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Je me suis demandé si j’étais toujours de gauche

À 40 ans, je me pose cette question : et si Emmanuel Macron avait raison ?

par Virgile Iscan
09 Septembre 2016, 5:00am

Au printemps 2007, les familles « de gauche » pouvaient se targuer de partager des dîners animés. C'est en tout cas ce que prétendait une journaliste du Monde, qui avait relaté l'un de ces dîners. J'ai gardé cet article en mémoire parce que la famille dont il était question, je la connaissais bien : c'était la mienne. Je peux donc facilement retrouver ce moment où j'ai compris que le PS n'avait plus rien à voir avec la gauche, la « vraie », celle de la lutte sociale d'avant le XXIe siècle.

Avec le recul, je dirais que ce dîner parfaitement anecdotique et bien peu spectaculaire ne donnait pas matière à un article. Mais si certains membres de ma famille y passent pour de gentils gauchistes de salon – je continue de respecter le « pff » bien senti soufflé par mon cousin –, je dois reconnaître que ma compagne avait quelques années d'avance sur les idées que je finirais par avoir sur ce que veut dire être de gauche, aujourd'hui. C'est-à-dire : ne pas être de gauche.

Le 19 août dernier, Emmanuel Macron a lui-même fini par mettre des mots sur les maux que certains ressentent depuis tant d'années sans oser se les avouer. « Je ne suis pas socialiste », a-t-il finalement lâché en présence de son hôte, le très droitier Philippe de Villiers, qui lui présentait les derniers aménagements de son parc d'attractions, le Puy-du-Fou. Cette formule est bien sûr grossière. Je n'ai jamais respecté Emmanuel Macron, ni sa démarche, ni ses idées, ni son mouvement En Marche à l'acronyme pensé par une ramasse de première catégorie, ni ses photos dans Paris Match . Rien. À vrai dire, il est l'incarnation de l'idée que je me fais du « mec de droite », sans pouvoir vraiment l'expliquer. Mais je reconnais que dans son carriérisme, il est, dans un gouvernement qui n'a plus de gauche que le nom, le seul à l'assumer.

« Mais quelle importance ? », s'exclamait-il, guilleret, aux journalistes surpris de le voir copiner avec le chantre du conservatisme fin de race. En une seule question, et aussi douloureux que ce soit de le reconnaître, Big Mac avait su résumer ce que je pouvais ressentir vis-à-vis de la gauche et du PS depuis près de dix ans. Ouais, quelle importance ?

Né en 1975, élevé dans la frange dure du mitterrandisme en plein mitterrandisme, j'ai fait partie de ces benêts qui ont versé une larme en se sentant forcé de voter Chirac en 2002. À 27 ans, je n'avais pas encore fait mon deuil d'un parti dont les dirigeants ne m'attiraient plus, mais dont je continuais d'adhérer aux idées. Pour peu qu'elles aient encore, à défaut d'une existence, un semblant de sens.

Entre 2002 et 2007, j'ai commencé à remettre en question ces idées que ma mère m'avait inculquées : démocratie, laïcité, humanisme, mémoire et subversion. Toujours. Subversion. Et légèreté. Toujours. Légèreté. Mais pas sur tous les sujets. Et surtout pas ceux qu'il fallait traiter avec gravité. Qui était le curateur de ce catalogue ? Je n'ai jamais trop su. Je dirais, la « morale ». Mais la bonne, celle de gauche. Cette remise en question m'a fait aboutir à la découverte foudroyante que la majorité des gens « de gauche » que je côtoyais utilisaient cette couverture pour se donner bonne conscience sur à peu près tous les sujets.

En toute franchise, je ne me souviens même plus aujourd'hui de comment j'envisageais l'homme de droite avant l'âge adulte. Ça devait être un truc entre les mots-valises « banquier », « carriériste », « fumeur de cigare » ou « collectionneur de montre ». Mais de toute façon, j'étais contre. Comme on fait tout pour être « cool » à l'âge de 20 ans, il me fallait être de gauche en adoptant les postures engagées, en revendiquant les idées les plus communes – féminisme, égalité des droits, le racisme c'est pas bien, la mémoire coupable de la Shoah, etc. En gros, tout ce qui a permis aux auteurs de La Classe américaine de définir aussi merveilleusement le « mec de gauche » circa 1993. Mais la droite ? C'était un grand non merci, jamais.

