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climat

Avec les activistes qui pensent pouvoir sauver la planète en méditant

Selon le Dharma Action Network for Climate Engagement​, le bouddhisme peut apporter une réponse à la crise climatique​.

par Saskia Rowlands; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
02 July 2019, 8:37am

Photo : Bertie Searles

Il est 8h30 un lundi matin lorsque j’arrive dans le Prêt A Manger de Marble Arch, à Londres. Le groupe est à l’étage et m’accueille au son d’un bol chantant tibétain, au grand dam des employés de bureau qui essaient de déguster leur porridge en paix. « Prenons un moment pour sentir notre corps, sentir l’espace… Soyez à l'écoute de votre cœur qui vous a poussé à être ici aujourd'hui », dit le chef du groupe, Dhorje Kandro.

Je suis là pour rencontrer le Dharma Action Network for Climate Engagement, plus connu sous le nom de DANCE, et découvrir si le bouddhisme peut apporter une réponse à la crise climatique.

J’ai connu DANCE en scrollant une liste de groupes d’action pour le climat sur Facebook. Fondé en 2013, ce réseau de bouddhistes souhaite amener les principes éthiques et spirituels du Dharma dans l’arène publique afin de s’attaquer à l’urgence climatique. Une « action » DANCE, ou, peut-être plus exactement, une inaction, consiste généralement à s’asseoir en méditation sur la route, dans ce que le groupe décrit comme « une forme intense de protestation qui apporte un sentiment d’ancrage, de puissance et de calme à la planète ».

Je discute avec Les, un homme barbu et jovial originaire de l’Essex, qui prévoit de camper pendant deux semaines à l’arrière de son van garé à Walthamstow. « C’est la première manifestation à laquelle je participe, donc je suis un peu anxieux », me dit-il.

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Des membres de DANCE partagent leurs pensées et sentiments avec le groupe.

« J’ai été très choqué par le rapport du GIEC. C’est notre dernière chance, vraiment. Si quelqu’un est endormi dans une maison en flammes, vous n’allez pas le laisser là, vous allez l’en sortir. »

Les est relativement nouveau dans le monde du bouddhisme, qu’il a découvert à une période sombre de sa vie, il y a trois ans. « J’avais l’esprit torturé et j’ai eu de la chance de trouver un charmant centre bouddhiste dans le trou paumé où j’habitais », explique-t-il.

Contrairement à d’autres membres de DANCE, Les fait partie de la petite minorité qui espère se faire arrêter aujourd’hui. Alors qu'ils parcourent les protocoles d'arrestation et qu'ils griffonnent des numéros d'avocats sur leurs bras, je pars à la rencontre de la moitié « non arrêtable » de DANCE, qui se réunit pour une séance de pré-action près de Leicester Square.

À 9h30, nous nous retrouvons à la Quaker Meeting House sur St Martins Lane. Dans une grande pièce, une quarantaine de personnes habillées en noir sont assises en cercle autour d’un drapeau de la terre étendu sur le sol. Cet espace permet au groupe de s’organiser en prévision d’une action et d’instaurer un sentiment de connexion et d’inspiration les uns envers les autres, mais aussi envers la terre.

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Des membres de DANCE s’écoutent les uns les autres lors de la réunion.

Je m’assieds et une dame commence à prononcer à voix basse quelques mots sur la nécessité de « nous offrir de la chaleur à nous-mêmes, aux créatures, aux gens et aux esprits », avant que chacun ne soit invité à se présenter.

Beaucoup des membres du groupe sont des bouddhistes Triratna, un ordre fondé en 1957 par le moine bouddhiste Sangharakshita. Ils ont pour intention d’appliquer les enseignements du Bouddha, vieux de 2 000 ans, à la vie occidentale moderne. Fait intéressant, l’activisme social a toujours été au cœur de leur mouvement. Avant de s’installer en Angleterre, Sangharakshita s'est engagé dans une conversion de masse afin d’aider les gens au plus bas de la société indienne à s'éloigner de l'oppression d'un système de castes. Pour la communauté Triratna, se battre pour la planète n’est qu’une autre application de cet activisme.

L’introduction s’achève et une fille enthousiaste bondit hors de la foule pour diriger l'activité de groupe d'aujourd'hui. J'ai toujours mis un point d’honneur à esquiver tout ce qui est vaguement lié à la cohésion de groupe, alors cette idée m’emplit d'une horreur atroce. Quoi qu’il en soit, je serre les dents et me retrouve soudain face à une femme, bras en l'air et paumes de mains contre les siennes. Elle me regarde intensément dans les yeux, en souriant, pendant dix minutes.

Jamais je n’ai été aussi soulagée d’entendre le son d’un gong, qui vient marquer la fin de la séance.

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Les gens s’enlacent après l’exercice de cohésion.

Nous sommes guidés à travers une méditation de clôture, avant d’avoir à réfléchir sur la réunion d'aujourd'hui. Des mots comme « inspiré », « enraciné » et « guéri » flottent dans la pièce – ce qui est bien sûr agréable à entendre – mais je ne saisis toujours pas comment ces pratiques peuvent avoir un effet physique sur notre planète. Peut-être est-ce pour se réconforter, pour se sentir mieux face à l'énormité du problème ? Ou peut-être qu'il y a quelque chose de bien plus profond, que je ne discerne pas du tout ?

Alors que nous quittons le bâtiment et entamons notre marche de méditation, j'explique ma confusion à Maitrisiddhi, une bouddhiste Triratna qui vit au Taraloka Retreat Centre, près du Pays de Galles. « C'est une question intéressante, dit-elle. En tant que bouddhistes, nous voulons bien sûr faire tous les changements possibles, mais je pense qu'il est plus important de simplement montrer que nous nous en soucions, ce qui aura plus tard des répercussions dans d'autres secteurs de la société… »

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Notre conversation est interrompue lorsque nous arrivons sur Edgware Road, où a aussi lieu une manifestation du mouvement Extinction Rebellion. Nous nous mettons en cercle pour discuter du meilleur plan d'action pour la journée, avant que tout le monde sorte ses coussins de méditation, place ses mascottes bouddhistes et s'assoit devant la foule, les yeux fermés et les jambes croisées.

Je m’aperçois soudain que je suis la seule à ne pas avoir de coussin de méditation, alors je m’assois maladroitement sur le trottoir et j’essaie désespérément de trouver la sérénité. Malheureusement, les hurlements des chauffeurs de taxi et les sirènes des ambulances et des véhicules de police m’en empêchent. Je commence à me demander ce que la méditation sur la route peut bien apporter d'autre que de la colère et de la frustration – deux choses qui s'opposent aux principes fondamentaux des enseignements bouddhistes.

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Le groupe DANCE en pleine méditation pacifique.

Quelques heures s'écoulent et, bizarrement, méditer sur l'une des routes les plus fréquentées de Londres commence à me sembler être une chose tout à fait naturelle à faire – les gens se rassemblent en solidarité avec le plus grand problème existentiel de notre époque.

Je me surprends à réfléchir aux conversations que j’ai eues avec les personnes que j’ai rencontrées, et je comprends qu'il ne s'agit peut-être pas de consacrer sa vie au bouddhisme ou d'essayer d'adopter un changement physique. Comme l'a dit Maitrisiddhi, il s'agit simplement de « montrer que nous nous soucions ». Parce que le souci, je suppose, entraîne de l'espoir, et sans espoir, il n'y aura peut-être bientôt plus de vie.

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Cet article a été publié sur VICE UK.