Culture

Comment le label Crammed Discs a ouvert les frontières musicales belges

« ​​​Les catégories musicales existent mais il faut savoir les transcender. C’est l’histoire qu’on a toujours voulu raconter chez Crammed. »

par Thémis Belkhadra
06 March 2020, 9:29am

À gauche : Zazou Bikaye (photo : Xavier Lambours). À droite : Marc Hollander (photo : Samuel Kirszenbaum).

Label légendaire et « résolument indépendant », Crammed Discs distille depuis 1981 sa passion pour les musiques d’ici et d’ailleurs. Né à Bruxelles dans la fièvre post-rock, sous les coups de synthé et d’expérimentations new-wave, Crammed porte dans son ADN une volonté irrépressible d’abattre les frontières du genre musical, de la langue et des sonorités. Se baladant du rock à la musique congolaise, préfigurant l’arrivée de la techno et des fusions « tradimodernes » - terme congolais qui désigne la musique de Konono N°1 ou encore Kasai Allstars, - il a modestement révolutionné l’industrie musicale en annihilant le terme « musiques du monde ». Sans Crammed, la dabkeh, le kuduro et autres bossa-nova auraient-elles pu quitter l’enclave mortifère de la musique dite traditionnelle ?

Quarante ans plus tard, Crammed Discs poursuit son tour du monde, dénichant sans cesse les pépites avant-gardistes cachées derrière les douanes aéroportuaires. À sa tête, Marc Hollander n’a pas perdu un sou de sa main de maître. Aventureux et passionné, encyclopédique et pédagogue, le musicien-explorateur a accepté de discuter quelques heures avec nous.

“Where is Marc ?”
Documentaire RTBF à propos de Crammed Discs et de son fondateur, Marc Hollander (1987)

VICE : Bonjour Marc. Quel rôle a joué Bruxelles dans votre parcours ?
Marc : J’espère que t’as réservé ton après-midi, ça risque de prendre du temps si on remonte aussi loin. J’ai grandi dans les années 1960, à Bruxelles – une ville spéciale, comme tu le sais. Ici, il n’y a pas de culture nationale assez forte pour faire barrage aux autres comme en France ou en Angleterre : c'est un pays ouvert aux quatre vents. Il en allait de même pour la musique : pas de tradition forte, mais une multitude d’influences.

En Belgique, il n'y a pas de culture nationale assez forte pour faire barrage aux autres. Il en allait de même pour la musique, mais il y a une multitude d'influences.

J’ai grandi en écoutant les yéyés et de la pop anglaise. Ado, j’étais plus curieux et j’ai voulu construire mon propre univers. J’empruntais des disques à la Discothèque Royale de Belgique (l’actuel Point Culture). C’est là que j’ai commencé à me passionner pour la musique non-européenne, le free-jazz, le blues puis la musique psyché. Bruxelles était timide à l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’endroits pour écouter de la musique excepté l’Ancienne Belgique. Du coup, on prenait le ferry, direction Londres – la ville où j’ai fait l’expérience de mes premiers concerts. Rapidement, j’ai moi aussi voulu jouer de la musique. J’ai pris quelques cours, chopé un enregistreur et j’ai commencé à composer mes premiers morceaux.

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Aksak Maboul - Onze danses contre la migraine (1977)

Votre premier album sous le duo Aqsak Maboul « Onze danses contre la migraine » remonte à 1977. Rock, jazz et musiques tribales : d’où vous est venue l’idée d’un cocktail si explosif ?
En 1977, Marc Moulin – un homme de radio influent en Belgique, connu plus tard pour avoir été le producteur de Lio – voulait monter un label, Kamikaze. Il m’a donné carte blanche pour un album solo. J’ai commencé seul, puis accompagné de Vincent Kenis – un ami proche. C’est là qu’est né Aksak Maboul. Avec « Onze danses contre la migraine », je voulais mélanger un peu de tout ce que j’aimais de façon drôle et tonique : du contemporain, du rock, du psyché, de fausses percussions berbères, de la musique pseudo-balkanique et des pistes électroniques qui, selon les dires, présageaient l’arrivée de la techno dix ans plus tard…

Lorsqu’on a réédité l’album en 2003, je me suis rendu compte que ce disque ressemblait à une feuille de route pour Crammed Discs. Le label a été une émanation de ce qu’on faisait avec Aksak Maboul : un mélange décomplexé de styles, de genres et de cultures nourri par de multiples collaborations.