Dans cet extrait, tout le discours scandé par la voix off de James Stewart illustre à merveille ce qu'était devenu le PS sous Mitterrand. Un carambolage de portes ouvertes bardé de pins militants. Tout cela débouchait sur une insulte raciste. Le simple constat que derrière un maximum de mecs « de gauche » se cachaient, tapies derrière les mots et les discours, des idées ultra-nauséabondes, allant de la droite catho décomplexée à la xénophobie inconsciente, en passant par les discours rhétoriques de militants mongoliens et l'exploitation à foison des réseaux, du copinage, du népotisme. Tout ce qui, à mon sens, échappait aux idées de gauche. Mais comme on était « de gauche », après tout, qu'importait. Quelle importance ? En 1993, « être de gauche » vous gratifiait d'une impunité à toute épreuve.

Parce que la gauche de l'époque, à l'instar de son pape François, aimait cultiver les contradictions. Mais n'hésitait pas à condamner les « propos intolérables où y'a pas de tolérance ». La tolérance s'arrêtant aux portes des 5 e et 6e arrondissements de Paris où là, on pouvait dire ce qu'on voulait parce que, vous l'aurez compris, on était « de gauche », du coup, on avait raison.

Lionel Jospin, un très gros bouquet de roses, et François Hollande, 2011. Photo via Flickr.

Je ne le dis pas pour la blague, mais c'est entre 2002 et 2007 que j'ai commencé à « comprendre » Michel Sardou. Je m'étais déjà mis à enterrer quelques « pages culture » de Libération certes, mais c'est là que je me suis mis à questionner mon rapport à mes opinions politiques. C'est aussi là que j'ai compris qu'il n'y avait rien de mieux pour provoquer un ami de gauche que de convoquer l'inénarrable chanteur de « J'accuse » dans la conversation.

Les gens de gauche ont beau être progressistes – enfin, a priori je dirais que c'est quelque chose qui définit la gauche, le désir d'avancer, de remettre en question les acquis, tout ça –, un discours aussi construit soit-il à propos de Sardou et de l'anarchisme de droite permet facilement de démasquer les gens de gauche qui seraient prêts à rétablir censure et peine de mort si ça permettait de couper la chique au franc-tireur (de droite) de la chanson française. Souvent, je remarquais que ces mêmes gens avaient tendance à se délecter dans une certaine idée de la culture parfaitement convenue. Ils considéraient leurs goûts et vision de l'Histoire immaculés tant qu'ils lisaient Les Inrocks , écoutaient Nova et pouvaient vous parler du dernier documentaire disponible sur le catch-up d'Arte. Vous l'aurez compris, bien avant le début des années 2010, c'est entre 2002 et 2007 que la figure du « bobo » a pris le pouvoir.

Je ne le dis pas pour la blague, mais c'est entre 2002 et 2007 que j'ai commencé à « comprendre » Michel Sardou.

Cette génération, j'y appartiens. Comme moi intégralement biberonnée au mitterrandisme, elle s'est depuis toujours montrée incapable de remettre en question son héritage. C'est ma génération, celle de la techno et du rock alternatif, qui a érigé en école de conduite la dictature de la bonne conscience ; celle-là même sous le joug de laquelle nous avons été élevés.

Je me suis souvent battu pour faire accepter ma définition du « bobo » quand on me demandait mon avis lors de discussions enflammées sur les bords du Canal Saint-Martin. Elle n'a pas changé depuis. Le « bobo » est simplement un mec de gauche qui a des idées de droite qu'il a transformées, selon son bon vouloir en « idées de gauche » parce que ça lui faisait trop mal d'assumer cette contradiction. Comment, alors, adhérer à cet état d'esprit ? Dans mes moments les plus cléments, je suis à fond pour le « vivre et laisser vivre » mais j'ai souvent eu envie de cramer les mecs qui faisaient preuve d'une telle tournure d'esprit. Le manifeste de l'hypocrisie totale et de l'impossibilité de s'assumer. Je veux dire, pour citer Macron, « quelle importance ? » Avoir des idées de droite ? Quelle putain d'importance ?

Photo via Flickr.

En 1967, à son retour de Cuba, le philosophe Régis Debray publiait Révolution dans la Révolution ?. Je n'ai jamais ouvert ce bouquin. Je n'ai même jamais cherché à me le procurer – je le choperais probablement si je tombais dessus par hasard chez un bouquiniste. En revanche son titre nébuleux m'a fait comprendre quelque chose sur l'échec de la gauche. Dans ma propre psyché, tout du moins : la manière dont la complaisance mitterrandiste a tout fait foirer. Il suffit de lire Génération, d'Hervé Hamon et Patrick Rotman, pour comprendre comment le PS de Mitterrand a tué toute l'idée de gauche qui l'animait.

