier que cette génération ne vit pas dans une bulle. Elle ne peut être ignorée par les pouvoirs publics, qui ont les moyens d'influer sur les problèmes majeurs : le logement, l'insertion, la prise en charge des malades, etc. Si de nombreuses voix s'élèvent pour affirmer qu'il n'y a plus d'argent dans les caisses alors démerdez-vous, il faut peut-être leur rétorquer que d'ici une vingtaine d'années, le coût – social et économique – de ce mal-être pourrait être gigantesque. « Je ne veux pas imaginer ce qu'il se passera si nous ne parvenons pas à trouver des solutions », déclare Rachel Laurence, membre d'un think tank économique. « Il y aura très probablement de nombreuses crises économiques. »

Comme le souligne Rachel Laurence, notre économie repose sur l'endettement. Si les salaires d'une génération restent invariablement bas et qu'elle n'est pas capable de contracter des emprunts pour elle ou ses enfants, c'est une véritable bombe à retardement.

Avoir 18 ans ne veut déjà plus rien dire – c'est une simple excuse de plus pour faire une soirée et acheter de l'alcool sans utiliser une fausse carte d'identité. Les marqueurs de la vie adulte disparaissent ou ont disparu. Au sein de ce magma incohérent, être « adulte » n'est plus synonyme de maison ou d'enfant. En fait, être adulte ne veut plus dire grand-chose, et c'est sans doute ça qui définit le mieux la génération des 20-35 ans.