Culture

Pourquoi les tatouages des yakuzas doivent rester cachés ?

« La beauté réside dans ce qu’on ne peut pas voir », explique Horiyoshi III, l'un des tatoueurs préférés des yakuzas.

par Mahmood Fazal
07 October 2019, 1:32pm

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Puisque ma famille est musulmane et conservatrice, mes cousins doivent cacher leurs tatouages en permanence. Chez nous, les tatouages sont un tabou à la fois culturel et religieux. Je me souviens quand notre oncle américain nous rendait visite. Chaque fois qu’il tendait le bras pour prendre quelque chose sur la table, des lignes noires rampaient hors de son tricot. Elles étaient mystérieuses pour nous, mais on savait qu’elles avaient une signification spirituelle pour lui.

Aujourd’hui, les noms de mes amis assassinés, un portrait de Kadhafi, l’ancien président de la Libye, ou encore des dates d’emprisonnement sont inscrits à l’encre sur ma peau. Je me suis fait faire mes tatouages tout en sachant que les membres les plus proches de ma famille ne les verront peut-être jamais. Je voulais que l’encre dresse un portrait des idées et des événements qui m’ont transformé – littéralement et spirituellement.

Se fait-on un tatouage pour soi ou pour le montrer aux autres ? J’ai toujours trouvé que l’approche des yakuzas, la mafia japonaise, était fascinante. Considérant que les tatouages sont personnels, ils se font tatouer tout le corps jusqu’au bout des manches et au col, pas au-delà. De cette façon, les tatouages ne s’immiscent pas dans la vie publique.

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Toutes les photos prises par l’auteur

De tous les tatoueurs japonais, Horiyoshi III est probablement le plus légendaire. Et c’est aussi le préféré des yakuzas.

Il pleuvait le jour où j’ai pris le train pour aller rendre visite à Horiyoshi III à Yokohama. J’ai été accueilli à la porte de son studio par deux hommes en complet Burberry, qui m’ont conduit là où Horiyoshi se trouvait, immobile. Je ne comprenais rien à leurs grognements occasionnels en japonais. Horiyoshi, lui, était parfaitement silencieux. Il n’a pas réagi à notre présence avant plus d’une heure. Le silence bourdonnant incitait à la méditation.

Les types présents étaient des membres de la famille yakuza locale. Leur patron, un homme aux cheveux grisonnants et vêtu d’un survêtement Champion rouge, se faisait tatouer une carpe koï rouge vif. Ils m’ont offert une cigarette et je leur ai demandé nerveusement s’il fallait que je sorte pour fumer. Le bourdonnement s’est aussitôt arrêté, Horiyoshi riait. C’était comme s’il sortait d’un rêve lucide. « Relaxe-toi. Reste et fume », m’a-t-il dit. C'est ce que j'ai fait avant de commencer à poser mes questions.

« Si vous portez des symboles de châtiment comme tatouages, ce n’est pas bien vu parce que ça montre que vous avez été arrêté pour un crime »

VICE : Pourquoi les membres des yakuzas passent principalement par vous pour se faire tatouer ?
Horiyoshi III : Les yakuzas veulent toujours ce qu’il y a de mieux, tout doit être de première classe. Qu’importe ce qu’ils portent, où ils se tiennent, les femmes qui les accompagnent, les voitures qu’ils conduisent. Ils ont beaucoup de fierté et veulent avoir une belle apparence, alors ils viennent ici.

En Occident, quand on pense à des Japonais tatoués, les yakuzas sont la première chose qui vient à l’esprit.
Si les gens font ce lien entre le tatouage et les yakuzas, c'est surtout à cause des journalistes. En grandissant, les enfants lisent des trucs sur les yakuzas et pensent que ce sont de mauvaises personnes. Mais je les connais personnellement. Ils font beaucoup de bonnes choses pour leur communauté. En cas de problème majeur, ils réagissent parfois plus vite que le gouvernement.

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De jeunes yakuzas se préparant à se faire tatouer.

J’ai lu qu’on punissait souvent les criminels japonais en les tatouant à l'époque d'Edo [de 1603 à 1868]. C’est vrai ?
À l'époque d'Edo, les criminels devaient porter le symbole « Tokugawa » sur la nuque pour éviter la peine de mort. Mais les agents du gouvernement les enlevaient avec une lame avant de les exécuter. Si vous vous faites tatouer un symbole familial, c’est un crime grave, presque aussi grave que se faire tatouer un symbole samouraï de la première génération. Au Japon, ces symboles sont profondément connotés. La criminalité ne nous intéresse pas. Ni l’intimidation artificielle. On ne se fait pas tatouer pour afficher de la masculinité. Beaucoup de nos dessins contiennent une scène d’une histoire. Si vous portez des symboles de châtiment comme tatouages, ce n’est pas bien vu parce que ça montre que vous avez été arrêté pour un crime. À l'époque d'Edo, si vous commettiez un crime grave, on vous coupait la tête. C’est étrange de parler de ce qui est bien vu quand il s’agit de crime.

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Horiyoshi couvre le flanc d’un client tout juste tatoué.

