Publicité
Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
LE NUMÉRO AU BORD DU GOUFFRE

Les mecs de Nazi Knife viennent de lancer un nouveau magazine

On est ravis de voir resurgir de l'ombre Jonas Delaborde et Hendrik Hegray, qui se sont délibérément mis au ban du milieu du dessin indé français pour mieux explorer les courants souterrains de l'avant-garde internationale.

par Julien Bécourt
01 Mars 2011, 12:00am


Jonas et Hendrik à Malibu, 2010 (c) Harsh Patel
On est ravis de voir resurgir de l’ombre Jonas Delaborde et Hendrik Hegray, qui se sont délibérément mis au ban du milieu du dessin indé français pour mieux explorer les courants souterrains de l’avant-garde internationale. Ces deux frères ennemis, nés en 1981, ont longtemps gravité dans le réseau des fanzines de dessin (on disait graphzine au siècle dernier) et sont à l’origine d’un millier de recueils faits maison beaucoup plus ambitieux qu’il n’y paraît. Ils ont notamment fondé deux publications, Nazi Knife et False Flag, où se côtoient des artistes underground du monde entier (ça va des types de Wolf Eyes à James Ferraro), souvent ramifiés à un réseau de micro-labels qui produisent à tour de bras de microscopiques tirages K7 ou vinyles.

Dans ses trois dernières éditions, Nazi Knife étalait sur 200 pages un télescopage de réminiscences camp 80’s, d’images chelou dégotées sur le web, d’horreurs psychédéliques, d’ésotérisme industriel, de collages post-pop et de toutes sortes de dessins à l’imaginaire tordu. Derrière une façade en noir et blanc nettement plus austère, False Flag durcit la ligne et se recentre sur le minimalisme et l’abstraction géométrique, quoiqu’on y trouve toujours des dessins bizarres parsemés de photos sous-exposées et de collages inquiétants. Jonas est en passe de collaborer avec la marque de fringues Six Pack pour une série de tee-shirts tandis que Hendrik sort de somptueux disques de bruit maléfique sur son label Premier Sang et a tourné avec Wolf Eyes sous le nom « Helicoptere Sanglante », renommé depuis « Popol Gluant ». On a voulu savoir s’ils étaient des artistes radicaux ou des branleurs arrogants, et après une heure et demie d’entretien à retourner le couteau nazi dans la plaie, on n’est pas plus avancés.

Vice : Quelle est la différence fondamentale entre Nazi Knife et False Flag ?
Jonas Delaborde :
C’est une question d’attitude. Globalement, Nazi Knife est dans une logique de saturation alors que False Flag procède au contraire de la réduction, du minimalisme. Nazi Knife ne s’est pas interrompu pour autant, on vient de boucler le dernier numéro, en format magazine noir et blanc photocopié, avec nos potes : Leon Sadler, ShoboShobo, C.F., Robert Beatty et Hendrik.
Hendrik Hegray : On voulait faire un truc plus austère, plus frontal et plus hermétique encore que Nazi Knife. Avec un postulat plus clair dans la sélection des artistes et un rendu moins fouillis. C’est un projet qui suscite davantage de perplexité, qui brouille complètement les repères.

Ouais enfin, il y a quand même les dessins psyché de Robert Beatty (le mec de Hair Police), du belge Dennis Tyfus et du finlandais Roope Eronen (l’un des membres du groupe de weirdo-folk Avarus), qui sont dans la lignée de ce qu’on a pu voir dans Nazi Knife. Vous combinez de plus en plus d’influences à priori antinomiques. Par endroits on ­dirait du Steven Parrino, mais à la page d’après on tombe sur une peinture d’Antoine Marquis.
HH :
Le résultat n’est pas forcément conforme à notre parti pris initial d’abstraction et de dureté, mais ce qui est intéressant, c’est que cette intention subsiste en filigrane, même si en feuilletant, ouais, ça ne saute pas aux yeux.

