Je me battais contre les fascistes dans la Pologne des années 1990
​Photo de Karol Grygoruk
Interviews

Je me battais contre les fascistes dans la Pologne des années 1990

Les boneheads défendent toujours la suprématie de la race blanche quelque part à l'est de Berlin.
6.6.16

Chaque année, la Pologne célèbre son indépendance le 11 novembre. Cet événement est l'occasion pour de nombreux groupes situés à droite de l'échiquier politique de se réunir et d'organiser des marches rassemblant des dizaines de milliers de personnes. Si les organisateurs essaient de diffuser l'image d'une fête familiale, il n'est pas rare de tomber sur des suprémacistes blancs, des types entonnant des chants xénophobes et des croix celtiques.

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Ces différents mouvements se revendiquent « patriotes » ou « nationalistes » mais, selon Rupert – un activiste antifasciste polonais – il s'agit des mêmes groupuscules qu'ils combattaient dans les années 1980 et 1990. Au début des années 1980, les skinheads polonais se sont démarqués du mouvement punk – favorable à Solidarnosc – en épousant une doctrine raciste, hostile aux non-blancs, aux libéraux, etc. Ils défendaient les mêmes principes que les nationalistes d'avant-guerre et les nazis allemands. Obnubilés par leur haine, ces types n'hésitaient à recourir à la violence – ils attaquaient des gens dans la rue, lors de concerts, de matches de foot. Pour répondre à ce phénomène, les antifascistes polonais se sont organisés en groupes susceptibles de répondre à cette violence. Les affrontements étaient sanglants. Rupert avait l'habitude de patrouiller dans les rues de Varsovie à cette époque – à la recherche de skinheads à dérouiller. Il a également contribué à l'organisation du premier rassemblement antifasciste de la Pologne postcommuniste, en 1993.

J'ai eu l'occasion de discuter avec lui afin d'en savoir plus sur la naissance des groupes antifascistes. Il n'a pas manqué d'évoquer ce qu'il pense des nouveaux groupes polonais d'extrême droite.

Rupert. Photo de Karol Grygoruk

VICE : Dans les années 1990, tu avais l'habitude de te battre contre des fascistes dans les rues de Varsovie. Pourquoi ?
Rupert : C'est assez simple – ces skinheads suprémacistes terrorisaient les gens dans les rues. Ça a débuté dans les années 1980, quand les boneheads polonais ont assumé leur fascination pour le fascisme. Ils sont devenus agressifs. Ils avaient l'habitude de débarquer dans des lieux publics en nombre – notamment lors de festivals de reggae ou de punk – et de tabasser tout le monde. La police n'intervenait jamais, il y avait donc deux options – s'enfuir ou se défendre.

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Quand as-tu décidé de t'impliquer personnellement ?
J'assistais à un concert de Fugazi à Varsovie quand des skinheads ont déboulé dans la salle. Les mecs ont attaqué tout le monde. Je me suis fait massacrer. Un type m'a frappé avec une batte de base-ball dans le dos. On en avait assez. On a décidé qu'il était temps de se défendre en créant des groupes antifascistes.

Quels étaient les membres de ces groupes ?
Avant tout des gens issus de mouvements anarchistes ou écologistes. Les punks étaient omniprésents. Les différents groupes se répartissaient les tâches lors de l'organisation de rassemblements et se venaient en aide lors des patrouilles dans les rues. On se foutait de savoir si vous étiez anarchiste, socialiste, anarcho-syndicaliste – on était là, dehors, à affronter des néonazis. C'est tout ce qui comptait.

Affiches appartenant à Rupert

Quels étaient les objectifs de ces patrouilles ?
Au cours de la première moitié des années 1990, de nombreux lieux de Varsovie étaient connus pour être dangereux. Vous pouviez être attaqué n'importe quand par des fascistes. Ces derniers traînaient autour de la place de la Constitution, de la Route Royale, de l'université, et dans tout le centre-ville. Si vous aviez le malheur de passer par là et d'être considéré comme un ennemi, vous vous faisiez attaquer. La violence était surtout dirigée contre les punks et les anarchistes. Ils étaient reconnaissables à leur tenue. C'est pour cela que des patrouilles antifascistes ont été mises en place.

