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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Paris Plages est-elle la plage la plus déprimante au monde ?

Une fausse Tour Eiffel, quelques chanteurs de rue et des toilettes en préfabriqué

par Romain Gonzalez
16 Août 2014, 8:00am

Photos : Romain Gonzalez

À l'origine de Paris Plages, il y a une réelle volonté de bien faire. C'est comme pour Karl Marx et son envie de supprimer les classes sociales ou Jeff Koons et son idée de démocratiser l'art. Pourtant, emporté par un tourbillon de velléités réformatrices sympa sur le papier, l'ancien maire de Paris Bertrand Delanoë a réussi la performance de pondre deux concepts qui se sont avérés les plus foireux de l'histoire de la vie parisienne au cours de la seule année 2002 : la Nuit Blanche tout d'abord, et Paris Plages ensuite. Au cours de l'été 2005, un violeur s'y était illustré en repérant ses futures victimes sur les transats situés en bord de Seine.

Si l'on se rapporte au dictionnaire Larousse, une plage est « une rampe de sables, de graviers ou de galets développée au niveau d'un rivage ». En gros, vous pouvez passer du sable à l'eau sans avoir besoin de sauter au-dessus d'un parapet ou de traverser une voie rapide. À ce titre-là, Paris Plages est une aberration ontologique, une transgression de concept, un produit qui devrait plutôt se prénommer Paris Relax ou Paris Détente.

Circonspects devant ces plages où personne n'a le droit de se baigner, nous souhaitions néanmoins ne pas mourir coincés dans nos certitudes. C'est pourquoi mercredi 13 août, nous nous sommes rendus le long de la Seine au niveau de la voie Georges-Pompidou afin de vérifier si traîner sous des brumisateurs et se prélasser sur du sable aussi synthétique que la gueule de Cristina Kirchner était une bonne idée.

Déjà, manque de bol, le temps n'était pas là pour sauver les apparences. On s'est pointés à Paris Plages au cours de l'une des pires journées d'août de l'année 2014, alternant rafales scandinaves et averses picardes. À la sortie du métro Pont-Neuf, nous avons fait trois premières constatations : 1. Il y a beaucoup de bruit, 2. ça pue le shit et 3. des enfants hurlent encore plus fort que les gens qui hurlent déjà. À ce niveau-là, on n'a noté aucun dépaysement. On était bien sur une plage de France.

L'aspect logistique de l'événement est pour le moins impressionnant : la mairie de Paris a saisi 2 800 mètres de quais aménagés sur les bords de Seine, 5 000 tonnes de sable venu en grande majorité du département de l'Eure, 450 parasols et 50 palmiers. C'est un peu comme un parc aquatique en fait, mais avec la Cour de cassation sur l'autre rive.

Les amoureux de l'égalitarisme social prétendent que Paris Plages permet à ceux qui ne partent pas en vacances, soit 30 % des Parisiens et membres de l'agglomération, de « pouvoir profiter d'un peu de sable près de chez eux ». Le truc c'est que dans la vraie vie, ce que l'on voit, ce sont surtout des mecs qui n'ont pas l'air dans le besoin en train de bouquiner sur des transats, de même que des touristes japonais en train de prendre en photo la Tour Eiffel miniature bâtie en chaises de bistrot.

Après quelques minutes de flânerie, des effluves marins ont jailli de la Seine pour s'engouffrer dans nos systèmes olfactifs. Ces derniers ont été indisposés une nouvelle fois quelques mètres plus loin lorsqu'on est passés devant le coin Toilettes de Paris Plages. Situées sous le Pont au Change et dissimulées derrière des planches en bois, ces chiottes d'appoint donnaient l'impression d'avoir été importées directement des fêtes de Bayonne sans être passées par la case désinfection.

Alignement continu de chaises longues et de jeux pour enfants pas super marrants sur plus de 2 kilomètres – sans parler de l'annexe située sur le Canal de l'Ourcq – on peut penser que les 3 millions d'euros d'investissement annuel pour Paris Plages sont un poil trop pour un truc où il se passe aussi peu de chose. De plus, la Mairie de Paris privilégie désormais les partenariats avec les entreprises privées afin de, semble-t-il, diminuer les frais. Dans 10 ans, il se pourrait donc que Paris Plages s'appelle JC Decaux Paris Plages, ce qui serait peut-être plus honnête ; on comprendrait tout de suite que l'on s'apprête à s'ennuyer deux bonnes heures avec des personnes âgées, des adolescents et des touristes émerveillés pour rien.

