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Mon grand-père, cet électeur FN

Loin de l'image du raciste primaire, mon aïeul est un homme comme tout le monde, fatigué, qui désire simplement partir à la retraite.

par Martin Bertrand
03 Juin 2016, 5:00am

Mon grand-père s'appelle Jean-Patrick, mais tout le monde l'appelle Jean-Pat. Il vit dans un village de 100 habitants situé à plus d'une demi-heure de voiture d'Angers. Il y côtoie surtout des personnes âgées et des agriculteurs.

Né au sein d'une fratrie de sept enfants – cinq frères et deux sœurs – il a quitté l'école à l'âge de 16 ans car il était dans l'obligation de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il a donc bossé à l'usine et a quitté le domicile familial lorsqu'il a fêté ses 21 ans. Par la suite, il a tenu un restaurant avec ma grand-mère à Verdun, au sein duquel il était cuisinier. Après plusieurs années, ils ont préféré le vendre afin de retrouver le calme de la campagne.

Aujourd'hui, Jean-Patrick a 59 ans. Il travaille dans le transport laitier. La nuit, il parcourt la campagne avec son camion-citerne pour récolter du lait chez les agriculteurs du coin. C'est un homme usé. Il a été opéré du genou il y a peu. Comme il le dit lui-même, il aimerait pouvoir jouir de la vie avant de mourir. Il n'a jamais cherché à « profiter du système » – c'est pour cela qu'il n'a jamais rempli une seule feuille de soins, ou qu'il n'a jamais prétendu au chômage. Se reposer, jardiner, pêcher – il ne demande que cela pour être heureux.

Mon grand-père s'inquiète des multiples réformes des régimes de retraite, qui le laissent dans l'inconnu. « Toutes les semaines, j'entends aux informations que le système de retraite va être modifié, m'a-t-il précisé. Je calcule souvent, et je devrais en avoir encore pour un an avant de pouvoir m'arrêter de travailler – sauf qu'il est difficile d'en être sûr, tellement la situation est changeante. »

Il nous arrive de parler de politique, comme tout le monde. Je connais ses opinions. Il vote Front national pour des raisons que certains jugent légitimes, d'autres non. Je peux comprendre qu'il en soit arrivé à cette décision, même si je ne partage pas son avis. Il désire simplement exprimer son ras-le-bol à l'encontre d'une société à laquelle il a contribué toute sa vie, et qui ne lui apporte plus rien en retour.

Tout cela n'entache pas nos relations pour autant. Quand j'ai réalisé ce reportage, je n'ai pas adopté l'œil critique du journaliste. J'ai plutôt cherché à capturer des images qui en disaient long sur son quotidien. À chaque fois que je passe le voir, nous passons beaucoup de temps ensemble. Nous partageons une passion commune pour la photographie, passion qui rythme nos sorties.

Mon grand-père est sans doute un peu aigri. Qui ne l'est pas à 59 ans ? Mais c'est une personne que j'adore, et qui m'a avoué n'avoir qu'un seul regret. « J'aurais aimé avoir étudié pendant plus longtemps. Ça m'aurait plu d'être ébéniste, de travailler le bois », m'a-t-il confié un jour.

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