Les labels indépendants explosaient un peu partout à l’époque ; j’y ai pris goût et on a monté Crammed avec Hanna Gorjackzowska avec qui je travaille toujours aujourd’hui.

Crammed Discs naît en 1980, porté par le second disque d’Aqsak Maboul « Un peu de l’âme des bandits ». Pourquoi avoir monté un label à ce moment-là ?
Il y avait évidemment une volonté d’être plus libre et de maîtriser toute la chaîne de production. Kamikaze avait été abandonné par Vogue Label, sa maison-mère. J’ai donc commencé à distribuer moi-même les disques d’Aksak Maboul. Je les envoyais à des groupes que j’admirais, comme Henry Cow, et j’ai commencé à me faire un réseau. Les labels indépendants explosaient un peu partout à l’époque ; j’y ai pris goût et on a monté Crammed avec Hanna Gorjackzowska avec qui je travaille toujours aujourd’hui. Elle s’occupe de la partie moins glamour – la distribution, le marketing… À vrai dire, sans elle, le label aurait eu du mal à résister si longtemps.

Décollage
The Honeymoon Killers (Les Tueurs de la Lune de Miel, 1982)

Après 1982, vous mettez vos projets musicaux de côté et vous consacrez à l’accompagnement de nouveaux artistes. Vos premières signatures, comme Minimal Compact, Tuxedomoon ou Hector Zazou, ont travaillé avec vous pendant plus de 30 ans. La fidélité c’est important en musique ?
Évidemment. Un label indépendant co-dirigé par un musicien, ce n’est pas une major déshumanisée. Crammed est une petite structure qui a besoin d’entretenir de belles relations avec ses artistes. Au fil du temps, trois critères majeurs ont motivé nos choix. Il fallait d’abord bien s’entendre sur le plan humain, partager des affinités musicales mais aussi savoir qu’on pourrait s’en sortir. Travailler de manière artisanale, c’est prendre des risques. Il faut trouver un bon ratio entre les moyens déployés et les résultats obtenus. Mais oui : tant que l’on s’entend bien et que les sorties vivent, on ne peut que continuer à bosser ensemble.

Travailler de manière artisanale, c’est prendre des risques.

De la new-wave expérimentale de Minimal Compact aux voyages d’Hector Zazou, jusqu’à la techno de Carl Craig : Crammed semble attaché à une musique au-delà des genres et des frontières. Comment fait-on pour être sur tous les fronts ?
Minimal Compact et Hector Zazou ont été deux des noms marquants de la première décennie du label, absolument. Mais il y a avait aussi Tuxedomoon, les albums de Colin Newman, les compilations Made to Measure… Je ne sais pas s’il y a eu un profil type.

La richesse de Crammed Discs vient de notre volonté de ne jamais rester en place. Ça nous a même parfois causé du tort. Les gens veulent toujours que tu colles à une image. À l’époque, on comprenait mal qu’une même personne puisse s’intéresser à des choses prétendument antinomiques comme le rock expérimental, la musique traditionnelle congolaise et la techno de Détroit.

25 ans de Crammed Discs en 7 minutes

À la fin des années 1980, l’acid house déboule, puis le new beat et la techno. Les journalistes rock détestaient la techno nous ont dit : « Vous, Crammed, vous faites cette musique de merde ? » À l’époque, c’était comme si tu n’étais jamais légitime. On a dû monter un sous-label techno, SSR, pour mettre un semblant d’ordre dans tout ça.

On y a sorti les compilations Freezone mais aussi des disques d’artistes majeurs comme Carl Craig ou Kevin Saunderson. Plus tard, on a eu la même stratégie pour les artistes extra-européens, en créant Cramworld et Ziriguiboom, des sous-labels étiquettés world qui ont donné deux de nos plus grands succès : Zap Mama et Bebel Gilberto. Au fil des années 2000, l’éclectisme était de plus en plus accepté et on a pu laisser tomber cette idée de sous-labels.

