Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation d'Alain Baptizet

Profession : documentariste

Sorciers pétomanes et bastonnades inter-tribus, Alain Baptizet a passé vingt ans de sa vie à documenter l'Afrique secrète.

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mars 3 2015, 9:00am

Toutes les photos sont publiées avec l'aimable autorisation d'Alain Baptizet

Dans le village de M'Bao à l'est du Cameroun, non loin de la frontière centrafricaine, une équipe de cinq pisteurs locaux part chasser le python de Seba. Ce serpent constricteur, prisé pour sa chair et sa graisse, leur permettra notamment de nourrir leur village pendant plusieurs jours et de revendre sa peau à des marchands nomades. Entraînés à chasser le python géant depuis leur plus jeune âge, ils s'enfoncent dans la brousse, équipés de lances en bois, de pelles et de fusils. Au cours de leur traversée de la savane, ils suivent plusieurs cours d'eau jusqu'à rencontrer un petit groupe d'orpailleurs occupés à tamiser l'eau des rivières, lesquels sont particulièrement bien renseignés sur la faune qui peuple les alentours.

Après avoir suivi leurs indications, le chef des pisteurs découvre un terrier, où l'un de ses associés creusera une cheminée verticale pour se frayer un passage jusqu'à une galerie occupée par un serpent de six mètres de long. Pour attirer le reptile, l'un des pisteurs enduit sa jambe droite d'un onguent fait d'herbes et de racines écrasées. Il introduit ensuite sa jambe dans le trou, laissant son buste et son autre jambe hors du terrier. Après quelques minutes, il somme ses compagnons de le tirer en arrière. Trois d'entre eux extirpent leur ami et le python géant, lequel a englouti la jambe du pisteur jusqu'au genou. Une fois l'animal sorti de son terrier, un des chasseurs entaille sa tête à l'aide d'un poignard et lui tranche le corps, laissant apparaître un singe cynocéphale à peine digéré.

Des chasseurs de python à l'œuvre

Cette méthode de chasse où un être humain fait lui-même office d'appât, héritée du peuple Gbaya, a été documentée par le réalisateur français Alain Baptizet entre 1989 et 2001. Pour les besoins de ce film intitulé Les Chasseurs de pythons, il s'est lui-même introduit dans le terrier du reptile afin d'attester de sa présence, armé d'une simple lampe frontale et de sa caméra 16mm. Ancien membre de la Société des Explorateurs français, Baptizet a commencé sa carrière en réalisant des films dans son département de naissance – la Haute-Saône, réputée pour ses nombreuses grottes et cavernes.

« Dans les années 1970, les films d'exploration souterraine n'existaient pas vraiment, c'était un créneau sous-exploité », m'a expliqué Baptizet par téléphone. « Mon père pratiquait lui-même la spéléologie et le sujet me passionnait. J'ai donc demandé quelques conseils à la Fédération française de spéléologie, qui m'a averti des nombreuses contraintes inhérentes à la conception de films en grande profondeur. J'ai finalement décidé de me lancer par amour du défi. » Après de nombreuses tentatives ratées et d'heures passées dans les profondeurs franc-comtoises, Baptizet est parvenu à réaliser une trentaine de films dans différentes cavernes à travers le monde.

Alain Baptizet lors d'une exploration souterraine

Parmi ces films, sa plus grande réussite est le documentaire Siphon moins 1455, pour lequel il a suivi une expédition d'une semaine dont l'objectif était de battre le record du monde de profondeur dans le gouffre Jean-Bernard, en Haute Savoie. Cet abîme a été baptisé ainsi en hommage aux explorateurs Jean Dupont et Bernard Raffy, qui ont perdu la vie en 1963 lors d'une expédition dans la Goule de Foussoubie, un réseau de galeries souterraines de plus de 23 kilomètres.

Pour s'épargner ce destin, le spéléologue Pierre Rias a organisé la descente pendant l'hiver 1981, lorsque les risques de crue souterraine étaient limités. Durant ces sept jours d'expédition, Baptizet bénéficiait du même suivi médical que les spéléologues, contraint d'uriner dans des éprouvettes et de participer à des tests physiologiques entre deux prises de vue.