Est-ce que les yakuzas estiment que les scènes de la mythologie japonaise expriment qui ils sont vraiment, en dehors des stéréotypes ?
Si les yakuzas voulaient simplement se servir des tatouages pour montrer à la population qu’ils font partie d’un groupe, ils porteraient des tatouages visibles et diraient qu’ils sont des yakuzas. Mais ils ne sont pas si stupides. Je ne pense pas qu’ils se font tatouer en ayant leur allégeance aux yakuzas à l’esprit. Les gens font parfois référence aux yakuzas avec le mot ninkyō, qui veut signifie « aider les gens en dessous de toi ». Les yakuzas essaient d’aider les gens, c’est ça, leur tradition. Les tatouages, c’est pour montrer qu’ils ont la force d'aider les faibles. Mais il n’est pas nécessaire qu’ils soient visibles en public.

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Les décorations et cadeaux reçus par Horiyoshi.

Est-ce qu’il vous arrive de refuser des tatouages ?
Oui, je ne fais aucun tatouage au-dessus du cou ou sur les mains. Je crois que la beauté réside dans ce qu’on ne peut pas voir. Ce qu’on trouve beau est différent d’une personne à l’autre. Ça a peut-être à voir avec la profondeur de votre culture ou de votre histoire personnelle. L’esthétique japonaise est très différente de celle en Occident. Pensez au hara-kiri, nous avons une esthétique du suicide et de la mort. C’est précis, simple, délicat, audacieux. La cérémonie du thé, les arrangements floraux, les sabres des samouraïs : un grand soin est apporté au style.

Pourquoi pensez-vous que les tatouages doivent rester cachés ?
La culture du tatouage au Japon est encore taboue, et c’est ce qui lui donne sa beauté. Quand une chose devient une mode, elle ne fascine plus. Dans la culture occidentale, c’est peut-être juste une mode ou une tendance, mais, au Japon, nous apprécions les tatouages qu’on ne peut pas voir, et c’est pourquoi nous pensons qu’ils possèdent cette beauté. Être dans l’ombre fait partie intégrante de la culture japonaise. Par exemple, les églises occidentales sont lumineuses et somptueuses, mais nos temples sont silencieux et sombres. Dans la culture japonaise, on dépeint la lumière en exploitant les ombres. L’ombre des bouddhas est plus importante que le visage. Les gens se font tatouer en sachant qu’ils ne vont pas les montrer tout le temps, et c’est pourquoi on ne prend pas le tatouage à la légère. Notre spiritualité est différente de celle des autres pays parce que, lorsque nous montrons nos tatouages, ils prennent la forme d’une mystérieuse lumière à la fois belle et cachée. C’est ce qui les rend fascinants.

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Un jeune yakuza montrant son dos.

Je trouve que l’idée d’être attiré par l’obscurité est intéressante.
C’est dans la nature humaine d’être attiré par l’obscurité. La nuit, quand la Lune se montre, on semble porté vers les superstitions entourant l’obscurité. Les Japonais utilisent très bien l’ombre pour interpréter la lumière. Peut-être qu’en Occident, on commence avec la lumière et on essaie de comprendre les ombres. Au Japon, pour dessiner la lumière, on exploite les ombres. Dans notre culture, il y a une forme de comédie musicale qu’on appelle noh. Elle est antérieure à l’électricité au Japon. Les gens faisaient un grand feu et jouaient la pièce autour. Ce n’est pas comme des projecteurs, on ne peut pas voir l’action à la perfection, mais les flammes font briller les costumes. Les tenues des acteurs sont ornées de fils d’or et d’argent. Leur brillance prend réellement vie dans le noir. Les architectes japonais pensent toujours aux ombres et à la position du soleil. La position des stores dans les maisons japonaises est très importante.

J’ai visité le jardin Sankei-en de Yokohama. J’ai eu l’impression que c’était plus de l’art que de l’architecture.
Oui, les architectes calculaient la luminosité de chaque mois pour peindre le paysage avec les ombres, la lumière et les saisons. Quand vous regardez l’océan et voyez le reflet de la Lune sur les vagues, c’est beau et mystérieux, mais le jour, quand la mer brille, mais elle ne donne pas cette impression de mystère.

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Un membre âgé des yakuzas avec une carpe koï. Dans le folklore japonais, on raconte que les carpes koï peuvent nager contre les courants les plus forts et remonter des chutes.

Pourquoi est-ce que vous refusez qu’on dise que vous êtes un artiste ?
Je suis un artisan. Si les gens veulent appeler ça de l’art, c’est leur affaire. Il y a une sculpture célèbre appelée le chat qui dort, nemuri-neko . On dit que c’est une grande œuvre d’art, mais je ne sais pas si le sculpteur voulait que ce soit de l’art. Il était un artisan et je suis sûr qu’il n’a jamais dit qu’il était un artiste. Les gens me demandent toujours ce qu’est l’art pour moi. Je ne sais pas où se trouve la frontière de l’art. Dans les rouleaux japonais traditionnels, la forme d’art suprême, c’est quand il n’y a pas de peinture sur le rouleau. Il y a de la beauté dans l’espace, et le spectateur devrait être celui qui imagine ce qui est de l’art. Pour ce qui est de l’art moderne, quelqu’un peut prendre des pierres sur le bord de la rue et les placer dans une galerie, et ce sera aussi considéré comme de l’art. Les châteaux, les sabres, la poterie, tout ça c’est de l’art. Où est la frontière ? Moi, je pense que les cérémonies du thé japonaises sont de l’art. Je ne sais plus ce qu’est l’art. Est-ce que ça dépend de la personne qui regarde ? Qui a de la valeur ? Qu’est-ce qui a de la valeur ?

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Cet article a été publié sur VICE Australie.

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