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Zap Mama (Adventures in Afropea, 1994)

Avec des artistes comme Konono n°1, Balkan Beat Box, Taraf de Haïdouks ou Yasmine Hamdan, Crammed s’est progressivement spécialisé dans des sons venus d’ailleurs. Il vous inspire quoi le terme « musiques du monde » ?
On pourrait en discuter des heures. En 1980, le terme renvoyait à tout ce qui avait un côté ethnomusicologique, mais aussi à la pop italienne par exemple. Tout ce qui n’était pas francophone finalement. En Angleterre, dans les rayons « world-music », on trouvait de la variété française. Aujourd’hui, tout se dissout un peu et le terme a mauvaise presse car il semble réducteur.

Des gens font de la musique électronique absolument partout. Le label ougandais Nyege Nyege, c’est plutôt world ou électro ? De la musique du monde ou juste de la musique, tout simplement ? Les genres ne servent qu’à la presse et aux magasins de disques ; les catégories existent mais il faut savoir les transcender. C’est l’histoire qu’on a toujours voulu raconter chez Crammed. Minimal Compact, c’est un groupe irako-israélien qui produit de la new-wave. Zazou Bikaye, ce sont des morceaux ultra-futuristes en langues congolaises. C’est ça la musique transnationale : réunir des gens de pays différents autour d’un projet commun, abattre les frontières et les clôtures entre les langues, les nations et les genres musicaux.

Les genres ne servent qu’à la presse et aux magasins de disques ; les catégories existent mais il faut savoir les transcender. C’est l’histoire qu’on a toujours voulu raconter chez Crammed.

En 2014, vous avez retrouvé Véronique Vincent pour l’album Ex-Futur. Pouvez-vous nous parler de cette aventure ?
Ex-Futur est le troisième album d’Aksak Maboul. On a commencé à travailler dessus en 1983, Véronique et moi. On voulait tenter quelque chose de révolutionnaire, peut-être un peu trop. Véronique s’était mise à la peinture, on a eu deux enfants et Crammed Discs me prenait de plus en plus de temps… On a fini par jeter l’éponge et « Ex-Futur » est resté dans les tiroirs pendant plus de 30 ans. En 2014, l’époque était plus propice à ce genre de projet. J’ai récupéré les démos enregistrées en 1983 et me suis mis en tête de reconstruire l’album avec des instruments de l’époque… Le disque a reçu un bel accueil et on nous demandait de monter sur scène. C’était impensable : on ne l’avait plus fait depuis trente ans, mais on a fini par se laisser tenter ! Bizarrement, ça a été plutôt naturel. Quelques mois plus tard, on partait en tournée dans 35 concerts dans toute l’Europe.

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Véronique Vincent et Aksak Maboul.

Votre roster actuel comprend des artistes belges, français·es, nigérian·es, ougandais·es, chilien·ness et palestinien·ness. Beaucoup de nationalités et autant de genres différents. Vous en êtes où après quarante ans d’exploration ?
Le roster actuel essaie de réunir tout ce qui a fait l’histoire de Crammed Discs. Ça m’a toujours plu que le label soit un peu insaisissable. Avec des artistes comme Acid Arab, Ekiti Sound ou Juana Molina, on est sur tous les fronts. On parlait de fidélité plus tôt ; il y a aussi une volonté de construire des carrières. On s’investit à fond avec les artistes qui signent chez nous.

Comment ne pas se réjouir de ce que devient Bruxelles ?

Vous participez cette année au festival Listen!, qui réunit l’ensemble de la scène belge à Bruxelles. Vous êtes fier de la place qu’occupe la musique à Bruxelles aujourd’hui ?
Comment ne pas se réjouir de ce que devient Bruxelles ? Quand on a lancé Crammed Discs, il y avait moins de lieux et d’activités créatives. Bien que la ville offre un cadre agréable et relativement peu cher qui a toujours attiré les artistes, c’était un peu chacun de son côté. On est très heureux d’inviter Acid Arab, Zenobia et Ekiti Sound, des artistes à la fois partout et nulle part, un peu comme Crammed…

Ekiti Sound ft. Tasti Dosh
Miss Dynamite (Abeg No Vex, 2019)

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