Vous venez de faire une expo à LA et une autre à NY. C’était dans des galeries institutionnelles ?
JD :
À New York, c’est Dan Nadel, le boss de ­PictureBox, qui nous a sollicités dans le cadre d’un festival. C’était dans une sorte de squat à Brooklyn. À LA, c’était dans une toute nouvelle galerie, Dem Passwords. Les conditions étaient bien meilleures et globalement, la qualité de l’exposition s’en ressent. On a pu mieux travailler, même si on était condamnés à rester sur place 24h/24 parce qu’on n’avait pas de voiture.
C’est inattendu de voir dans False Flag des reproductions en noir et blanc de sculptures de Dewar & Gicquel.
HH : Daniel Dewar m’a proposé de présenter des photos de pièces inachevées, arrêtées en cours de route parce qu’elles étaient ratées, comme ce pied immense qu’ils voulaient faire pour la FIAC et qu’ils ont foiré. Il y a aussi ces photos de leur Ferrari Testarossa sculptée dans d’énormes blocs de pierre. Le collectionneur qui l’a achetée l’a foutue dans son jardin et laissée à l’abandon. Du coup, la végétation a poussé tout autour, ça ressemble à des ruines. Il n’en reste plus grand-chose, ça colle bien avec le titre de la pièce à l’origine, « Mason Massacre ».


la couv’ du #1 de False Flag   dessin de Robert Beatty, False Flag #1
Pourquoi vous ne publiez que sur du noir et blanc ?
HH :
C’est en réaction à cette apogée du dessin hyper coloré post-Paper Rad. Ces arcs-en-ciel partout et ces couleurs fluo, on trouvait ça super gavant.

Du coup, vous avez fait exactement l’inverse.
JD :
Oui, disons qu’on voulait refroidir le propos. Le noir et blanc, c’est pour la même raison. D’autant que c’est un noir et blanc pas vraiment contrasté, plutôt sale et grisâtre.

Vous êtes à fond sur cette idée d’entropie, de ruine et de dégradation.
HH :
On a tendance à tout dégrader spontanément.
JD : De toute façon, on se dirige vers le chaos. Ah, ah.

Vous semblez vouloir vous détacher de toute cette scène relou du « dessin indépendant ».
HH :
Oui, on se positionne toujours par rapport à ce qu’on voit, notamment à ce soi-disant « milieu du dessin » qu’on abhorre autant l’un que l’autre. On est conscients de ce qui se fait, de ce qui nous entoure et on agit souvent en réaction contre ce côté sympa, inoffensif. On avait envie de montrer qu’il est possible de faire quelque chose de radicalement différent.

En même temps, Jonas, tu ne viens pas du dessin pur – tu as fait les Beaux-Arts, et tu continues la sculpture je crois.
JD :
À vrai dire, j’ai abandonné la sculpture depuis trois ans faute d’espace et de moyens. Mon activité éditoriale et mon travail de dessinateur naissent de cette impossibilité de faire de la sculpture. Mais je conçois l’un et l’autre de la même manière. La sculpture commence à partir du moment où tu poses un objet sur un autre objet. Je trouve ça euphorisant de fabriquer de nouvelles formes avec des formes préexistantes, d’assembler entre eux des matériaux hétérogènes. Ça rejoint aussi notre position d’éditeurs qui ne consiste pas seulement à compiler des images, mais à les agencer entre elles pour en faire émerger une forme et un sens nouveaux.
HH : On fait des livres d’images par défaut, en quelque sorte, et c’est cette forme de frustration, de mécontentement ou d’insatisfaction qui nourrit notre inspiration. Dans l’absolu, on aimerait bien déployer des idées dans l’espace qui excéderait ce format contraignant de la feuille de papier, auquel on reste malgré tout attachés.

