À la rencontre des membres de Social Porn, la version « adulte » de Facebook

Les membres du premier réseau porno francophone aiment montrer leur membre.

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avr. 20 2015, 9:46am

La page d'accueil du site Social Porn

L'immense majorité des données qui transitent sur Internet passent par deux catégories de site : les réseaux sociaux et les sites porno. Une étude Médiamétrie parue au début de l'année montrait ainsi que derrière Google, indétrônable, Facebook était le deuxième site le plus visité des français. Sauf que l'enquête ne prenait pas en compte les sites porno ; or, il est raisonnable de penser qu'ils sont très bien classés en France, comme au Royaume-Uni où ils génèrent plus de trafic que les réseaux sociaux et les sites marchands. Non seulement ils sont très fréquentés, mais les sites porno représentent le tiers des données circulant sur Internet.

Jusque-là, porno et réseaux sociaux n'étaient pas vraiment compatibles : Facebook a fait preuve d'une intolérance suffisamment grande à l'égard de la nudité pour censurer L'Origine du Monde, tandis que l'équipe de Twitter a dû se résoudre à relever la limite d'âge minimum sur son appli Vine quand elle a réalisé qu'elle grouillait de vidéos à caractère pornographique. De leur côté, les sites pour adultes ont tenté de s'adapter à la mode des réseaux sociaux en proposant des systèmes de likes ou de commentaires, mais sans vraiment changer leur architecture : Pornhub ou Xvideos continuent de ressembler à YouTube plus qu'à Facebook.

Des sites sont néanmoins apparus avec l'ambition de réconcilier réseautage social et pornographie, déclinant pour cela d'autres sites célèbres : Pornostagram (devenu Uplust), Pinsex (pour Pinterest), ou encore Fuckbook. À l'instar de ce dernier, Social Porn se veut la version adulte de Facebook. Ce site francophone, créé par des suisses il y a un an, revendique plus de 80 000 membres. Avec 500 nouvelles inscriptions quotidiennes, il se présente comme un leader dans le secteur (de niche) du réseau social porno francophone.

Je n'ai jamais vraiment considéré que mater des vidéos de cul pouvait être une activité sociale : à vrai dire, même si Facebook l'autorisait, ça me mettrait plutôt mal à l'aise de partager mes scènes préférées de Rodéo sur Juliette avec tous mes contacts, et personne n'a besoin de savoir ce que je pense de L'arrière-train sifflera trois fois. Je me demandais qui pouvait bien avoir envie de mettre une photo de sa dernière partie de jambes en l'air en photo de profil – je suis donc allé sur le site de Social Porn à la recherche de la réponse.

Contrairement à Fuckbook, le site est public, et la page d'accueil permet de voir les derniers posts des membres. Pas de chichis : on tombe direct sur des vidéos de types qui jouissent sur des photos d'autres membres, et des photos de couples en action. S'il y a des contenus « pro », les photos et vidéos échangées sont, pour une part importante, d'origine amateur.

L'aspect « social » tient à la possibilité de « liker » les contenus, d'ajouter des membres en ami et de poster des commentaires sur leurs profils ou sur les contenus qu'ils postent. Les commentaires, justement, ont contribué à me mettre rapidement mal à l'aise : la plupart était incompréhensibles et les autres disaient tous plus ou moins la même chose (en gros, il était souvent question d'exprimer son envie d'insérer son pénis dans un orifice, quel qu'il soit).

Le site est essentiellement fréquenté par des hommes : sur 115 membres en ligne au moment de ma connexion, 6 seulement étaient des filles. De plus, j'ai pu me rendre compte en visitant quelques-uns des rares profils féminins que certains d'entre eux étaient des faux : les photos postées représentaient de personnes différentes. Pour rétablir un semblant d'équilibre, le site collabore avec des pornstars qui proposent des sessions de chats vidéos. Pour inciter les membres féminins à s'exposer, il propose également aux utilisateurs de facturer les contenus qu'ils publient, le site touchant alors une commission. Si cette fonction n'est pas réservée aux femmes, leur surreprésentation dans les chats privés indique qu'elles y ont plus de succès que les hommes.

Le site propose également une géolocalisation de ses membres, ce qui permet d'avoir une idée du nombre d'inscrits vivant à proximité. Il y en avait plusieurs dans mon quartier – des mecs, exclusivement. L'un d'entre eux se décrivait comme « Un homme un vrai et pas un pseudo efféminé », mais il n'y avait pas grand chose d'autre sur son profil. En revanche, la page de « ChupaChups75 » était plus fournie, et sa vidéo « Je pompe un pote » m'a rapidement confirmé que son pseudo ne faisait pas référence à d'innocentes sucettes.

Comme sur Facebook, les contenus sont contrôlés : la modération s'assure ainsi de leur légalité, interdisant par exemple de « publier des contenus qui pourraient faire penser à des modèles qui n'ont pas la majorité ». En dehors des pratiques illégales, j'ai eu du mal à comprendre sa politique : si certaines pratiques sexuelles assimilées à des paraphilies étaient autorisées (fétichisme, BDSM) voire encouragées par le principe-même du site (exhibitionnisme), d'autres étaient interdites : je suis ainsi tombé sur un utilisateur qui se faisait engueuler pour avoir posté des « contenus uro ». Dans ces cas-là, la modération remplace systématiquement le contenu incriminé par une photo de gland (le fruit du chêne), ce qui est plutôt marrant.

Au final, je ne sais pas s'il est vraiment souhaitable de mélanger le porno et les réseaux sociaux. Le fait de savoir exactement ce que des types qui se masturbent pensent des images affichées sur mon écran m'a paru tout sauf excitant, et je continue de penser que le visionnage de films porno est un plaisir qui se savoure en solitaire – même si certains préfèrent aller au ciné pour ça. Surtout, je ne suis pas certain que le concept soit révolutionnaire : si c'est pour voir des gens montrer leur intimité, il y a déjà Chatroulette.

Néanmoins, il faut reconnaître que Social Porn peut trouver son public : beaucoup de groupes sont destinés aux personnes cherchant un plan cul dans leur ville, et plusieurs profils d'utilisateurs libertins cherchant à rencontrer de nouveaux partenaires ou à exposer leur sexualité aux yeux de tous semblaient y trouver leur compte. Surtout, le site contribue à sa manière à un renouvellement de la pornographie. Interviewé par la Tribune de Genève, le sociologue Gianni Haver expliquait à propos de Social Porn que « l'esthétique très léchée et improbable du porno traditionnel où l'on vend de l'inaccessible cède peu à peu du terrain à un porno plus amateur, de proximité, dont les «acteurs» sont des gens qu'on pourrait croiser au coin de la rue. Internet, où la masse crée un sentiment d'anonymat, a libéré la possibilité de s'exhiber à grande échelle ». En attendant, je crois que je vais m'en tenir encore un peu à des sites où les seuls « membres » qu'on peut trouver sont les inscrits, pas leurs attributs.

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