Hussein Chalayan

À l'inverse de la plupart des autres créateurs qui se vautrent dans la soi-disant avant-garde, Hussein Chalayan n'est pas une caricature vivante. Il est agréable, aime à discuter et ne propose pas aux jeunes femmes...

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25 Avril 2011, 12:00am

Photos d’archives publiées avec l’aimable autorisation de Hussein Chalayan



À l’inverse de la plupart des autres créateurs qui se vautrent dans la soi-disant avant-garde, Hussein Chalayan n’est pas une caricature vivante. Il est agréable, aime à discuter et ne propose pas aux jeunes femmes venues l’interviewer de leur montrer des statues en marbre dénudées à son effigie ni n’en réfère constamment à ses chakras quand on lui demande d’où vient son inspiration. Ses collections et collaborations (le vaisseau à porteurs qui a amené Lady Gaga sur scène lors des Grammy Awards cette année, par exemple, c’est lui) sont parfaitement maîtrisées et assez unanimement acclamées. Par conséquent, ses créations sont prises comme sources d’inspiration, sinon purement et simplement copiées, dans chaque institut de la mode que compte cette planète.

Mais ce qui fait la singularité d’Hussein, c’est son insistance à trouver de nouvelles façons de transformer des matériaux bruts en vêtements. Ça fait déjà un moment qu’il est à la pointe des designers qui prennent avantage des nouvelles technologies pour élaborer leurs lignes – des robes habitées du mouvement perpétuel, des tuniques laser, des pièces d’habillement animées d’une vie propre qui font ressembler leur propriétaire à un papillon de l’espace dont chaque battement d’aile lui ferait traverser les époques, et ainsi de suite. Et malgré le fait qu’il travaille comme il respire et qu’il était jusqu’au cou dans les préparations de la fashion week quand on a fait l’interview, il s’est avéré charmant. Il nous a expliqué comment évoluer dans le milieu de la mode sans finir pauvre, fou ou mort.

Vice : Vous êtes le genre de designer qui s’isole pour méditer sa collection, ou vous êtes plus dans une approche par tâtonnements ?
Hussein Chalayan :
Un peu des deux, en fait. Je peux suivre une idée qui m’occupe depuis un bout de temps, ou au contraire, une collection peut me mener naturellement à la suivante. Les différentes ères de travail sont reliées. Et bien sûr, on développe des idées, et dans ce cadre, il peut se produire des événements, des accidents qui sont bons pour la maison. On peut encore se permettre d’expérimenter.

Donc une partie de votre boulot consiste à méditer tout seul dans le noir ?
Je travaille en équipe aussi. J’ai une idée, je la dessine. Ensuite, je travaille avec mes modélistes, ils font leur truc et je repars de là.

En ce qui concerne l’aspect stylistique, vous êtes crédible en tant qu’artiste, mais vous vous pliez aussi aux ­exigences du calendrier, des acheteurs, des journalistes mode et des banquiers. Comment vous parvenez à concilier ces deux aspects ?
La demande, les cycles du marché, c’est vraiment difficile. D’un autre côté, les contraintes vous permettent parfois de penser de façon alternative et ça vous aide à grandir. C’est impossible de travailler constamment comme ça, parce que ça vous réduit en miettes. Tout est dans le fait de jouer avec la contrainte et d’en faire émerger quelque chose de positif.

Vous travaillez les matières qui sortent du commun, le bois, la mousse d’acétate. Est-ce qu’il y a un matériau que vous rêvez d’utiliser, mais vous n’y êtes pas encore parvenu ?
Beaucoup de choses, même, mais je ferai en sorte qu’elles arrivent et vous verrez à ce moment-là. Tout ce que je fais, j’y pense comme à des expériences. J’essaye de transformer mes prototypes en réalité.

À quoi ressemble votre studio ? À une sorte de cabinet de curiosités technologiques ? Je crois que les gens s’attendent à ça, vu l’usage historique que vous faites de techniques étranges.
Je m’intéresse à la technologie en tant que je m’en sers dans mon travail, mais j’ai très tôt décidé que je ne ­voulais pas posséder trop de choses – et je ne parle pas seulement des joujoux high-tech ; je n’ai pas non plus une tonne de fringues ou de meubles. J’aime vivre comme ça. Sinon je trouve cela trop encombré et ça m’empêche de réfléchir.

Vous avez ça en commun avec de nombreux stylistes, il me semble. On pourrait être porté à croire que vous êtes hyper stylisé dans le moindre aspect de votre vie.
Ça va dans l’autre sens, aussi. C’est comme être cuisinier – quand vous l’êtes, vous n’avez pas forcément envie de manger ce que vous avez préparé, vous être trop impliqué là-dedans.

Mais à l’évidence, ça ne remet pas en question votre utilisation de la technologie. Qu’est-ce qui vous incite à en faire un usage si poussé ?
Ce qui m’intéresse avec la technologie, c’est que c’est la seule façon de produire de la nouveauté. Tout a été fait. Tout. La technologie vous permet de vous rendre là où ­encore personne n’a mis les pieds. C’est pour ça que je suis à l’affût dans mon travail.




