Culture

Malú photographie l’abandon corporel complet des soirées latino en Belgique

« Pour me rendre à ces soirées, je prenais le dernier train pour Bruxelles ou Anvers et le premier train pour rentrer à Gand le matin. Ça a été éprouvant. »

par Kubra Mayda; photos Maria Luiza Malú Grymonprez
05 August 2019, 3:43pm

Si vos grands-parents vous regardaient danser au Kompass ou au C12 un vendredi soir, ils seraient bien déçus de constater que vous bougez à peine, seul tout, la tête tournée vers le DJ. La piste a beau être noire de monde, vous vous obstinez à garder les bras le plus près de votre corps possible. Peut-on encore légitimement qualifier ces mouvements apathiques de danse ? À l’époque de nos grand-parents, ça dansait vraiment, à deux ou en groupes, qu'il s'agisse d’un tango argentin, d’une valse anglaise ou d’un cha-cha-cha.

Pour sa série de photos « Bum Bum Party Animals », la photographe brugeoise Maria Luiza Malú Grymonprez (24 ans) s’est rendue pendant huit mois à des soirées latino, afro, dancehall et baile funk afin de photographier ceux qui dansent encore de manière sensuelle et exubérante. «Quand ces gens dansent, c’est comme s’ils s’abandonnaient à la musique. Ils ne réfléchissent plus à ce qu'ils font, mais s’expriment avec leurs corps », dit-elle. On a parlé à Malú de son processus créatif, des soirées endiablées et des critiques qu’elle a reçues sur ce projet.

VICE : Salut Malú, pourquoi as-tu décidé de photographier des danseurs ?
Malú : Ce n'était pas du tout mon intention. Dans la première moitié de mon projet de master, j'ai travaillé sur moi-même. Je me sentais très mal dans ma peau à l'époque et j'ai décidé de m’en servir dans mon travail en devenant mon propre sujet. C’est lorsque mon prof m’a demandé ce que j’aimais naturellement faire que l’idée a commencé à germer. J'ai toujours dansé, c'est quelque chose que ma mère m'a transmis.

Elle est brésilienne et sa manière de danser, particulièrement au niveau de l’ondulation de ses hanches, m'a toujours fasciné. Les mouvements issus de la culture africaine sont souvent très sensuels, et ont ensuite été repris par les Brésiliens. Pour mon projet, j'ai d'abord étudié mes propres formes et ma féminité. Mais je ne voulais pas seulement me concentrer sur cet aspect, alors j'ai été plus loin en prenant des photos lors de soirées.

Quel sentiment as-tu envie de transmettre par le biais de ces photos ?
Ça m’évoque une sorte de parade d'accouplement. En biologie, on parlerait de « faire la cour ». Beaucoup d'animaux font ça. C’est le cas des paons, bien que leur danse nuptiale ne me paraisse pas vraiment attirante. Quand les gens s’abandonnent complètement et dansent sans aucune retenue, j’ai vraiment l’impression de voir cette « cour ». Comme si nous retournions à un stade primitif. C’est l’abandon complet de contrôle sur son corps, et c’est ce dont cette série parle.

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Était-ce difficile de prendre des photos lors de ces soirées ?
J’ai réalisé que ce n’était pas aussi simple que ça de débarquer dans des soirées et commencer à prendre des photos. C’est quelque chose que je déteste. Pour cette série, j’ai fini par contacter Team Damp, un duo de DJ pour lequel j’ai l’habitude de danser. Ce sont eux qui m’ont ouvert les portes des soirées latines dans lesquelles ils mixaient. Pour m’y rendre, je prenais le dernier train pour Bruxelles ou Anvers le soir et le premier train pour rentrer à Gand le matin. Ça n’a pas été facile.

À combien de soirées es-tu allée ?
Au moins entre entre vingt et vingt-cinq...la vache ! Mais je n'avais pas de bonnes photos à tous les coups. Les gens commençaient souvent à poser quand je sortais mon appareil, et je perdais beaucoup de temps à leur expliquer que les photos que je voulais prendre faisaient partie d'un projet spécifique. Au bout d’un moment, mon ordinateur était saturé de portraits d’inconnus qui souriaient.

Quelle est l’ambiance à ce genre de fêtes ?
La scène est plus petite à Bruges et majoritairement blanche, alors qu’il y a plus de diversité à Bruxelles ou à Anvers. Lors des fêtes où il y a plus de blancs, j’ai remarqué qu'ils ont parfois besoin d'un petit coup de pouce pour se lâcher. L'atmosphère est plus ouverte et plus chaleureuse lors de fêtes avec des personnes pour qui la danse est quelque chose de culturel. Ça se remarque dans leur manière de danser et d'interagir les uns avec les autres. Je crois que j’ai tellement aimé participer à ces soirées que j’ai fini par m’y sentir chez moi.

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Comment as-tu exposé ce travail ?
J'ai imprimé toutes les photos en grand format pour que le spectateur soit immédiatement confronté à des personnages à échelle humaine. A l’expo, il y avait une musique qui couvrait d’éventuels bruits de voix, et une vidéo d’un cul qui danse en arrière-plan. Je voulais recréer l’atmosphère chaleureuse et énergique de ces soirées-là pour immerger au maximum les spectateurs dans un univers qu’ils ne connaissent pas, pour la plupart. Je voulais les confronter à la sensualité et l’exubérance. Je caressais secrètement l’espoir qu’ils se mettent à danser, mais ça ne s'est pas produit. Dommage.

Ce sont les fesses de qui, dans cette vidéo ?
À moi ! Tout comme pour les photos, le cadrage de la vidéo est très serré. Vous ne voyez que ce que vous devez voir, rien de plus. Toutes les personnes sur les photos ont été amenées à faire interagir leurs corps avec celui de quelqu’un d’autre. Je veux recréer le moment de la confrontation en mettant en contact cette vidéo et le spectateur.

As-tu reçu des critiques à propos de ces images ?
J’en ai reçu pas mal à vrai dire. Je pense que les gens ne sont pas toujours ouverts au sentiment brut qui peut émaner des images, et cherchent une explication compliquée. On attendait de moi que je mette l'accent sur la multi-culturalité, la position des femmes dans la société ou encore la question des genres. Mais ce n’était pas ce vers quoi j’avais envie d’emmener la série. Pour moi, la présence du multi-culturalisme et du féminisme dans mes images est une évidence qui ne nécessite pas d’être davantage mise en avant. Mon projet fait vivre par procuration au public ce lâcher prise propre à la danse, il n’est pas question de mettre l’accent sur le féminisme.

Vous pouvez voir l’installation complète de Malù jusqu’à la fin du mois d’août lors du ArtyParty au Melkweg à Amsterdam.

Vous pouvez également suivre Malú sur Instagram.

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