Un peu plus loin, nous avons croisé une jeune Californienne en vacances à Paris. Eallis, 23 ans, nous a mis la misère sans le faire exprès : « Je viens de Los Angeles. Pour me baigner, la plupart du temps je cherche des spots un peu secrets à Malibu. L'eau y est crystal clear. » Lorsqu'on lui a demandé ce qu'elle pensait de notre Malibu à nous, elle s'est mise à rire, ajoutant : « Mais c'est pas une plage ! »

Devant cette courte mais brutale évocation d'un paysage sauvage, cette possibilité d'un ailleurs, on a réalisé que Paris Plages, c'était avant tout du béton. Et pas qu'un peu. Les zones sablées sont en réalité toutes petites et les panneaux de signalisation autour laissent entendre que vous pouvez vous faire écraser par un 38 tonnes à tout moment.

Des palmiers sortis tout droit de Jardiland s'enchaînent ainsi sur des centaines de mètres, tout comme ces abominables fanions bleus qui constituent une menace à peine voilée du possible triomphe de Marine Le Pen lors des Présidentielles 2017. Aucune trace de naturistes, ni de vendeurs de glaces. Paris Plages est une sorte de gros plan sur tous les éléments les plus tristes de la vie parisienne : l'ennui, les touristes allemands, les râleurs intempestifs (ils sont là, tapis dans l'ombre, mais en T-shirt), les médecins (on en a compté trois en l'espace de 200 m) et les Bateaux-Mouches.

La pluie s'est alors mise à tomber sur ce paysage idyllique et tout le monde s'est réfugié sous le pont – le même qui accueille les préfabriqués dédiés au soulagement des besoins physiologiques. Paris Plages possède aussi cette capacité à faire passer un parasol pour un parapluie, et vice-versa. À ce moment-là, les carapaces sont tombées et tout le monde a révélé son vrai visage, les Parisiens coincés à Paris à la mi-août étant incontestablement déprimés. Une jeune fille s'est mise à pleurer sur l'épaule de son copain, les bébés se sont mis à chialer de plus belle, et tout le monde est tombé malade parce que la température avoisinait les 14 degrés.

L'environnement évoquant les couloirs de métro, c'est sans surprise qu'une guitariste s'est mise à chanter afin de soutirer quelques pièces à l'assemblée. Puis, une enfant de 11 ans s'est pété la gueule devant tout le monde, ce qui a fait rire la trentaine d'adultes réunis sous le pont et nous a rappelé qu'en effet, on était bien à Paris.

Avant d'arriver là, on se demandait qui pouvait bien aller à Paris Plages. Eh bien, les types qu'on a croisés là-bas n'en avaient visiblement rien à carrer de l'environnement hostile qui les entourait : « Il pleut, et alors ? », nous a lancé un homme d'une quarantaine d'années portant un T-shirt à l'effigie d'Homer Simpson, tout sourire. Après l'averse, les gens se sont rassis sur leur transat, immobiles comme des stoïciens avides d'horizon immaculé et n'ayant que faire de l'absurdité de la présence d'une plage située en plein centre-ville d'une capitale européenne.

La maire Anne Hidalgo promettait pourtant « un espace de liberté, d'évasion et de rencontres. » Niveau liberté, ça dépend de comment vous la définissez. Si à vos yeux, passer 5 heures entouré d'autobus signifie être libre, alors vous êtes 100 % en symbiose avec le projet. En revanche, même si vous êtes ouvert d'esprit, je ne vois pas bien où se situent l'évasion et la rencontre lorsque vos voisins de transats ne parlent pas la même langue et passent leur temps devant leur tablette numérique pour jouer à 2048.

Quant à l'office du tourisme de la ville, celui-ci évoquait la possibilité de « somnoler sous un soleil estival au bord de la mer, partager des parties endiablées de beach-volley et bronzer avec sa (son) partenaire en laissant les enfants construire des châteaux de sable. » Le bord de la mer, sérieusement ? Si la mer en 2014 ressemble à ça, alors autant aller skier dans le Massif Central.

Au passage, le seul enfant qu'on a vu en train de faire des châteaux de sable était un type de 40 ans qui dessinait péniblement une femme enceinte tout en demandant de l'argent aux badauds qui traînaient dans le coin. Paris a réussi à faire passer la plage pour un truc encore plus pourri qu'en vrai. Et puis franchement, c'est quoi cette plage où les mouettes sont remplacées par des pigeons ?

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