Il y a des designers qui se servent de la technologie en dépit du bon sens, selon vous ?
Beaucoup de créateurs de mode sont pris dans des cycles répétitifs. Très sincèrement, je trouve que tout finit par ressembler au passé – un passé régurgité par une coupe, une collection. Le passé de la mode m’intéresse, bien sûr, mais la nouveauté, l’originalité doivent emprunter un canal technologique, selon moi.

On vous connaît aussi pour vos défilés peu orthodoxes. Quand vous dessinez un modèle, est-ce que vous prenez en compte la façon dont les gens vont faire l’expérience de vos vêtements ?
Je pense que la collection vient toujours en premier, et je passe la plupart de mon temps sur les coutures, les tissus, les couleurs, toutes ces choses. Je ne pense pas d’abord au défilé, mais ouais, j’aime bien, j’ai toujours aimé l’idée ­selon laquelle c’est une expérience culturelle de regarder des vêtements défiler.

Vos créations semblent aussi suggérer une obsession pour le corps humain – comment il réagit, évolue dans l’espace… Vous avez une muse ?
J’aime le concept de corps, mais je n’aime pas un corps en particulier. J’aime les femmes de pouvoir. J’ai été élevé par des femmes, donc mon but est en quelque sorte de les rendre fortes et pleines d’assurance avec mes vêtements. Les femmes sont bien plus complexes que les hommes, et plus intéressantes, en un sens. Je veux toujours qu’elles aient l’air fortes.

Vous lisez les commentaires sur vos collections ?
Non. Je l’ai fait, et ça m’a vraiment pompé.

Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Vous bloquez sur des trucs que les gens disent, sur des interprétations erronées. J’ai trop à faire pour me coltiner ça en plus. Je n’ai pas envie d’avoir à exercer mon droit de réponse. Je préfère m’employer à faire mon travail au mieux. C’est une chose plutôt marrante : d’un côté, il vaut mieux savoir ce que les gens pensent de ce que vous faites, mais de l’autre ça vous empêche de le faire parce que vous passez votre temps sur votre ordinateur.

À ce propos, vous avez quand même l’air pas mal occupé. Vous êtes le directeur artistique de Puma et de vos propres lignes, mais vous faites aussi des installations, des projets d’art contemporain…
Je suis d’abord un créateur de mode. Mais effectivement, je travaille avec une galerie stambouliote, et récemment, j’ai livré deux projets, l’un avec la Lisson Gallery, l’autre avec Spring Projects. On a aussi une expo qui se balade dans le monde, des événements dans des galeries, et on vend aussi mes films et mes installations à des collectionneurs. Et ça supporte, en retour, mon business dans la mode. Et je collectionne l’art.

Est-ce que toutes ces choses sont indépendantes les unes des autres ?
Elles ont l’air très différentes à première vue, mais elles sont toutes reliées entre elles : elles font partie de mon univers. Je peux dessiner une collection, et ensuite faire un film avec mes fringues dedans, créer une narration autour. Ou bien je peux faire un film, et je m’en inspire pour ma collection. Je suis plutôt exigeant et sélectif quant à ce que je fais, parce que j’aime bien faire les choses. J’essaye de les calibrer dans le temps pour qu’elles ne fassent pas se crasher mon emploi du temps. Ça fait beaucoup, vu de l’extérieur, mais tout est accompli de manière très ordonnée.

Vous êtes une machine.
Parfois, mais ce sont les deadlines et les difficultés budgétaires qui posent vraiment problème. S’il n’y avait pas de limites de temps ou d’argent, ce serait le plus beau job du monde. Mais ces limites existent, et le stress qui va avec.

Comment vous gérez ça ?
Je choisis de faire des choses qui me font évoluer. Mes projets artistiques sont une source d’inspiration. En un sens, c’est un peu le carburant de mes collections. Mon travail est le fruit de cette dualité, de ces choses qui se nourrissent mutuellement.




Vous avez grandi à Chypre et à Londres. Cette dualité pourrait expliquer celle-là.
Je suis né à Chypre, et j’ai passé les cinq premières années de ma vie à Londres, puis je suis retourné à Chypre pour l’école primaire. Cet élément d’aller-retour constant dans ma vie, où j’ai dû constamment me réadapter à des environnements étrangers, m’a ouvert l’esprit, mais fait également de moi un déraciné. J’ai aussi un côté turc, et c’est une chance pour moi, parce que c’est une culture très riche. Il y a une sagesse turque qui fait cruellement défaut à pas mal de cultures occidentales. Je me sens béni d’en avoir bénéficié.

Où vous sentez-vous chez vous ?
Au final, je suis un Londonien, c’est là que j’ai passé le plus de temps. Ça ne veut pas dire que je suis un Anglais, juste un Londonien. C’est comme dire que vous vous sentez new-yorkais, ça ne veut pas dire que vous vous sentez américain.