À l'instar de la droite, il faut le croire : une fois au pouvoir, la révolution n'est plus possible. Je ne sais pas ce que raconte le bouquin de Debray, mais pour moi, son titre signifie une seule chose. La révolution n'est jamais terminée. Étymologiquement, c'est dans sa nature même. Une révolution n'est jamais arrivée, sinon elle repart de plus belle. Et finalement, dans mon cerveau de touriste politique, si un mot définissait la gauche, c'était bien l'idée de révolution, douce ou dure. En tout cas le désir d'avancer, de repartir, toujours, dans cette fameuse direction qui profiterait à tous.

Mais dans son contentement au pouvoir, la gauche des années 1980 a annulé toute idée de révolution. La communauté homosexuelle me dira le contraire – elle n'aurait pas tort. Les condamnés à mort aussi, et ils n'auraient pas tort non plus. Les hémophiles, en revanche, je suis moins sûr. L'équipage du Rainbow Warrior non plus. Jusqu'à la grande mascarade que représentaient les primaires de 2011, monument de storytelling qui a permis aux militants de se souvenir que la gauche c'était des valeurs de république et de démocratie, vitupérant contre tous ceux, dont je faisais partie, qui osaient prétendre qu'il ne s'agissait que d'un enfumage.

« Tu utilises les mêmes mots que le Figaro » m'avait éructé ma mère avant de discréditer mon analyse sous prétexte qu'elle ne « l'avait lue nulle part ».

En 2011, j'y voyais encore une importance. Je considérais qu'on pouvait encore sauver quelques meubles. Quelques idées. Pour tout dire, j'ai même voté Hollande en 2012, malgré mes discours blancs de 2007. En 2016, bien au-delà de la mascarade, le PS s'apprête à transformer ses primaires en jeu de massacre qui finira par ressembler à une énorme bouffonnerie, puisqu'il y a de fortes chances que François Hollande en sorte vainqueur, malgré son mandat pitoyable et son premier ministre – je ne m'étalerai ni sur l'état d'urgence, ni sur le 49.3, ni sur Nuit Debout, ni sur la crise de l'essence, ni sur le burkini, ni sur Nice, ni sur Chevènement, certains l'ont déjà très bien fait. Je ne m'appuierai même pas sur des chiffres pour l'expliquer, mais sur tous les matins où je me suis réveillé ces cinq dernières années en me faisant un facepalm – multiplié par 20 après janvier 2015. Toutes les fois où j'ai pu entendre des gens tenir des discours que je trouvais relativement justes se faire traiter d'« islamo-gaucho » par ceux qui se faisaient encore traiter de « gauchos » dans les années 1980.

Depuis novembre dernier, j'ai l'impression de vivre dans V pour Vendetta. J'aime bien Alan Moore, mais il a manqué de clairvoyance sur ce coup. Parce que pour être vraiment précis et dérangeant, il aurait dû faire de sa traditionnelle dictature orwellienne une dictature de gauche modérée. Une dictature républicaine. Démocratique. Et laïque. Celle du PS.






Photo via Flickr.

Est-ce que l'année prochaine je serai assez motivé pour aller glisser un bulletin dans l'urne ? Même question qu'en 2007. Au premier tour, probablement, pour Mélenchon. Je ne connais pas son programme, mais comme avec Bayrou, j'apprécie la manière dont il se moque des usages et de la courtoisie. Il a le côté romantique que j'attends des hommes engagés. Il a au moins l'amabilité d'essayer de rester digne. Et quelque part, il défend des idées que je considère justes. Est-ce que ça fait de moi quelqu'un de gauche ? Non seulement je m'en fous, mais je n'espère même pas.

Le 21 mai 1981, ma mère m'emmenait au Panthéon. En bas de la rue Soufflot – où je travaillerais 15 ans plus tard –, entre 18 h 15 et 18 h 25, d'après les souvenirs de Christian Dupavillon, quelqu'un m'a hissé sur ses épaules. J'allais sur mes 6 ans. J'ai vu la foule, une rue dégagée. On me demandait de regarder. Mais regarder quoi ? Le seul souvenir que je garde de ce moment où j'ai été militant malgré moi, c'est le logo de la rose. En 2016, celui-ci a lui aussi disparu, m'empêchant même de me raccrocher au sentimentalisme qui pourrait me permettre aujourd'hui d'affirmer avec joie, voire, de revendiquer, que je suis de gauche. Aujourd'hui, la gauche, ce n'est plus grand-chose. Moi non plus. Du coup, à défaut de pouvoir me dire de gauche, je peux au moins constater que j'ai vaguement suivi le même chemin qu'elle.

À ceci près que moi, je n'en tire absolument aucune fierté.

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