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Et quelle était la marche à suivre ?
Quand nous avions du temps libre, nous prenions la direction du centre-ville de Varsovie par groupes de deux ou trois personnes. Nous savions où traînaient les néonazis. Nous n'étions pas des héros tu sais – quand ils étaient plus nombreux et qu'ils prenaient l'avantage, nous partions. Mais les confrontations étaient toujours très « physiques ».

Oui, on dirait bien. Et où était la police dans tout ça ?
Il était impossible de leur faire confiance. Nous nous doutions que de nombreux néonazis connaissaient des gens faisant partie de la police ou de l'armée. La police passait son temps à nous courir après. Les flics nous arrêtaient sans raison et nous conduisaient au poste pour nous interroger. Lors du festival Róbreggae, on se battait contre les néonazis et les flics en même temps. Jusqu'en 1994-1995, c'était n'importe quoi. Après cette date, nous étions plus nombreux et mieux organisés. Les néonazis nous évitaient.

Affiches appartenant à Rupert

Quelle était l'attitude des médias et du grand public à l'époque ?
Les gens ne comprenaient rien. Ils ne savaient pas ce qu'était le fascisme et avaient l'impression que nous faisions partie de différentes sous-cultures qui se battaient comme ça, sans raison. Il était très difficile de se faire entendre, alors que c'était notre objectif – réveiller les consciences. Notre premier succès a eu lieu en 1995.

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Quel était-il ?
Entre 1989 et 1995, les combats de rue n'étaient jamais évoqués par les médias. Nous voulions changer cela. Pour ce faire, nous avons rédigé le premier rapport sur les activités de l'extrême droite polonaise. Au tout début, il s'agissait de quelques pages rédigées et transférées aux journalistes. Après un long moment, un journaliste nous a contactés pour nous dire qu'il aimerait en savoir plus. Au final, ce rapport a atterri sur le bureau de plusieurs députés, sénateurs et groupes de défense des droits de l'homme. Ça a permis à la menace fasciste de s'amoindrir à l'époque.

À vos yeux, le fascisme n'a pas disparu pour autant.
Tout à fait. Un type avait parfaitement résumé le problème : « Un jour, les fascistes abandonneront leur treillis et mettront un costume pour faire de la politique. Là, ça deviendra dangereux. » Aujourd'hui, on en est là : les médias invitent des hommes politiques qui n'hésitent pas à dire des choses qui auraient choqué tout le monde il y a quelques années.

Deux célébrations de l'anniversaire de l'insurrection de Varsovie : à gauche, un concert de By The Grace of God ; à droite, une parade néonazie dans les rues de Varsovie. Photos de Karol Grygoruk

Comment expliques-tu le succès de l'extrême droite polonaise auprès des jeunes ?
Les jeunes en ont marre. Ils ne trouvent pas de boulot, il n'y a rien à faire en Pologne. Certains quittent le pays mais d'autres n'ont pas le choix, et sont frustrés. Ils cherchent des coupables. En Pologne, l'antisémitisme et le racisme sont partout, alors qu'il y a très peu de juifs et d'immigrés. C'est incroyable. Le gouvernement actuel est en partie responsable – il a soutenu la marche nationaliste du 11 novembre dernier.

Quelle a été ta réaction quand tu as noté la présence de croix celtes lors de la célébration de l'anniversaire de l'insurrection de Varsovie ?
J'étais scandalisé. Le 1er août, j'ai l'habitude de me rendre dans des cimetières pour honorer la mémoire des personnes disparues lors de l'insurrection. Je rencontre souvent les vétérans à cette occasion – quand ils étaient plus jeunes, certains participaient à nos activités antifascistes. En 2010, des vétérans nous ont aidés à bloquer une marche nationaliste. Ces gens disparaissent peu à peu, et l'histoire est en passe d'être réécrite.

Tu as deux fils, qui sont adolescents. Désires-tu qu'ils suivent ton exemple ?
Ma femme et moi-même leur apprenons la tolérance. Dans notre foyer, l'homophobie et le racisme n'existent pas. Je ne dirai jamais à mes enfants de devenir antifascistes, mais je ne peux pas les imaginer défendre le nationalisme.