« J'ai longtemps réussi à gagner ma vie en faisant ce genre de films, a poursuivi Baptizet. Mais en 1983, j'ai eu une épiphanie alors que je me trouvais dans l'avion qui me ramenait du Mexique, où j'étais parti filmer le gouffre d' El Sótano. Je me suis rendu compte que je n'avais absolument rien vu du pays. À force d'être obnubilé par la spéléologie, j'avais occulté tout le reste. C'est comme ça qu'après une trentaine de films réalisés sous terre, j'ai été pris d'une soudaine envie de voir le soleil. »

À la fin des années 1980, Baptizet est parti à la découverte des anciennes colonies d'Afrique équatoriale et occidentale. Attiré par les centaines d'ethnies du Cameroun, il a fini par s'installer plus durablement près de la ville de Maroua, où il a fait construire une petite maison en ciment. À l'aide des recettes de ses premiers films et de quelques sponsors tels que Total Afrique et Cameroun Airlines, il a pu s'y rendre 62 fois entre 1989 et 2013. « C'était la première fois que je me retrouvais face à des gens qui n'avaient aucune envie d'être filmés. J'ai constaté qu'il fallait que je reste plusieurs mois sur place rien que pour réaliser un sujet, le temps d'apprendre à me faire accepter de mon entourage. Le simple fait d'épauler ma caméra était vu comme un geste agressif ; il me fallait démonter mon appareil afin de montrer que ce n'était pas une arme. »

Après avoir appris quelques rudiments de foulfoudé, dialecte qui permet à plusieurs ethnies camerounaises de communiquer entre elles, le documentariste a rencontré plusieurs missionnaires venus construire des écoles, des églises et des coopératives agricoles. « Ce sont eux qui m'ont informé des rituels étonnants qui pouvaient avoir lieu dans les parages. Finalement, il y a très peu de documentation sur ces sujets, car ils ne concernent que des groupes isolés dans des lieux difficilement accessibles. »

L'imaginaire de Baptizet a été alimenté par des romans d'aventure de l'époque coloniale appartenant à son arrière-grand père et par les bandes-dessinées Tintin. En conséquence, il s'est très vite heurté aux limites de l'exploration fantaisiste : « Un jour, alors que je tournais en pleine brousse dans le cadre d'un documentaire sur les Bamilékés, un des pisteurs qui m'accompagnait m'a averti qu'une lionne se trouvait près de nous. C'est là que j'ai entendu un rugissement et vu le fauve surgir d'un fossé à six mètres de moi. Heureusement, ses lionceaux étaient assez âgés et elle a fini par s'éloigner. C'est là que j'ai réalisé à quel point j'étais imprudent. Je ne suis jamais plus rendu en brousse sans sérum anti-venin, frigo à pétrole portatif, filtres à eau potable, moustiquaires et fusil, tout en priant pour ne jamais avoir à l'utiliser. » S'il n'a finalement jamais eu à s'en servir, son fusil Mossberg chargé de balles en caoutchouc lui aura néanmoins permis de faire des tours de garde avec ses porteurs, lorsqu'il tournait dans des zones fréquentées par des braconniers nigérians.

En marge de ses expéditions avec les chasseurs de pythons, Baptizet a notamment filmé le « Saoro » de la tribu des Peuls M'Bororo, un rituel qui a lieu début février près des monts Mandara, entre le Cameroun et le Nigeria. Ce rite voit des adolescents s'adonner à des bastonnades librement consenties qui leur permettent d'accéder au rang d'adultes à responsabilités. La violence des coups a engendré plusieurs morts accidentelles, et le rituel a  depuis été interdit par la police locale.