Qu’est-ce qui vous plaît tant à Londres ?
Londres est une ville où tout est sujet à spécialité. Vous pouvez devenir spécialiste de tout ce que vous voulez. Et aussi, vivre à Londres a accru mon intérêt pour ma culture d’origine, parce que je peux la considérer à distance. Je suis un îlien qui a changé d’île. Je suppose qu’on appelle ça un « méli-mélo ».

Vos parents sont de Turquie, ce qui vous fait rentrer dans la catégorie très restreinte des stylistes provenant du Moyen-Orient. Ça vous met la pression ?
Non, parce que je ne viens pas de Turquie. Je suis un Chypriote turc. Et puis la Turquie, ce n’est pas vraiment le Moyen-Orient : c’est moitié européen, moitié asiatique. C’est une catégorie propre. On a plus en commun avec le sud de l’Italie ou de la Grèce qu’avec le Moyen-Orient dans sa totalité. On est musulmans, mais d’une façon tellement laïque qu’on le sent à peine. C’est plus un ensemble de traditions. Nos femmes ne sont pas voilées ou quoi que ce soit, voyez-vous.

La religion n’a aucune influence ?
Plus personne ne va vraiment à la mosquée. Mais c’est là, et c’est formidable. C’est dans l’ordre des choses.

À qui on pourrait vous associer, alors ?
Aux gens de la Saint Martins. Je me sens appartenir à une culture très large, basée à Londres. J’ai pas mal d’amis turcs, stylistes à Istanbul, mais je ne fais pas partie de cette communauté, je ne viens pas de là. Je me sens connecté à eux, mais pas en tant que créateur.




Vous avez dédié votre collection de l’automne 2010 à Alexander McQueen, que vous considérez comme un pair. Vous avez deux esthétiques et approches très différentes. Vous pouvez nous parler un peu de la relation que vous aviez avec lui ?
Pour commencer, McQueen et moi-même sommes issus de la même génération. On a commencé en même temps, et on faisait déjà des défilés à Londres au milieu des années quatre-vingt-dix, jusqu’à ce qu’on aille tous les deux à Paris. Je ne le connaissais pas bien, mais assez pour discuter avec lui à chaque fois qu’on se croisait. Je crois qu’il a commencé à bosser pour le groupe Gucci au début des années 2000, et son business a pris une direction différente du mien. Il a dû grossir beaucoup plus vite, vu ce dans quoi il était lancé, les gros investissements...

Vous vous admiriez mutuellement ?
Oui. Je l’ai toujours entendu dire le plus grand bien de ce que je faisais. Il ne me l’a jamais dit en face [rires], mais il s’est toujours comporté avec déférence envers moi. On était très différents pour des gens d’une même génération, mais de mon point de vue, on faisait tous deux des collections extrêmement intéressantes et des défilés novateurs pour l’époque. Je crois qu’on a beaucoup contribué à façonner le paysage de la mode à Londres.

Sa mort vous a beaucoup attristé ?
Je suis éploré. C’est tellement déprimant. Pour mon dernier défilé automne/hiver, j’ai intégré un éloge funèbre dans la bande-son. C’est extrêmement triste, j’ai eu plus d’une fois les larmes aux yeux en songeant à sa mort. C’est une très, très grande perte. Peut-être qu’il aurait dû être plus entouré suite à la mort de sa mère, qui l’avait énormément affecté. Je n’arrive pas encore à y croire, pour être honnête. Pour aller à mon studio, chaque jour, je dois passer devant le sien, et à chaque fois ça semble irréel. C’est tout simplement tragique.

Euh, de l’autre côté du spectre, il y a Lady Gaga. Vous la connaissez, de toute évidence.
[rires] Oui, bien sûr. Je l’ai rencontrée plusieurs fois. On a travaillé avec elle, d’une certaine façon. C’est un amour, vraiment. C’est une fille très douce, très large d’idées. Elle est chaleureuse et sincère, c’est impossible de ne pas l’aimer.

Vous pensez que ça vient d’où ?
Je crois que ça vient de ses racines italiennes. Il faut toujours voir la structure familiale derrière l’individu. Je sais que ­Madonna aussi est italienne, ou a des racines italiennes, mais Gaga produit l’impression d’être nettement plus chaleureuse.

Vos dernières collections sont des créations assez bizarres : par exemple, celle inspirée du bunraku – le théâtre de ­marionnettes japonais. Vous faites quoi de votre temps libre ? Vous appuyez sur le bouton « random » de Wikipédia ?
Non, non… Mes vies personnelle et professionnelle sont intimement imbriquées, mes intérêts entremêlés. Je vais au ciné, je vois des amis, je vais dîner chez les uns et les autres, à des concerts – que des choses très normales. J’aime me cultiver, cependant. J’aime faire tout le temps de nouvelles découvertes. J’aime passer du temps avec ma famille quand ils sont ici, ou quand on se rejoint à Paris. Mes intérêts et ma vie professionnelle sont indissociables. Parfois je ne sais pas comment m’occuper, quand je n’ai rien à faire, justement. Je m’ennuie assez facilement.