Pourquoi persévérer dans l’édition dans ce cas ?
JD :
Pour ma part, ce qui me tient, c’est un projet plus vaste qui s’apparente à de la science-fiction. Grosso modo, ça se résume à une interrogation : « À quoi ressemblera le livre du futur ? » Ça peut sembler très ambitieux, mais j’ai envie de définir les canons de ce qui sera « classique » dans cinquante ans, même si on est encore loin du compte. Cela dit on s’améliore, on tend vers un équilibre entre la part de spontanéité et la part de réflexion.
HH : Euh, personnellement, je ne me projette pas aussi loin, même si je comprends ce que tu veux dire. Chez moi, c’est beaucoup plus intuitif, c’est la question de justesse dans l’instant qui m’importe.


collage de Hendrik Hegray, Nazi Knife #5   poster de Jonas Delaborde pour « We Never Made Any Mistake », Dem Passwords, LA
C’est en partie grâce à cet équilibre et à ces contraintes que vous produisez ce type d’images.
HH :
Oui, dans mes dessins, je joue avec mes limites techniques. Je suis allergique au côté spectaculaire d’un certain art contemporain. L’impact formel est tellement impressionnant que tu n’as pas le choix, tu ne peux que te sentir écrasé, impuissant devant autant de monumentalité. On ne sent pas l’urgence, l’impulsion viscérale ou la hargne qui sont pour moi le carburateur de toute création stimulante. J’aime bien me dire qu’on fait ce qu’on peut dans la mesure de nos moyens, sans que ce soit pour autant de l’art brut. On veut montrer qu’on peut être cheap tout en étant ambitieux.

Quel est le sous-entendu de ce collage récurrent avec des photos de miliciens du GUD ?
JD :
C’est encore une question de structure : comment construire une image, et par extension comment on construit un livre comme on fabrique une sculpture, avec des couches successives qui s’appuient sur une structure architecturale. Ces collages sont pensés comme ça, comme les constructions de base sur lesquelles repose tout le bouquin et qui lui donnent sa coloration esthétique.

Je faisais surtout référence à la connotation idéologique.
JD :
Les questions autoritaire et militaire m’intéressent pour des raisons complexes. Dans tous les courants souterrains ­fascistes, il y a cette esthétique de l’autorité, de l’hygiène et de la discipline, qui prône l’harmonie à travers l’ordre le plus ­rigoureux, mais qui débouche systématiquement sur la guerre, la violence et la destruction. J’utilise souvent ce type de références politiques, comme le Chili ou les dictatures d’Amérique du Sud. Ces régimes fascistes prétendaient bâtir un futur d’une propreté idéologique quasi clinique, ordonnée et catholique, comme les Pinochetistes ou les Péronistes d’extrême droite en Argentine dans les années soixante-dix, alors qu’ils sont des destructeurs, des agents de la souffrance et du chaos.
HH : Toute conception autoritaire débouche sur le chaos.

On vous a demandé cent mille fois pourquoi vous aviez choisi d’appeler vos bouquins Nazi Knife, donc je fais la réponse à votre place – vous avez trouvé ça sur un vieux ­catalogue de VPC qui vendait des crans d’arrêt pour les Hells Angels. C’est un clin d’œil au fétichisme des blousons noirs et au film Scorpio Rising de Kenneth Anger. OK. Maintenant, d’où vient ce nom, « False Flag » ?
JD :
C’est le nom d’un type d’opération contre-insurrectionnelle qui a été développée par l’armée française pendant la bataille d’Alger et qui consistait, en gros, à poser des bombes là où il y avait des civils en faisant croire que c’était l’œuvre des terroristes afin de légitimer une répression accrue, en tenant le discours : « Vous avez vu ? Ils ont mis des bombes, les salauds ! » C’est une tactique qui a été développée et accentuée par les fascistes qui mettaient des attentats sur le compte de l’extrême gauche pendant les années de plomb en Italie. « False Flag » signifie en gros : se faire passer pour ce qu’on n’est pas de manière à provoquer le chaos, dans l’idée que du chaos naîtra un ordre nouveau.

Pour résumer, vous êtes de vrais nihilistes déguisés en nazis qui publient des livres d’art conceptuel maquillés en fanzines.
HH :
On peut voir ça comme ça, ouais.

Les derniers numéros de False Flag et Nazi Knife sont disponibles dans genre trois librairies ou, plus simple, sur leur site : nkzine.free.fr