Pour cette raison, le Saoro se déroule sur des zones frontalières dans des lieux tenus secrets jusqu'au dernier moment, afin d'empêcher les gendarmes du Cameroun et du Nigeria de coordonner leurs actions. Peu avant la cérémonie, les adolescents boivent une « potion du courage », un mélange de produits inhibiteurs qui leur permet de mieux résister aux coups de
bâtons administrés par leurs aînés. « Si l'un d'eux laisse échapper un  cri de douleur ou qu'il présente le moindre signe de faiblesse, il est fichu », s'est rappelé Baptizet. « Pendant que je filmais, l'un d'eux a tenté de fuir avant d'être rattrapé par ses pairs qui lui ont tout de même fait subir le rite, avec des coups considérablement plus violents que ceux de ses camarades. »

Les Komas péteurs en pleine cérémonie

Mais le documentaire le plus connu d'Alain Baptizet est probablement celui sur les Komas péteurs. Il y a deux siècles, cette tribu nord-camerounaise est partie s'installer dans les monts Alantika, afin d'échapper aux envahisseurs islamiques qui souhaitaient les réduire en esclavage. Depuis cette époque, ils pratiquent épisodiquement une cérémonie où des hommes passés maître dans l'art de la pétomanie dansent pendant des heures, tout en émettant des pets tonitruants. Ce rite de rébellion leur permet de braver les interdits de la culture musulmane.

Au final, le documentaire est tellement saugrenu qu'il donne presque l'impression de faire face à une œuvre de fiction. En dehors de l'ethnologue allemand Leo Frobenius – à qui on attribue la « découverte » des Komas au début du XXème siècle – et du photographe français Frank Ribas, peu de personnes ont pu assister à ce rituel, ce qui a entraîné plusieurs débats animés par des internautes doutant de l'authenticité des images.

« Quand j'ai posté un extrait de ce documentaire sur Internet en 2007, j'ai effectivement densifié les images. Lors du tournage, différents microphones directifs m'ont permis d'isoler les pétarades du reste des bruits environnants, et j'ai ainsi pu mettre ce sujet en valeur plus tard. Mais l'intégralité du documentaire est vraie, bien que je sois le premier à être étonné de ce que j'ai pu filmer. » Baptizet n'est pas retourné au Cameroun depuis 2013, et depuis, la zone où il s'est installé est devenu le théâtre de nombreux crimes perpétués par l'organisation terroriste Boko Haram. Les missionnaires de la ville de Maroua, avec qui il entretient des contacts réguliers, le tiennent informé des problèmes qui peuvent survenir dans la zone.



« La dernière fois que je m'y suis rendu, c'était peu de temps avant qu'il y ait toutes ces affreuses histoires d'enlèvement. J'y suis retourné car je mets un point d'honneur à rendre fréquemment visite aux sujets de mes documentaires – soit pour garder un lien avec eux, soit pour leur montrer les images que j'ai filmées à l'aide d'un groupe électrogène et d'un projecteur. En revenant dans les monts Alantika, j'ai constaté que la nouvelle génération qui pratiquait ce rite de rébellion ne savait même plus pourquoi elle le faisait – mais même si ses origines sont tombées dans l'oubli, la tradition perdure. »

Après avoir vendu ses documentaires et filmé pour des clients comme Ushaïa, Arte ou encore Planète, Baptizet a ralenti les voyages pour se consacrer aux reportages sur le monde paysan en France : « On dit que la sagesse vient avec les années – elle m'aura au moins permis de me rendre compte qu'il n'était pas nécessaire de se rendre aux quatre coins du monde pour revenir avec des images intéressantes ».

Aujourd'hui âgé de 57 ans, il vit toujours à Vesoul, sa ville natale. Il travaille actuellement sur un long-métrage intitulé La légende des Milles Étangs, quand il n'est pas trop occupé à organiser des projections et à faire des stages d'initiation à la production vidéo. « Je préfère largement être un cinéaste artisan reconnu par ses voisins que de me noyer dans l'anonymat de la région parisienne. Finalement, je ne serai jamais riche et célèbre, mais c'est très loin de mes préoccupations – au moins, j'aurais eu la satisfaction d'avoir exploré ce monde sans jamais avoir eu l'impression de travailler. »


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